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Comptes rendus
   

« Paris 14-18. La guerre au quotidien. Photographies de Charles Lansiaux »

(Galeries des bibliothèques de la Ville de Paris, 15 janvier-15 juin 2014)

Expositions | 07.07.2014 | Charles Ridel
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Entre le 15 janvier et le 15 juin 2014, la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) a proposé une exposition photographique consacrée à « Paris 14-18. La guerre au quotidien ». Présentée dans la galerie des bibliothèques de la ville de Paris, cette série de 200 clichés provient d’un fonds photographique exceptionnel dont il est utile de rappeler la genèse.

Le commanditaire de cette enquête photographique n’est autre que la BHVP elle-même. Consciente en effet du caractère hors normes de la mobilisation et de la nécessité de saisir les moments les plus intenses de cette irruption brutale de la guerre dans le quotidien des Parisiens, la BHVP contacte Charles Lansiaux, un photographe autodidacte dont la notoriété professionnelle est établie depuis le début du siècle. Non mobilisable en raison de son âge (il est né en 1855), Charles Lansiaux entre alors à sa façon en « guerre » en arpentant sans relâche les rues de Paris à la recherche de scènes saisissantes. Il en fixe environ 1 700 sur clichés noir et blanc. La BHVP fait l’acquisition de 953 d’entre eux. Ces prises de vue répondaient-elles à un cahier des charges précis et contraignant de la BHVP ou doivent-elles être considérées comme l’expression d’une sensibilité propre au photographe Lansiaux ? Difficile à dire, tout comme restent malheureusement inconnus les critères de sélection de ces 953 photos par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris [1] . Toujours est-il que l’enquête photographique s’essouffle dès 1915-1916. La répartition chronologique des 193 photos de l’exposition en atteste : 130 datent de l’année 1914 et 37 de l’année 1915. 67 % des photos illustrent les premiers mois du conflit, 86 % les deux premières années, alors que 26 clichés seulement couvrent les années 1916-1918 [2] . L’usure et la routine du conflit ont probablement eu raison de la curiosité de l’artiste et de l’exigence documentaire de la BHVP. L’enquête photographique ne peut donc prétendre à l’exhaustivité, et bien des aspects de Paris en guerre sont absents ici : songeons à la présence des permissionnaires dans la capitale, aux manifestations et aux grèves de l’année 1917. À proprement parler, c’est donc plutôt à l’entrée de Paris en guerre qu’est consacrée cette exposition.

L’exposition se déploie sur deux niveaux. Elle débute au sous-sol de la galerie où l’on trouve la majorité des clichés. Avant de les découvrir, le visiteur est invité à examiner une chronologie générale du conflit insérant et surlignant les principaux épisodes de la guerre dans la capitale. Les photographies sont distribuées en huit parties classées de façon chronologique et thématique. La scénographie est dépouillée et sobre. Sans gêner la circulation du visiteur, les espaces sont compartimentés par des parois murales en bois, imitant les palissades de Paris qu’on retrouve incidemment d’ailleurs dans certaines photos de Charles Lansiaux.

