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Comptes rendus
   

Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul,

traduit de l’anglais (États-Unis) par Odile Demange, Paris, Payot, 2014, 454 p.

Ouvrages | 30.09.2016 | Alexandre Toumarkine
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Charles King, Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul, traduit de l’anglais (États-Unis) par Odile Demange, Paris, Payot, 2014, 454 p.L’auteur, Charles King, est un universitaire américain, professeur de relations internationales à l’Université Georgetown et spécialiste de l’espace pontique septentrional, celui de l’ex-URSS[1]. Ce n’est pas sa première monographie sur une ville, il a en effet déjà commis un ouvrage sur Odessa combinant histoires politique, culturelle et sociale[2]. On y trouve plusieurs thématiques qui sont aussi au centre de son livre sur Istanbul : le rôle joué par les migrations dans l’identité d’une grande métropole ; le cosmopolitisme, ses éclipses et ses mutations sur fond de chute d’un empire ; la projection d’une ville disparue dans un contexte diasporique et les cultures de l’exil. Charles King y alterne perspective large et focus sur des biographies de personnages qui lui servent moins de fil rouge que de révélateurs.

On retrouve tout cela dans Minuit au Pera Palace, servi par cette narration légère et entraînante que les universitaires anglo-saxons déploient souvent avec bonheur. L’ouvrage est néanmoins savant, car appuyé sur de nombreuses lectures et références. L’auteur n’est pas, comme il le concède bien volontiers, un spécialiste de la Turquie ou de l’Empire ottoman finissant ; mais il sait faire son miel des références qu’il a butinées çà et là pendant les vingt-sept années au cours desquelles il a mûri son projet. Au-delà de quelques erreurs[3] et approximations, et d’un ou deux chapitres où les connaissances semblent plaquées, l’exercice est brillamment réussi.

Dans cet ouvrage, le Pera Palace, grand hôtel d’Istanbul fondé en 1892, est le point de départ et le pivot de son récit. C’est une véritable institution qui, même si elle a perdu son lustre depuis longtemps, existe encore aujourd’hui[4], alors que le développement de cette mégalopole de 15 millions d’habitants et de ce hub international qu’est devenue l’ancienne capitale ottomane est allé de pair avec la croissance vertigineuse des infrastructures hôtelières. Le Pera Palace appartient aujourd’hui à un groupe hôtelier de Dubaï, signe tangible de l’entrée récente du capital du Golfe dans l’économie turque.

Hôtel de luxe, possédé initialement par la Compagnie internationale des wagons-lits et des Grands express européens, le Pera Palace était destiné à accueillir les voyageurs de l’Orient-Express. Conçu par un architecte levantin, Alexandre Vallaury, c’est un mélange éclectique de styles art nouveau et néo-classique et de motifs néo-ottomans. La légende veut qu’Agatha Christie, qui compta parmi ses célèbres client(e)s, y ait rédigé Meurtre dans l’Orient-Express. L’hôtel est situé à proximité de Pera, quartier de Constantinople qui comptait une forte population non musulmane, surtout grecque et levantine. Pera était devenu, depuis la guerre de Crimée, le quartier occidentalisé de la capitale ottomane où se trouvaient la plupart des ambassades étrangères ; mais aussi toute une population de jeunes Occidentaux venus, dans le sillage des armées alliées, tenter leur chance dans une ville qui leur semblait le lieu idoine pour un nouveau départ.

Charles King ne débute pas sa narration avec cette guerre, qui pourtant généra aussi un cosmopolitisme ottoman, mais l’entame, au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans la capitale d’un Empire vaincu, occupée par les Alliés et submergée par les réfugiés russes accourus avec les débris de l’armée des Blancs.

On ne peut écrire correctement l’histoire de la transition entre l’Empire ottoman et la République turque, sans regarder aussi vers l’Est et le Nord, c’est-à-dire vers la Russie, et étudier l’interaction avec son voisin méridional. C’est une leçon qu’ont ressassé plusieurs grands historiens turcs : Hikmet Bayur dans sa monumentale histoire de la « révolution » turque, mais aussi, plus récemment, deux historiens majeurs de l’Empire ottoman : Halil Inalcık, récemment décédé, et Ilber Ortaylı. Le rôle des musulmans de Russie dans la naissance du nationalisme turc est un fait avéré, mais l’interpénétration des deux Empires à l’Est de l’Europe est allée bien plus loin. C’est tout le mérite de l’auteur de Minuit au Pera Palace d’en avoir exploré d’autres domaines.

