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« Confrontations au national-socialisme (CNS) : hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949) »

Colloque international, 13-14 octobre 2016, Bordeaux

Colloques | 12.01.2017 | Charlotte Balluais
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Les 13 et 14 octobre 2016 s’est tenue à Bordeaux, dans la salle de conférence des Archives départementales, la cinquième rencontre du programme de recherches international « Confrontations au national-socialisme (CNS) : hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949) / Auseinandersetzungen mit dem Nationalsozialismus (ANS): Politiker, Journalisten, Publizisten, Experten und Intellektuelle im deutsch- und französischsprachigen Europa (1919-1949)[1] ». Comme les précédents, ce colloque a réuni historiens, germanistes, philosophes et chercheurs de la jeune génération, autour cette fois-ci de la question de la confrontation des gauches au national-socialisme. Les premières rencontres tenues à Metz, Sarrebruck, Paris et Berlin, s’étaient respectivement intéressées aux savoirs et aux opinions publiques, aux catholiques, à la famille libérale, modérée et européiste et à une partie des droites dans leur confrontation au national-socialisme. D’autres journées d’étude doivent encore se tenir jusqu’en 2017[2].

Après les mots d’accueil d’Agnès Vatican (directrice des archives départementales) et de Christine Bouneau (directrice du CEMMC), Michel Grunewald a rappelé l’orientation scientifique du projet CNS en introduction de ce colloque, dans lequel histoire sociale des relations culturelles et histoire culturelle du politique se superposent[3]. CNS s’inscrit dans la lignée des projets scientifiques menés de manière conjointe en France et en Allemagne depuis les années 1980, à propos des relations franco-allemandes[4]. L’intérêt s’est porté, depuis les années 2000, sur les espaces à la fois plus riches et plus complexes des « aires » francophone et germanophone : Allemagne, Autriche, Belgique, France, Luxembourg, Suisse, mais aussi la Tchécoslovaquie entre 1919 et 1949 constituent le cadre de réflexion de ce colloque, qui entend rendre compte de leurs caractéristiques propres et problèmes identiques. Aussi, l’objet de ce colloque n’était pas le national-socialisme en soi, mais la façon dont, lors de son émergence, durant sa présence au pouvoir et immédiatement après sa chute, ce système, en tant que corpus idéologique et régime politique, a été perçu, interprété, représenté par les contemporains (hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels) selon le public auquel ils s’adressent et en fonction de stratégies précises qui peuvent consister à combattre le régime, y adhérer, le soutenir ou en demander l’adaptation. In fine, il s’agit de voir de quelle manière ces hommes se positionnent et éventuellement interagissent dans leur confrontation au national-socialisme.

Quinze chercheurs ont présenté le résultat de leurs recherches lors de cette rencontre consacrée aux gauches[5]. Durant les années d’entre-deux-guerres, le pluriel est en effet de rigueur, et de fait, ce sont bien les « gauches » – communiste, radicale, socialiste et sociale-démocrate – qui sont ici considérées à travers les regards de journalistes, d’intellectuels, d’hommes politiques, d’écrivains (les recherches se sont portées uniquement sur des sources imprimées). La question des lieux occupe dès lors une place centrale : espaces politiques, culturels et idéologiques pensés à la fois de manière nationale et transnationale, ils doivent également être considérés à travers les regards endogènes et exogènes de citoyens, voyageurs, exilés ou encore prisonniers.

