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La puissance des images

A propos de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande, documentaire, 93 minutes, France, 2015.

Documentaires | 17.06.2016 | Andreas Kötzing
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Quelle puissance des images ? Telle est la question qui vient à l’esprit au visionnage du documentaire Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot. En effet, l’histoire de la Fraction armée rouge (Rote Armee Fraktion ou RAF) fait partie de la mémoire médiatique collective. Il existe un très grand nombre de reportages et de documentaires concernant le groupe terroriste d’extrême gauche qui s’est formé à la fin des années 1960 autour de Andreas Baader et de Ulrike Meinhof. La plupart d’entre eux ont été produits pour la télévision allemande. Quelques images y sont immanquablement reprises, telles des icônes incontournables pour illustrer l’histoire de la RAF : à commencer par les reportages télévisés sur les mobilisations estudiantines en 1968, en passant par les images de l’arrestation de Holger Meins en sous-vêtements, jusqu’aux photographies parues dans la presse montrant Hanns Martin Schleyer durant son enlèvement. Les films de fiction qui parlent de la RAF s’inspirent eux aussi très souvent du matériel sonore et visuel de l’époque, comme la reconstruction minutieuse proposée par Reinhard Hauf du procès mené dans la prison de Stammheim à Stuttgart contre les membres dirigeants de la RAF (Reinhard Hauf, Stammheim, 107 min., All., 1985). Et même la tentative la plus récente de faire découvrir la RAF à un jeune public habitué aux blockbusters, à coups d’explosions, de chasses à l’homme et de fusillades (Uli Edel, La Bande à Baader [Der Baader-Meinhof-Komplex], 150 min., Fr./ Tch./ All., 2008), a choisi de reconstituer quasi à l’identique des images filmées de l’époque, afin d’avoir l’air le plus authentique possible. Ce constat donne presque l’impression que les images que la RAF nous a laissées restent si dominantes que tous les réalisateurs et les cinéastes qui se sont emparés du sujet paraissent obligés de réinventer à chaque fois une nouvelle manière de s’y confronter. Mais peut-on raconter encore quelque chose de nouveau sur la RAF et l’époque du terrorisme d’extrême gauche à partir de ces « vieilles » images ?

Le réalisateur Jean-Gabriel Périot propose une tentative très intéressante de raconter cinématographiquement l’histoire de la RAF. Son documentaire Une jeunesse allemande va plus loin que beaucoup d’autres films avant lui. Jean-Gabriel Périot n’utilise que des images d’archives et ne fait nullement appel à tous les éléments qui rendent d’habitude si insupportables les documentaires d’histoire à la télévision : on ne retrouve aucun commentaire didactique censé expliquer les images, aucun entretien avec des historiens, aucun témoin pour rendre compte, avec émotion, de ses souvenirs. Le récit du film se déploie uniquement au rythme du montage des archives d’époque, que Jean-Gabriel Périot a réunies à partir de fonds français et allemands. Lui aussi utilise les icônes désormais bien connues de la RAF. Il est cependant également parvenu à retrouver un très grand nombre d’extraits de films de fiction et de reportages ou d’émissions télévisées bien moins connus – dont des extraits de débats avec Ulrike Meinhof qui y apparaît comme une discutante éloquente et appréciant visiblement de tels échanges. Autres documents remarquables, les premiers essais cinématographiques de Holger Meins, qui appartenait au premier groupe d’étudiants de la DFFB, l’École de cinéma créée en 1966 à Berlin-Ouest. On y perçoit aussi bien le génie artistique de Meins que sa radicalisation politique précoce. Tout aussi évocateurs sont les extraits des reportages que Ulricke Meinhof a tournés pour la NDR (Norddeutscher Rundfunk, la télévison du nord de la RFA) comme jeune journaliste engagée politiquement. Jean-Gabriel Périot monte ces archives en un flux ininterrompu d’images qui vous happe immédiatement. Le film ne nous retrace ainsi pas seulement les différents parcours de vie de celles et de ceux qui formèrent la première génération de la RAF, il éclaire aussi l’histoire de l’Allemagne de l’Ouest des années 1960 et 1970. Aux témoignages des membres de la RAF répondent les images des journaux télévisés et les déclarations officielles des dirigeants politiques. À cela s’ajoutent les prises de parole à l’époque de professeurs, d’artistes ainsi que des micros-trottoirs. Ces différents extraits se répondent le plus souvent directement, faisant naître ainsi un dialogue entre eux, comme par exemple lorsqu’un commentateur de la télévision s’échauffe de plus en plus contre les intellectuels de gauche ouest-allemands et leur reproche de sous-estimer le danger du terrorisme et qu’il est suivi, juste après, d’une interview avec Heinrich Böll qui appelle à plus de mesure et de nuances dans les médias, afin d’éviter les accusations trop rapides et générales.

Par ce travail de montage, Jean-Gabriel Périot ne cherche pas à proposer un point de vue « objectif » et différencié sur l’histoire de la RAF. Au contraire. Il cherche plutôt à savoir comment cette jeunesse allemande critique, à partir de laquelle a émergé en 1968 un mouvement de contestation national, a pu donner naissance à un groupe de terroristes prêts à user de violence. Pourquoi cette résistance a-t-elle débouché sur des meurtres et des attentats à la bombe ? Et le dispositif filmique de Jean-Gabriel Périot trouve ici clairement ses limites. Renvoyer au contexte social existant à l’époque en République fédérale, à la violence disproportionnée exercée par la police contre les manifestants étudiants, à l’absence de droit à la parole pour tous dans le champ politique, aux conflits non exprimés avec la génération des parents et au refoulement du passé nazi – tout cela ne suffit pas à expliquer la radicalisation funeste de Meinhof, de Ensslin, de Badder et d’autres encore. Pourquoi entrèrent-ils, eux, dans la clandestinité, et d’autres non ? Ce qui relève finalement d’une décision individuelle, vouloir se confronter avec violence à l’ordre social existant, Jean-Gabriel Périot ne peut l’expliquer par son seul matériau documentaire. Ce sont d’autres films, qui ont cherché à saisir de manière plus personnelle et individuelle ceux qui furent les acteurs de la terreur, qui ont jusqu’à présent été plus loin dans la réflexion proposée – comme le portrait par Gerd Conradt de Holger Meins (Gerd Conradt, Starbuck, 90 min., All., 1995/2001) ou la double biographie de Alfred Herrhausen et de Wolfgang Grams esquissée par Andres Veiel (Andres Veiel, Black Box BRD, 101 min., All., 2001).

Le film de Jean-Gabriel Périot n’en reste pas moins remarquable pour la manière dont il s’empare de l’histoire de la RAF, et il va bien au-delà de la seule histoire du terrorisme d’extrême gauche. Son montage soulève des questions fondamentales : comment nous, spectateurs, réagissons-nous aux images qu’il nous renvoie, précisément lorsqu’il s’agit des conséquences de la violence et du terrorisme ? Comment nous positionnons-nous par rapport à elles ? En quelles images avons-nous confiance, en lesquelles n’avons-nous pas confiance ? Sur fond de débats sur les attentats terroristes islamistes en Europe, le film de Jean-Gabriel Périot apparaît d’une très grande actualité.

Traduit de l’allemand par Caroline Moine

Andreas Kötzing

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  • ISSN 1954-3670