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Comptes rendus
   

Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), Récits de guerre France- Italie. Débarquement en Normandie et Ligne Gothique en Toscane,

Paris, Indigo et Côté Femmes éditions, 2015, 359 p.

Ouvrages | 22.09.2016 | Géraud Letang
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Indigo et Côté Femmes éditions, 2015Durant l’été 1944, plusieurs lignes de front apparaissent en Europe entre les forces alliées qui ont débarqué sur le continent et les armées nazies qui sont contraintes de se replier vers le Reich. En Normandie, les soldats des États-Unis et du monde britannique progressent avec difficulté parmi les haies du bocage devenues des lieux d’affrontements longs et meurtriers et libèrent des villes que leurs aviations respectives ont bombardées et parfois détruites[1]. Pendant ce temps en Toscane, les troupes allemandes, venues du sud de la péninsule italienne et harcelées par les partisans antifascistes, se regroupent derrière la « Ligne Gothique », série d’ouvrages fortifiés élevés par le Reich dans les Apennins pour couper la route de l’Italie du Nord aux Alliés[2]. En Toscane comme en Normandie, deux fronts apparaissent : d’un côté de la ligne des combats, des armées alliées qui cherchent à percer rapidement, épaulées par les actions des mouvements de résistance ; de l’autre, des troupes nazies qui se retirent en laissant dans leur sillage une longue suite de massacres et d’exactions contre les civils de ces régions.

Comparer les façons dont les habitants de ces régions ont vécu puis raconté les combats de l’été 1944 est le propos de l’ouvrage collectif Récits de guerre France- Italie. Débarquement en Normandie et Ligne Gothique en Toscane. Il regroupe dix-sept contributions présentées lors de colloques et de journées d’études organisées entre mai 2012 et mai 2013 par l’ERLIS EA 4254 (Équipe de recherche sur les littératures, les imaginaires et les sociétés), ainsi que cinq récits de guerre inédits français et italiens. L’originalité du livre tient à la grande diversité des auteurs : outre les enseignants-chercheurs en langues vivantes étrangères qui dirigent ce projet, historiens, archivistes, bibliothécaires, psychologues, traducteurs et sociologues montrent à quel point parler de soi après avoir été plongé dans la violence de la guerre encourage une approche pluridisciplinaire. De même, le parti pris de l’ouvrage est résolument international puisque des chercheurs bien sûr français et italiens, mais aussi britanniques et russes analysent des récits personnels qui s’emploient à montrer à quel point les modalités, les chronologies, les façons de vivre et de raconter les événements sanglants du dernier été de la guerre sont diverses, contradictoires et mouvantes malgré l’appellation générique de « Libération » que les grands récits nationaux ont retenue.

L’existence même de cet ouvrage montre par ailleurs à quel point la façon scientifique d’étudier la manière dont la guerre est racontée est en train de connaître de profonds bouleversements. 

Tout d’abord, le lecteur mesure à quel point le support papier ne suffit plus pour collecter, transcrire et diffuser ces récits personnels. Ce livre est en effet le corollaire éditorial du site internet « Mémoires de guerre – Témoignages de la Seconde Guerre mondiale »[3] animé par les directeurs ainsi que de nombreux contributeurs de l’ouvrage en question en partenariat avec le Mémorial de Caen. Outre des comptes rendus de lecture et des annonces de manifestations scientifiques, ce site internet plurilingue permet de lire et – grande nouveauté – d’écouter des témoins normands et toscans (essentiellement des civils) raconter leurs souvenirs des combats. Dans l’ouvrage collectif qu’elle codirige, Viviana Agostini-Ouafi revient, non sans lyrisme, sur l’ambition d’une telle initiative : « aider les Européens à échafauder une mémoire collective, transnationale et pacifiée[4] ». Et après une réflexion sur le récit autobiographique comme un don des sociétés du passé aux générations du futur, elle affirme que « nous [les chercheurs] devons reprendre le flambeau du narrateur : voilà notre devoir de mémoire[5] ».

Cette phrase souligne un autre bouleversement que l’étude de la Seconde Guerre mondiale est en train de connaître : la disparition progressive des témoins directs. L’expression « Mémoires de guerre » chère aux contributeurs de l’ouvrage et aux porteurs du projet numérique en est d’ailleurs révélatrice.

