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Comptes rendus
   

Peter Longerich, Goebbels,

Paris, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2013.

Ouvrages | 03.06.2014 | David Gallo
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Editions Héloïse d'Ormesson, 2013La biographie de Joseph Goebbels de l’historien allemand Peter Longerich, aujourd’hui traduite aux Éditions Héloïse d’Ormesson, s’impose, malgré certains défauts non négligeables, comme la meilleure étude sur le ministre de la Propagande du Troisième Reich disponible à ce jour en langue française.

Peter Longerich, professeur au Royal Holloway and Bedford New College de l’université de Londres et autorité établie dans le champ de l’histoire du nazisme – l’ouvrage qu’il a consacré à la perception par la population allemande de la politique nazie de persécution des juifs entre 1933 et 1945 [1] ainsi que sa biographie de Heinrich Himmler, le chef des SS [2] , ont notamment été traduits en français –, est loin d’être le premier à s’attaquer à la tâche de brosser un portrait de Goebbels, ce dernier s’étant lui-même attaché de son vivant à sculpter sa propre légende, comme le rappelle très bien Longerich. La figure de Goebbels s’est imposée jusque dans la culture populaire comme l’incarnation même de la notion de « propagande », et elle a fortement attiré l’attention des biographes [3] . Une part importante de l’intérêt des historiens pour Goebbels est bien sûr liée au journal qu’il a tenu entre 1923 et 1941, puis dicté entre 1941 et 1945, et qui fut publié après la chute du Troisième Reich, d’abord sous forme de fragments puis dans son intégralité après l’ouverture des archives soviétiques et la découverte des parties manquantes en 1992 [4] . Même si ce journal cessa très vite d’être une entreprise intime pour devenir une façon pour son rédacteur d’accumuler du matériel en vue de l’élaboration d’ouvrages futurs et d’une contribution à la mise en scène de son propre personnage, et doit donc être exploité avec la distance critique de rigueur [5] , il n’en constitue pas moins une source qui offre une perspective unique sur le fonctionnement interne du régime nazi, et qui ne peut donc qu’attirer les historiens de la période. La biographie de Longerich, parue en Allemagne en 2010, s’inscrit d’ailleurs dans une nouvelle vague d’études sur Goebbels [6] , suscitée par l’achèvement en 2008 de la publication complète du journal, réalisée par l’Institut für Zeitgeschichte de Munich, qui permet à l’historien de disposer d’une base documentaire d’une ampleur jusque-là inédite. En outre, l’analyse de l’action de Goebbels peut s’appuyer sur la vaste historiographie qui a exploré, de façon croissante au cours de la dernière décennie, le fonctionnement de la propagande nazie, adoptant une multiplicité d’approches complémentaires – histoire institutionnelle des différents appareils et organismes impliqués, biographies de principaux protagonistes, étude des différents médias utilisés ou encore analyse discursive des thèmes développés [7] .

Informée par ces développements importants, l’étude de Longerich se veut ambitieuse. Il s’agit, expose l’auteur dans son prologue, de déconstruire le mythe que Goebbels construisit autour de lui-même, de réévaluer le rôle exact que ce dernier joua au sein du système nazi et le poids dont il pesa véritablement – en tant que ministre de la Propagande, mais aussi dans les différentes fonctions qu’il cumula tout au long de sa carrière –, d’analyser la structure et le fonctionnement de l’appareil de propagande nazi et de tâcher de cerner, pour mieux le relativiser, l’impact réel que cette propagande eut sur l’opinion allemande (p. 13-15). Vient s’ajouter à ces interrogations centrales un questionnement qui porte sur la personnalité même de Goebbels, et tout particulièrement sur le lien presque fusionnel qui l’attachait à la personne d’Hitler. Autant d’objectifs que Longerich cherche à atteindre tout au long d’un récit chronologique classiquement organisé en trois parties. L’historien retrace ainsi successivement la jeunesse et l’ascension politique de Goebbels – de son entrée au parti nazi en 1924 à sa promotion au rang de responsable de la propagande du parti à l’échelle nationale en 1930 et jusqu’à l’accession du parti au pouvoir en 1933 (p. 21-202) –, les efforts déployés entre 1933 et 1939 par Goebbels, à la tête du nouveau « ministère du Reich pour l’éducation du peuple et la propagande » (Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda) pour structurer sous son égide l’ensemble de la politique culturelle du nouveau régime et de l’espace médiatique allemand (p. 205-411), et enfin les tentatives de Goebbels pour maintenir jusqu’en 1945 la cohésion de la « communauté du peuple » autour du régime et mobiliser toutes les énergies de la nation au service d’une « guerre totale » qui s’acheva par la défaite, son suicide et la mort donnée à l’ensemble de sa famille, qu’il conçut comme un ultime acte de mise en scène destiné à servir d’exemple à la population allemande (p. 415-653).

