Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Andrea Mammone, Transnational Neofascism in France and Italy,

New York, Cambridge University Press, 2015, 281 p.

Ouvrages | 03.06.2016 | Pauline Picco
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Cambridge University PressAndrea Mammone, dans son ouvrage Transnational Neofascism in France and Italy publié à l’automne 2015 chez Cambridge University Press, l’affirme dès sa préface : « it takes history very seriously » (p. XVI). Précision étonnante pour le lecteur historien français décontenancé et amusé par le récit que fait l’auteur, en guise d’accroche, de ses déambulations dans un Paris romantique et printanier, « with a typical francophone taste » (p. IX). Le lecteur se laisse toutefois porter et bientôt rattraper par le sujet du livre, bien éloigné de la douceur de vivre des cafés de Saint-Germain-des-Prés : une histoire transnationale des extrêmes droites françaises et italiennes. Et puisque « l’histoire compte », l’auteur souligne la rareté des travaux qui portent sur les échanges, les transferts et les circulations entre les extrêmes droites européennes après 1945, ainsi que le manque d’attention supposé dont a bénéficié l’histoire des extrêmes droites dans les décennies qui suivent le second conflit mondial (p. XVI). Or, le champ a connu depuis plusieurs années un renouveau important grâce notamment aux travaux d’Olivier Dard et de l’atelier de recherches pluridisciplinaire IDREA (« Internationalisation des droites radicales Europe-Amériques ») qui, entre 2011 et 2014, a rassemblé historiens et politistes originaires d’Europe mais également d’Amérique du Nord et du Sud. Ce programme portait spécifiquement sur l’étude des circulations et des transferts politiques et culturels au sein des extrêmes droites européennes et américaines après le second conflit mondial et a donné lieu à plusieurs publications[1]. L’auteur souhaite également battre en brèche « l’affirmation fausse selon laquelle rien d’intéressant n’aurait eu lieu [à l’extrême droite] durant les premières décennies d’après-guerre » et il insiste sur l’importance de ces années « pour comprendre l’évolution des partis contemporains » (p. XVI). Là encore, depuis plusieurs années, le champ connaît un intérêt nouveau. L’étude de ces marges et marginalités politiques a en effet été l’objet des travaux de politistes et d’historiens dont on peut citer, entre autres noms, Olivier Dard, Alexandre Dézé, Nicolas Lebourg, Stéphanie Dechézelles ou encore Valérie Igounet. Andrea Mammone se propose de « construire une méthode innovante pour étudier l’extrême droite et plus largement l’histoire politique de l’Europe » (p. XVIII). S’il ne souhaite pas se positionner au sein d’un courant académique préférant le « transnationalisme » (p. XIX), on peut s’étonner qu’il ne dise rien de travaux qui ont contribué à renouveler le champ historiographique ces dernières années.

L’auteur s’attache ensuite, dans une longue introduction, à donner au lecteur des gages méthodologiques, à présenter les répertoires idéologiques et mémoriels des groupes et des partis étudiés et à justifier sa démarche transnationale. Il explique vouloir battre en brèche l’idée selon laquelle le Front national et le Movimento sociale italiano (MSI) ne pourraient être comparés (p. 9), comparaison que le politiste Alexandre Dézé a mis en œuvre dans ses travaux dès les années 2000. Andrea Mammone justifie l’emploi du néologisme « néofascisme » utilisé dans une acception très large : le terme serait, selon lui, davantage adapté à la réalité franco-italienne que le syntagme « extrême droite ». L’auteur souhaiterait, à ce propos, que « les catégorisations comportent un certain degré de flexibilité et soient plus fluides » (p. 11). Il réfute en revanche le terme de « national-populiste » pour désigner les partis et les groupes étudiés, notamment pour la période la plus récente. Il appuie son travail sur la lecture de périodiques (sans préciser les dates et l’ampleur des dépouillements effectués), de sources imprimées et sur l’étude de fonds du ministère de l’Intérieur italien, de la fondazione Ugo Spirito et du fonds Jacques Delarue de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC). Il complète son corpus par une bibliographie marquée par un tropisme anglo-saxon.

Andrea Mammone fait le choix de se concentrer sur quelques moments fondateurs et périodes historiques qui illustrent l’importance des transferts politiques et culturels entre extrêmes droites des deux côtés des Alpes. De la résurgence de celles-ci dans les années d’après-guerre à la décolonisation, de l’impact des années 1968 sur le néofascisme aux tentatives des partis pour sortir de la marginalité politique et culturelle dans les années 1970 et plus récemment, à la diffusion d’un discours xénophobe, l’auteur contribue ici à faire le récit d’une histoire transnationale des extrêmes droites dans le second XXsiècle.

Dans une première partie, il dresse un tableau du contexte qui permit une rapide résurgence des extrêmes droites en France et en Italie. Il retrace l’histoire de la naissance du Movimento sociale italiano en décembre 1946 avant de présenter le mouvement poujadiste qui, dans la France des années 1950, confère à l’extrême droite française une représentation parlementaire inédite. Il attire l’attention sur l’importance de ces années d’après-guerre qui marquent durablement les extrêmes droites et leurs cultures politiques.