L’ambition de son livre va néanmoins plus loin. Charles King démontre en effet que le cosmopolitisme, antithèse du nationalisme et produit d’une insertion dans une économie globale, est aussi un héritage des guerres, des occupations militaires et des flux de migrants qu’elles génèrent ; c’est ce qu’explique l’auteur, qui clôt son récit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Istanbul est désormais le cadre des activités d’espionnage des belligérants (cf. la célèbre affaire Cicero), mais aussi un poste des organisations juives tentant désespérément de sauver ceux de leurs coreligionnaires d’Europe orientale qui n’ont pas encore été anéantis par la machine nazie, en les tirant de la souricière et en les envoyant, via le port d’Istanbul, en Palestine mandataire.

Dans la guerre et les occupations, ce sont les hommes – et les femmes – de réseau qui survivent le mieux, et parfois prospèrent : c’est la leçon donnée par la galerie de portraits[5] dessinés par Charles King. La capacité réticulaire permet en effet de rebondir dans l’adversité et un grand hôtel comme le Pera Palace est par excellence le lieu où se croisent les mondes, les nations et les classes, dans un ordre défini par le pouvoir et l’argent.

Le ton de l’auteur est loin des discours iréniques et lénifiants sur le beau passé ottoman multiculturel ou, inversement, sur l’authenticité culturelle turque, discours qui saturent aujourd’hui les lectures de la transition de l’Empire ottoman à la Turquie moderne. Minuit au Pera Palace propose, derrière son ton frivole, une réflexion tout à la fois fine et dérangeante, sur le rôle du cosmopolitisme dans la modernisation culturelle, sur la guerre comme accélérateur des transferts culturels, et sur la continuité paradoxale entre dissolution impériale et construction de l’État-nation.

C’est bien l’occupation d’Istanbul de l’automne 1918 à 1923 qui introduit de nouvelles musiques comme le jazz ou le tango, les bars ou encore l’industrie, naissante, du cinéma[6]. Ce sont les réfugiés russes qui introduisent une civilisation des restaurants, des dancings, ou encore des bains de mer. Il en résulte une pratique de la promiscuité des sexes, une conception du divertissement ou de modes de sociabilité que l’occupation d’Istanbul lègue à la République turque. L’État-nation turc, porteur d’un projet de modernisation culturelle, s’approprie ces éléments et leur donne une pérennité, malgré la disparition rapide des acteurs qui les ont introduits ou relayés, i.e. les forces d’occupation, les réfugiés russes et les minorités non musulmanes. On est en fait confronté ici à un paradoxe intéressant : la République turque proclame et met en œuvre une nationalisation tous azimuts de la culture (comme de l’économie), qui exclut minorités et éléments étrangers, mais la définition des contours et même parfois du contenu de celle-ci réintroduit de la porosité, comme le fait aussi la référence à la culture occidentale.

L’arrivée en Turquie des professeurs allemands fuyant le nazisme au milieu des années 1930 est un épisode de ce processus que l’ouvrage de Charles King évoque malheureusement trop brièvement et superficiellement. Appelés et accueillis pour jeter les bases de la nouvelle université turque et y construire de nouvelles disciplines, ils ont pourtant été les agents involontaires de la nationalisation des savoirs. Loués, mais surveillés en permanence par le régime kémaliste, ils finissent par être internés lors de la Seconde Guerre mondiale, pour complaire à l’Allemagne nazie.

Cette attitude complexe de la République ouvre des espaces à ceux qui entendent mettre en valeur son patrimoine. Au premier rang, on trouve quelques entrepreneurs culturels américains comme Thomas Witthemore – que Charles King fait revivre en de belles pages – ou encore Paul Underwood. Ce sont ces hommes qui ont permis la première restauration du patrimoine byzantin. C’est le cas avec Sainte-Sophie, mosquée depuis la conquête, transformée en musée en 1934 par Mustafa Kemal et donc neutralisée religieusement ; mais c’est aussi, dans l’après-guerre, celui de l’église Saint-Sauveur-in-Chora. On est alors dans un contexte géopolitique différent, avec une Turquie aidée économiquement par les États-Unis et alignée militairement sur eux [7].

Il faudra attendre, au début des années 1990, la présidence de Turgut Özal, pour que cette fois l’État turc, avec des arrière-pensées touristiques, commence à mettre en valeur de manière systématique le patrimoine culturel du pays et fasse sien une notion non exclusive de celui-ci.