Jusque dans les années 1960, les « mémoires de guerres » étaient un privilège d’hommes de pouvoir et de chefs militaires (vainqueurs comme vaincus). Des années 1970 aux années 1990, la publication du récit de l’expérience de guerre est devenue un apanage de vétérans (combattants de l’ombre comme soldats en uniforme). La disparition des générations combattantes s’amplifiant, ce sont désormais les civils, celles et ceux qui subissent les combats sans y participer les armes à la main, celles et ceux qui se retrouvent malgré eux en première ligne face à la violence, dont les témoignages sont attendus, collectés et analysés. Plusieurs contributions montrent l’impact épistémologique d’une telle évolution. Celle-ci implique de dépasser les barrières de genre dans les témoignages : bien qu’« elles évoluent dans des lieux atypiques et demeurent étrangères à l’espace organisé de la politique et de la lutte armée[6] », les femmes normandes et toscanes portent des visions de la violence de guerre le long des lignes de front qui permettent d’enrichir une vision strictement militaire des opérations. De même, les témoins qui s’expriment aujourd’hui sont nés dans les années 1930. Il est donc décisif, comme le mentionne Lindsey Dodd dans sa contribution, de ne plus « exclu[re] une partie importante de la population qui n’a pas « contribué » activement à l’histoire à grande échelle : les enfants[7] ». Interroger les témoins « civils » des événements de l’été 1944, c’est aussi faire une histoire orale que les historiens des années 2020 ne pourront plus faire. Les contributions des archivistes et des bibliothécaires concernant les collections de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (Claire Paulhan) ainsi que des bibliothèques italiennes (Alessandro Brezzi) sont donc tout à fait bienvenues pour les travaux à venir.

Somme toute, les contributions de cet ouvrage constituent, chacune à sa manière, une incitation à utiliser le discours du témoin comme une source historique totale, non seulement comme porteuse d’imaginaires politiques à analyser (Simone Neri Serneri), mais aussi comme autant d’objets pour l’histoire des émotions et des sensibilités (Eve Comande). Ce pari épistémologique est d’autant plus intéressant à observer qu’il est le produit d’une approche internationale et interdisciplinaire. On est donc loin des débats houleux entre témoins et historiens qui ont ponctué l’historiographie française du second conflit mondial[8]. Cependant, les auteurs mentionnent aussi les limites d’une telle analyse. Étienne-Marie Orléach montre ainsi comment la mémoire des témoins du Débarquement se nourrit des images véhiculées après la guerre à l’instar de la « mer couverte de bateaux[9] » chère aux films hollywoodiens mais impossible à voir par les civils, le littoral normand ayant été déclaré zone interdite par l’occupant nazi. De même, le prisme des récits de guerre des civils ouvre d’intéressantes perspectives de micro-histoire comme le montre la belle étude de cas du village toscan de Poppi[10] où l’église, le château, les rues et les fermes sont autant de marqueurs de dynamiques sociales bouleversées par la violence. Si les récits de guerre allemands ont été analysés dans le cas normand (Valentin Schneider), on peut regretter que cette confrontation aux récits de guerre de l’ennemi nazi n’ait pas été poussée plus avant dans le cas toscan, les nombreux massacres de civils italiens donnant une autre dimension à la violence de guerre.

Notes :

[1] Cf. Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement en Normandie. Des origines à la Libération de Paris (1941-1944), Paris, Seuil, 2007, 448 p.

[2] On peut se reporter à l’utile synthèse de Steffen Prauser à partir des historiographies allemande, américaine et italienne sur le cas des combats de la péninsule italienne. Steffen Prauser, « Les crimes de guerre allemands en Italie 1943-1945 », dans Gaël Eismann et Stefan Martens, Occupation et répression militaire allemandes. La politique de maintien de l’ordre en Europe occupée (1939-1945), Paris, Autrement, 2007, p. 89-103

[3] Voir le lien vers ce projet numérique : http://www.memoires-de-guerre.fr/ (site consulté le 20 juin 2016).

[4] Viviana Agostini-Ouafi, « Le sens du projet Mémoires de guerre et le pacte autobiographique : à propos des récits et des langues », dans Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), Récits de guerre France- Italie. Débarquement en Normandie et Ligne Gothique en Toscane, Paris, Indigo et Côté Femmes éditions, 2015, p. 31

[5] Ibid., p. 47.

[6] Patrizia Gabrielli, « "Aujourd’hui, sur un coup de tête, j’ai décidé d’écrire un journal", Femmes et expériences de guerre en Toscane », dans Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), op. cit., p. 95

[7] Lindsey Dodd, « Raconter les bombardements : interprétations, expériences et mémoires », dans Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), op. cit., p. 160. On lira aussi avec profit la contribution sur l’expérience de guerre des enfants italiens de la psychologue Valentina Supino intitulée : « Les enfants face à la guerre ».

[8] Cf. Laurent Douzou, La Résistance française : une histoire périlleuse, Paris, Seuil, 2005, 370 p.

[9] Étienne Marie-Orleach, « Mémoires de guerre des civils normands : témoignages du Débarquement et de la Bataille de Normandie », dans Viviana Agostini-Ouafi, Éric Leroy du Cardonnoy et Caroline Bérenger (dir.), op. cit., p. 110.

[10] Alessandro Brezzi, op. cit., p. 139-155.

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  • ISSN 1954-3670