Dans une deuxième partie, il évoque les diverses tentatives de constitution d’une « internationale noire » et met en exergue les figures de Julius Evola, d’Adriano Romualdi et de Maurice Bardèche, qui s’imposent comme des référents intellectuels pour une partie de l’extrême droite européenne. L’auteur met également en évidence le rôle central, dans les relations entre les extrêmes droites françaises et italiennes, du Centro Studi Ordine Nuovo (Centre d’études Ordre Nouveau) de Pino Rauti et du groupe réuni autour du périodique français Europe-Action. On peut d’ailleurs regretter qu’il n’étudie pas davantage la dimension activiste d’Ordine Nuovo et les liens entretenus par cette organisation avec les régimes autoritaires espagnols et portugais et avec le régime des Colonels en Grèce, fondamentaux pour saisir toute la complexité des réseaux européens d’extrême droite au sein desquels s’insèrent les contacts franco-italiens.

Dans sa troisième partie sur les années algériennes, l’auteur souligne l’importance du combat « Algérie française » et de sa mémoire pour les extrêmes droites des deux côtés des Alpes et dresse un tableau convaincant des relations qui s’établissent à la faveur de cette mobilisation. Si Andrea Mammone montre la fascination qu’exerça le combat Algérie française sur l’extrême droite extraparlementaire italienne, il omet de rappeler les divisions et déchirements que ce combat suscita au sein de la direction du MSI. De la même façon, alors qu’il mentionne la mobilisation intense que le combat « Algérie française » suscita au sein de l’extrême droite française, il est étonnant qu’il n’insiste pas davantage sur le tournant que cet échec constitua pour une extrême droite française qui connaît alors une crise sans précédent depuis 1945. L’échec de la candidature de Jean-Louis Tixier-Vignancour puis de ses tentatives d’unification successives en sont en partie les symptômes, alors que le MSI, qui connaît lui aussi d’importantes divisions internes, s’impose comme modèle pour une extrême droite française en crise.

Les quatrième et cinquième parties portent sur les années 1968 et leurs conséquences politiques et culturelles à l’extrême droite. En 1968, le MSI est marqué par des divisions idéologiques et générationnelles profondes encore accentuées par les révoltes estudiantines. L’auteur souligne toutefois le tournant que l’année 1969 représente pour l’extrême droite italienne puis la « vitalité » et les succès électoraux qui caractérisent la politique du parti italien au début des années 1970, années durant lesquelles le parti italien exerce une influence notable sur les Français d’Ordre Nouveau puis sur le Front national. La période est marquée par une volonté de renouveler le patrimoine idéologique et l’offre culturelle des extrêmes droites. Il montre l’influence de la Nouvelle Droite qui fait des émules en Italie, exemple éclatant de transfert idéologique franco-italien.

L’auteur relate enfin, dans un dernier chapitre, les mutations des relations entre les partis d’extrême droite français et italiens, de l’Eurodroite (1978) aux années 1990 jusqu’à l’arrivée à la tête du FN de Marine Le Pen en 2011, dans un contexte politique et économique qui connaît de profonds bouleversements. Il insiste notamment sur la circulation du discours xénophobe que l’extrême droite italienne s’est progressivement réapproprié. On peut regretter que l’auteur n’ait pas insisté sur l’ambiguïté du comportement de Jean-Marie Le Pen à l’égard du MSI au début de la décennie 1980, alors que contextes nationaux et internationaux semblent offrir au parti d’extrême droite des opportunités politiques nouvelles.

L’auteur propose ainsi un ouvrage d’histoire transnationale des idées politiques dont le mérite principal est d’aborder l’ensemble du second XXe siècle, période au cours de laquelle les extrêmes droites connaissent de profondes mutations. Il identifie les revues et les figures de passeurs qui font le lien entre les extrêmes droites de part et d’autre des Alpes et met ainsi en lumière les continuités idéologiques et politiques qui caractérisent les extrêmes droites et les discours qu’elles produisent depuis 1945. Il éclaire ainsi le présent en soulignant les liens avec les dynamiques qui affectent les extrêmes droites d’aujourd’hui.

On peut toutefois regretter qu’il ne se fasse pas davantage le relais des travaux récents qui ont contribué à renouveler l’histoire des extrêmes droites européennes. Peut-être aurait-il pu évoquer plus longuement la césure chronologique que constitue la fin des années 1950 et le début des années 1960 dans l’histoire des extrêmes droites françaises et italiennes. Enfin, centré sur la diffusion des idées politiques, l’auteur ne mentionne que de façon allusive la violence et l’activisme politiques qui occupent pourtant une place importante dans les relations entre les extrêmes droites françaises et italiennes.

Au-delà de ces remarques, Andrea Mammone offre au lecteur une synthèse convaincante sur soixante-dix ans d’histoire transnationale des extrêmes droites françaises et italiennes.

Notes :

[1] Voir notamment : Olivier Dard (dir.), Doctrinaires, vulgarisateurs et passeurs des droites radicales au XXe siècle (Europe-Amériques), Berne, Peter Lang, 2012 ; Olivier Dard (dir.), Supports et vecteurs des droites radicales au XXe siècle (Europe/Amériques), Berne, Peter Lang, 2013 ou encore Olivier Dard (dir.), Références et thèmes des droites radicales au XXe siècle (Europe/Amériques), Berne, Peter Lang, 2015.

Pauline Picco

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  • ISSN 1954-3670