Les exils des peuples et, de manière plus large, les flux migratoires, font circuler et donc vivre les cultures autant qu’ils en facilitent la disparition ; ils en sont aussi parfois les creusets. Ce sont les Grecs chassés d’Izmir qui introduisent en Grèce le rebetiko, ce chant élégiaque des bas-fonds qui compte les vies brisées et les amours perdues. Qui sait aujourd’hui que c’est une famille arménienne d’Istanbul immigrée aux États-Unis – auparavant fournisseur des fanfares militaires ottomanes – qui a créé Zildjian, la marque de cymbales la plus réputée ? Ou encore que le label Atlantic Records fut créé en 1947 par les frères Ertegün, fils de l’ambassadeur turc aux États-Unis et amoureux du jazz qu’ils avaient découvert en Europe ? Charles King a eu le souci d’ajouter l’évocation de ces cultures de l’exil à son tableau.

Les non-musulmans, victimes de l’aliénation économique de leurs biens dans l’Empire finissant et devenus des citoyens moins égaux que les autres, trouvent pourtant sous la république des niches dans l’industrie de la culture et du divertissement, comme d’ailleurs dans les firmes étrangères représentées dans le pays. Durant la Seconde Guerre mondiale, dans une Turquie neutre, recroquevillée sur elle-même, et travaillée au corps par la référence nazie, une politique de fiscalisation inique et démesurée touche au cœur les communautés non musulmanes, continuant le processus de dépossession entamé par les Jeunes Turcs pendant la Grande Guerre. À mesure que l’on s’approche de la fin du conflit mondial, la Turquie d’Ismet İnönü reste passive face aux ultimes tentatives de sauvetage des Juifs d’Europe, soucieuse de ne pas froisser le Reich, pourtant déclinant. Au passage, l’auteur contribue ici à mettre à mal le mythe forgé par l’État turc d’une politique philosémite, un récit déjà écorné par plusieurs ouvrages[8].

En exergue de son livre, Charles King cite le voyageur ottoman du XVIIe siècle Evliya Çelebi, qui avait écrit « Istanbul est une ville si vaste que si mille êtres y trouvent la mort, leur absence ne se ressent point dans un tel océan d’hommes » : leur absence peut-être pas, mais leur influence, si.

Notes :

[1] Charles King, The Black Sea : A History, Oxford, Oxford University Press, 2010.

[2] Charles King, Odessa. Genius and Death in a City of Dreams, New York, W.W. Norton, 2011.

[3] Par exemple, un contresens sur le mot Emniyet, qui est l’équivalent turc de la Sûreté, et qui devient la police secrète.

[4] Rénové dans la seconde moitié des années 2000, il a retrouvé une partie de son cachet.

[5] Dans le désordre : l’industriel grec Bodosakis qui fut le propriétaire du Pera Palace jusqu’à sa confiscation par le Trésor public turc en 1923 ; le Beyrouthin Misbah Muhayyeş qui l’acheta en 1927 ; Mustafa Kemal ; l’écrivaine turque Halide Edip ; Léon Trotski en exil aux îles aux Princes ; Leonid Eitington, espion du OGPU chargé de sa surveillance ; le poète communiste Nazım Hikmet ; l’Américain Thomas Witthemore, qui dirigea la restauration de Sainte-Sophie ; l’Afro-Américain Frederick Bruce Thomas, débarqué de Moscou où il était maitre d’hôtel avec les réfugiés russes et propriétaire du premier dancing le Maxim ; le joueur arménien aveugle de hud (luth turc), Hrant Kenkulian ; la première miss monde turque, Keriman Halis ; la chanteuse turque Seyyan, qui interprète le premier tango turc ; la chanteuse séfarade de rebetiko Roza Eskenazi ; la famille Zildjian, producteurs de cymbale ; les frères Ahmet et Nesuhi Ertegün, patrons d’Atlantic Records ; le juif américain Ira Hirschmann, envoyé à Istanbul par l’Emergency Committee to Save the Jewish People of Europe ; le représentant de l’Agence juive pour la Palestine à Istanbul, Chaim Barlas ; et enfin le nonce apostolique Roncalli, futur pape Jean XXIII.

[6] L’historiographie française peine encore aujourd’hui à écrire une histoire sociale et culturelle du divertissement sous la France occupée qui ne vire pas au réglement de compte en considérant tous les fétards comme des “collabos”, et en tenant la contrition – valeur pourtant exaltée par la propagande pétainiste – comme la seule attitude patriotique acceptable.

[7] La Turquie envoie un contingent combattre en Corée en 1950 et intègre l’OTAN en 1952.

[8] Cf. Corry Guttstadt, Turkey, the Jews, and the Holocaust,New York, Cambridge University Press, 2013 ; voir aussi Laurent Mallet, La Turquie, les Turcs et lesJuifs, Istanbul, Éditions Isis, 2008 ; et les ouvrages de Rifat Bali, en particulier, L’Affaire Impôt sur la Fortune, Istanbul, Libra Kitap, 2010.

Alexandre Toumarkine

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  • ISSN 1954-3670