La première session a porté sur la question de la compréhension et de la représentation du national-socialisme dans les revues, du quotidien d’information au forum intellectuel, en passant par les organes de partis politiques. Annette Nogarède a d’abord présenté Willi Münzenberg et son hebdomadaire Die Zukunft qui, par l’éclectisme et l’internationalisme de ses collaborateurs, incarne l’idée d’un « front populaire » contre le fascisme, sans se trouver toutefois dans le giron stalinien. Si les éléments d’une analyse du totalitarisme sont présents – notamment un rapprochement entre le stalinisme et l’hitlérisme – aucune théorie n’est toutefois clairement formulée, l’objectif principal étant l’élaboration d’un nouvel ordre européen après la chute de Hitler, une réflexion que l’on observe particulièrement au sein des milieux de l’exil. La situation intérieure y est concrètement évoquée, tout comme dans les photo-reportages du magazine Vu de Lucien Vogel. L’originalité de cette publication, étudiée par Sophie Kurkdjian, est de proposer un regard qui se veut « objectif », en mettant le progrès technique au service du discours, à l’instar du national-socialisme lui-même. Fritz Taubert, qui s’est intéressé à la question du national-socialisme dans les périodiques et les brochures des groupes de gauche français entre 1933 et 1939, affirme que ceux-ci restent cantonnés à la vision classique d’un « fascisme », qui se résume à la prise de pouvoir de toutes les forces anti-progressistes, écrasant le mouvement ouvrier. L’intérêt se limite généralement à la seule politique extérieure nazie, et on observe sur ce point une scission de la gauche à partir de l’année 1934, entre pacifistes intégraux et pacifistes partisans d’une politique de fermeté fondée notamment sur leurs visions opposées du peuple allemand – la théorie des deux Allemagnes joue ici un rôle central. Deux publications d’après-guerre, différentes tant par leur nature que par leur projet, complètent les interprétations du national-socialisme. D’abord les Temps modernes, étudiés par Sébastien Rival entre 1945 et 1949 ; l’existentialisme sartrien en est la ligne principale, la morale se trouve au centre de toutes les contributions. Si les considérations prospectives permettent de mettre en relief les « zones grises » de la théorie fasciste, les Temps modernes ne répondent pas à la question « qu’est-ce que le nazisme ? », malgré la qualité des contributeurs de la revue qui bénéficient d’une reconnaissance tant universitaire que mondaine. Quant à Der Ruf, organe de presse des prisonniers de guerre allemands aux États-Unis d’abord, puis magazine politique à l’attention de la jeune génération dans sa version munichoise, sa confrontation au national-socialisme est essentiellement, selon Jérôme Vaillant, un moyen de proposer une alternative fondée sur « l’humanisme-socialiste », synthèse de la liberté et du socialisme à la fois pro-occidental et cherchant ses racines en Allemagne, dans un contexte de pré-guerre froide.

La deuxième session a été consacrée à la confrontation des communistes et de la gauche radicale au national-socialisme. Romain Ducoulombier a observé de quelle manière la question allemande, et notamment l’effondrement du KPD, mène à l’élaboration d’une nouvelle stratégie unitaire par l’Internationale communiste. Multipliant les échelles, il a souligné l’action d’Henri Barbusse, du mouvement Amsterdam-Pleyel au Congrès des intellectuels pour la Défense de la culture, dans l’élaboration d’un « front commun » pacifiste et antifasciste, lié à l’anticapitalisme. On retrouve cette idée d’introspection dans l’ouvrage Selbstbesinnung und Selbstkritik de Herbert Wehner, membre du parti communiste allemand puis social-démocrate à partir de 1945, étudié par Auguste Leugers-Scherzberg. Ce dernier a relevé de quelle manière la compréhension du national-socialisme, comparé au communisme, devrait permettre au mouvement ouvrier de préparer l’avenir. Finalement, Ulrich Pfeil a présenté l’analyse du national-socialisme d’Alexander Abusch dans l’ouvrage Der Irrweg einer Nation (1945), comme relevant de l’interprétation communiste du « Deutscher Sonderweg », sans toutefois souscrire à l’idée d’un déterminisme historique. Aussi, si ce dernier revient par la suite sur sa théorie, sur ordre de la Stasi[6], celle-là peut être interprétée comme une tentative de rééducation de la jeunesse selon l’idée que cette « catastrophe allemande » n’était pas inéluctable, et que des projets de société communiste étaient déjà envisageables.