Sous la rubrique « Appels », on trouve des scènes de rue aux premiers jours de la mobilisation. À cet égard, et sans surprise, Charles Lansiaux s’intéresse beaucoup aux rassemblements devant les gares, devinant qu’en ces lieux se déroulaient des moments d’une incroyable intensité. Après le départ de la masse des mobilisés, le photographe suit de l’objectif quelques défilés de jeunes recrues de la classe 1917 au début de l’année 1915. Les thèmes suivants scandent les principales étapes et problématiques d’une capitale en guerre : les photographies de la rubrique « Exodes » montrent Paris déserté par nombre de ses habitants face à la progression des troupes allemandes en septembre 1914. Les Parisiens qui sont restés sont témoins et parfois acteurs de la mise en place de « Défenses », notamment contre les raids de l’aviation allemande. L’installation de la guerre dans la durée pose la question cruciale du « Ravitaillement ». Pour illustrer cette thématique, les photographies sont complétées d’affiches sur les restrictions. Une affiche reproduit une consigne du service de la main-d’œuvre scolaire invitant les écoliers parisiens à ramasser les marrons d’Inde et les châtaignes. Face à cette guerre longue qui modifie en profondeur les équilibres sociaux et démographiques (rareté des hommes adultes, sur-représentation des femmes, etc.), les habitants de la capitale sont contraints à de nécessaires « Acclimatations ». Quant aux deux dernières rubriques, « Secours » et « Dommages », elles rappellent combien la guerre, même si distante de plusieurs dizaines de kilomètres, est restée présente et visible dans le quotidien des Parisiens. Les blessés en convalescence sillonnent les rues et bénéficient d’un système d’entraide à la fois étatique et associatif. Quant à l’espace urbain, il porte les stigmates des bombardements de l’aviation allemande dès 1915 ou du fameux « Pariser Kanonen » en 1918. La dernière rubrique du rez-de-chaussée intitulée « Victoire ? » regroupe des photographies où les scènes de liesse sont plutôt rares. Lansiaux porte davantage attention aux attroupements parisiens provoqués par l’exhibition d’armements pris à l’ennemi. L’exposition se termine donc au rez-de-chaussée par la rubrique « Partage de l’information » qui montre, dans un contexte de disette et de censure de l’information, le besoin, l’avidité même, de renseignements de la part des Parisiens. De nombreux clichés présentent des camelots parisiens vendant affiches, journaux, drapeaux ou surprennent des Parisiens en pleine discussion, laissant ainsi imaginer la circulation des rumeurs.

Nonobstant la cohérence générale d’une telle présentation, le visiteur recherche sans doute davantage dans de telles photographies, à savoir « l’instant décisif » (Henri Cartier-Bresson), cette tension de l’événement ou du contexte historique visible dans le regard ou l’attitude d’un ou de plusieurs personnages. À dire vrai, en raison de contraintes techniques (appareil sur trépied qui rend visible le photographe), Charles Lansiaux choisit souvent de larges plans. Il suit parfois un même groupe autour ou devant la gare de Lyon. Dans ces conditions, les individus photographiés ont eu le temps de prendre la pose, de masquer leurs émotions dans des postures ostentatoires et conformes au patriotisme ambiant. On est assez loin de l’instantanéité d’un Robert Doisneau auquel fait référence, indûment peut-être, le catalogue de l’exposition. Néanmoins, avec un peu d’acuité le visiteur pourra remarquer, dans le second plan de nombreux clichés, bien des signes du bouleversement que représente l’entrée en guerre dans les vies parisiennes, comme le regard ému d’une femme à son mari sur le parvis de la gare de Lyon ou les mouchoirs discrètement portés à leurs yeux par d’autres. Il y a aussi des scènes et des plans insolites : ces rues et places désertes à la fin du mois d’août 1914 ; des devantures de magasins où les commerçants dont les fils sont mobilisés affichent leur patriotisme ; ou encore ces curieux qui se pressent en masse en octobre 1915 dans la cour des Invalides pour observer de près un biplan et quelques modestes pièces d’artillerie pris à l’ennemi.

Si cette exposition a permis de découvrir un photographe oublié, elle a surtout utilement inauguré le cycle commémoratif d’expositions et de conférences qui se tiendra tout au long de l’année 2014 sur Paris dans la Grande Guerre (on peut consulter à cet égard www.paris.fr).

Notes :

[1] La chronologie des sélections et achats de la bibliothèque BHVP est la suivante : 500 clichés (sur 700 prises) entre septembre et octobre 1914 ; 169 images en 1915 (sur 700) ; 66 images en 1916 sur les 178 prises cette année-là ; 52 images en 1917 sur 101 prises ; enfin, 166 images en 1918. Voir aussi le catalogue de l’exposition : André Gunthert (dir.), Paris 14-18. La guerre au quotidien, photographies de Charles Lansiaux, Paris, Éditions Paris Bibliothèques, 2013, 240 p.

[2] La répartition chronologique des photos du catalogue est sensiblement la même : 157 photographies y sont reproduites, dont 99 pour 1914, 31 pour 1915, 11 pour 1916, 6 pour 1917, 7 pour 1918.

Charles Ridel

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  • ISSN 1954-3670