Enfin, la troisième session a été dédiée à l’étude des socialistes et des sociaux-démocrates. D’abord, Jens Flemming s’est intéressé à la pensée de Rudolf Olden, journaliste, biographe de Hitler et de Hindenburg, en insistant sur la continuité historique qui préside à son analyse du national-socialisme. Celui-ci prendrait racine dans la Prusse des Junker[7] ; un thème repris de la gauche à la droite radicale. Olden considère les gauches allemandes comme en partie responsables de l’arrivée au pouvoir de Hitler : la République de Weimar aurait échoué en raison de leur manque d’ambition à mener la révolution, ce qui aurait laissé le champ libre aux nationaux-socialistes. Selon Bernd Sösemann, le journaliste Fritz Eberhard considère également Hitler comme un agent du grand capital ; mais, contrairement à Olden, il livre une observation générale du nazisme fondée principalement sur une analyse économique et politique résumant le fascisme à la guerre. Surtout, l’historien a mis en relief l’idée, déjà évoquée, que la confrontation au national-socialisme chez Eberhard n’est finalement pas destinée à se défendre mais à préparer l’avenir. Les conclusions de l’étude d’Alfred Pfabigan sur Otto Bauer, représentant de l’austro-marxisme, ont souligné le vide d’analyse de sa réflexion sur le national-socialisme. Il apparaît comme prisonnier de l’optimisme de ses propres concepts devant les évènements, de telle manière qu’il ne différencie le nazisme de l’austro-fascisme qu’à partir de la question d’une législation antisémite. La figure de Konrad Heiden, étudiée par Markus Roth, est intéressante d’abord pour son observation précoce du national-socialisme : il assiste au premier meeting de Hitler à Munich pour le compte de la Frankfurter Zeitung. Théoricien-observateur, il tente notamment d’analyser les mécanismes qui mènent le national-socialisme au pouvoir dans sa célèbre biographie de Hitler. S’il ne produit pas une théorie globale du phénomène, il jette les fondements d’une analyse largement diffusée grâce au succès de ses publications. Par ailleurs, l’absence d’une explication militaro-capitaliste lui vaut une lourde critique de la part du SPD. Rudolf Hilferding, éminent membre du SPD, pourrait, selon Bernd Zielinski, incarner la position du parti face au national-socialisme. D’abord tolérant envers le gouvernement Brüning face au danger hitlérien, malgré sa théorie du « capitalisme organisé », il appelle finalement à la lutte révolutionnaire contre le NSDAP en signant le Manifeste de Prague du Sopade[8]. Dans le Neuer Vorwärts, il décrit le national-socialisme comme un mouvement hétérogène au service du grand capital allié aux couches moyennes, et explique le maintien au pouvoir du régime par son discours idéologique, nationaliste et militariste malgré les échecs économiques. Cette analyse mixte a pour conséquence un renouvellement de son rapport à l’histoire et aux théories marxistes : l’étude des seules structures de l’économie ne suffit plus pour comprendre la lutte des classes, il faut désormais insérer l’élément psychologique. Côté français, Jean-René Maillot a étudié le rapport de Pierre Brossolette au national-socialisme, en prenant ses distances avec le souvenir du résistant. Durant les années 1930, il n’est pas un observateur de l’Allemagne, mais un commentateur de la politique internationale du national-socialisme. Il analyse ses réussites et ses difficultés, et prononce rapidement une condamnation morale du régime. S’il refuse de minimiser le danger allemand, le souvenir de l’été 1914 est constant dans sa pensée et il prône dans un premier temps une solution pacifiste fondée sur le désarmement. À partir de 1938, il lance finalement dans Le Populaire des appels à plus de fermeté envers l’Allemagne face aux victoires successives de Hitler. La présentation du poète Horst Lommer par David Bordiehn a conclu cette session. Auteur populaire allemand, ses poèmes sont diffusés dans le Berlin dévasté de l’été 1945 ; sorte d’exorciste du nazisme, Lommer utilise la satire pour dénoncer le national-socialisme, un registre qui tient un rôle important dans l’Allemagne post-hitlérienne. Bien qu’il soit proche des milieux de gauche et ancien membre du SPD, on ne trouve toutefois aucun programme socialiste derrière son « Hitler Glossifizierung ».

Olivier Dard et Uwe Puschner ont finalement proposé les premières conclusions concernant la confrontation des gauches au national-socialisme. L’importance des échelles, individuelle, nationale et internationale, a été relevée pour expliquer à la fois les divergences de discours et la place qu’y occupe le national-socialisme. Si aucune théorie générale du nazisme n’est formulée à l’époque, l’interprétation marxiste prédominante s’enrichit ponctuellement d’éléments que l’on rencontre chez les théoriciens d’après-guerre du totalitarisme. Ainsi, certains traits propres au national-socialisme sont identifiés – antisémitisme, propagande – et la prise en compte du contexte par certains auteurs, comme Fritz Eberhard, leur permet de renouveler leur vision. Ce colloque a aussi conduit à insister davantage sur l’inscription du nazisme dans l’histoire allemande, le principe de « continuité historique » éclairant le nazisme. Finalement, la dimension temporelle se révèle primordiale lorsque l’on étudie les gauches, leur confrontation au national-socialisme relevant pour la plupart plus d’une préparation de l’avenir que d’une réflexion sur les moyens de lutter contre lui hic et nunc.

Notes :

[1] Le programme de recherches international « Confrontations au national-socialisme (CNS) : hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949) / Auseinandersetzungen mit dem Nationalsozialismus (ANS): Politiker, Journalisten, Publizisten, Experten und Intellektuelle im deutsch- und französischsprachigen Europa (1919-1949) », est soutenu par l’Université Paris-Sorbonne (Olivier Dard, LabEx EHNE), le Centre d’études germaniques interculturelles de Lorraine (Michel Grunewald) et l’Institut Friedrich Meinecke de la Freie Universität Berlin (Uwe Puschner). La manifestation bordelaise, prise en charge par Nicolas Patin et Dominique Pinsolle, a été organisée conjointement par les Archives départementales de la Gironde, l’Université Bordeaux Montaigne et le Centre d’études des mondes moderne et contemporain (CEMMC).

[2] À la suite de ce colloque, six ouvrages paraîtront entre 2017 et 2019.

[3] À ce titre, CNS s’inscrit dans la filiation des projets menés par les historiens et germanistes de l’université de Lorraine.

[4] L’ouvrage dirigé par Hans-Manfred Bock, Reinhart Meyer-Kalkus et Michel Trebitsch, Entre Locarno et Vichy, Les relations culturelles franco-allemandes dans les années 1930 (Paris, CNRS Éditions, 1993) représente, selon Michel Grunewald, le livre « fondateur ».

[5] Le programme peut être consulté à l’adresse suivante : http://cegil.univ-lorraine.fr/sites/cegil.univ-lorraine.fr/files/users/documents/Manifestations/programme_cns_mg.pdf ; quatre contributions viendront s’y ajouter, celles de Friedrich Albrecht, Hans-Manfred Bock, Wolfgang Asholt et Valentin Bouquillon.

[6] À ce titre, la préface de la traduction française (1950) par François Billoux est à la fois une critique du gouvernement français et de l’Allemagne de l’Ouest, et un éloge de celle de l’Est.

[7] Le Junker était un noble, propriétaire terrien en Prusse et en Allemagne orientale.

[8] Le Sopade est la dénomination du Parti social-démocrate (SPD) en exil pendant la dictature nazie. Il est basé à Prague de 1933 à 1938, puis à Paris de 1938 à 1940, il poursuit ses activités à Londres jusqu’en 1945.

Charlotte Balluais

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  • ISSN 1954-3670