L’ouvrage de Peter Longerich a été accueilli par des critiques mitigées à sa sortie en Allemagne, et force est de constater que le texte ne remplit pas pleinement les ambitions affichées. Longerich semble avoir été, dans une certaine mesure, emporté par la source principale sur laquelle il s’appuie, ne parvenant pas toujours à préserver vis-à-vis du journal de Goebbels la distance critique dont il souligne lui-même la nécessité en introduction. L’historien Hans Mommsen a notamment critiqué l’analyse du rôle de Goebbels lors de la « nuit de cristal », Longerich reproduisant dans les grandes lignes le récit des événements du ministre de la Propagande lui-même, sous-estimant très largement les critiques dont ce grand instigateur de la vague de violence de la nuit du 9 novembre 1938 fit l’objet, dès les premières heures de cette nuit, de la part de la SS qui jugeait cette action contre-productive [8] . De façon plus générale, la structure de l’ouvrage de Longerich ne convainc pas totalement. Entraîné par la richesse anecdotique du journal, l’auteur livre en effet une narration des pérégrinations de Goebbels qui se déroule jour après jour de façon quasi linéaire, allant parfois jusqu’à paraphraser la prose du ministre de la Propagande. Une organisation plus thématique aurait sans doute permis de regrouper et d’approfondir des analyses qui se trouvent en l’état disséminées au fil de la chronologie et perdent dès lors de leur densité – c’est notamment le cas de l’étude du fonctionnement exact de l’appareil de propagande dirigé par Goebbels ou encore du traitement de la question de la réception et de l’impact des messages propagés par celui-ci, qui déçoivent quelque peu eu égard aux promesses initiales de Longerich. Par ailleurs, l’on peut légitimement être réservé sur les interprétations psychanalytiques de l’historien, diagnostiquant rétrospectivement à Goebbels un “narcissisme” qui “prend racine dans la défaillance de son développement vers l’autonomie quand il avait deux ou trois ans” (p. 654, cf. aussi p. 24-25) – d’autant que l’on eût aimé que fussent analysés plus en détail certains ressorts de la psyché du ministre nazi qui peuvent sembler plus importants pour expliquer son action, – comme les raisons de sa conversion relativement tardive au nazisme (1924) après une jeunesse pourtant marquée par un assez grand désintérêt pour la politique –, et plus encore les motifs de son antisémitisme extrême (p. 51-63). On ajoutera enfin que la traduction et l’édition française de l’ouvrage de Longerich ne sont pas exemptes de quelques fâcheuses coquilles.

Ces réserves ne doivent toutefois pas faire oublier la qualité d’ensemble du travail de Longerich. En intégrant efficacement les principaux apports de l’historiographie à son récit biographique, l’historien parvient, même s’il n’innove pas, à remplir son objectif principal, celui de démystifier la figure de Goebbels. Ainsi, Longerich montre bien que le ministre de la Propagande ne réussit jamais à fixer une ligne et une conception claires dans le domaine musical, cinématographique ou dans les arts visuels, ni même à s’imposer comme la seule autorité dans son propre domaine de compétence, confronté qu’il fut à de multiples institutions rivales – un thème auquel Longerich, fin analyste du morcellement des compétences si caractéristique de la polycratie nazie et jeune auteur en 1987 d’un premier ouvrage portant sur la politique menée dans le domaine de la presse par le ministère des Affaires étrangères du Reich [9] , ne peut qu’être particulièrement sensible. Cette analyse des importantes défaillances internes de l’appareil de propagande nazi conduit l’historien à souligner fort à propos qu’il convient de se départir de l’idée communément répandue selon laquelle cette propagande aurait réellement permis au régime de conquérir le soutien des masses. En vérité, bien plus qu’à forger réellement un consensus autour du nazisme – objectif jamais atteint avant 1933 ni très vraisemblablement après, même si toute mesure de l’opinion publique sous le Troisième Reich ne peut être qu’imparfaite –, l’œuvre de Goebbels consista à créer l’impression extérieure de ce consentement par le biais de la mise en scène et de la transformation de l’espace public allemand en un circuit fermé dont toute expression dissonante était exclue. Au-delà du seul domaine de la propagande, Longerich démontre également que la plupart des entreprises politiques de Goebbels se soldèrent par des échecs plus ou moins francs, qu’il s’agisse de sa tentative d’arracher Berlin des mains des partis de gauche à la fin des années 1920, qui ne produisit pas de résultats significatifs, les scores du parti nazi dans la capitale demeurant de loin inférieurs à ceux obtenus dans le reste de l’Allemagne, ou de ses efforts de 1943-1944 pour améliorer la gestion des affaires intérieures du Reich et pour concrétiser par les actes la politique de « guerre totale » dont il s’était fait le principal porte-voix, qui s’ensablèrent très largement du fait de la fragmentation et de l’inertie bureaucratiques du régime nazi [10] . Le biographe insiste en outre fort à propos sur le fait qu’à aucun moment de sa carrière le ministre de la Propagande n’appartint au cercle de ceux qui, autour d’Hitler, prenaient les décisions politiques les plus importantes et qu’il ne fut la plupart du temps informé que très tardivement des choix du dictateur, et mis tout simplement devant le fait accompli [11] . « Je ne sais toujours pas ce que le Führer compte faire en définitive » (cité p. 578) écrivait par exemple Goebbels dans son journal fin octobre 1943 en évoquant l’un de ses entretiens avec Hitler, révélant involontairement à quel point ces moments, qu’il décrivait habituellement comme autant d’instants privilégiés durant lesquels le dictateur et lui-même devisaient de grande stratégie, révélaient en vérité la relative faiblesse de son poids politique. Plus encore que son influence réelle, c’est peut-être, conformément à la nature charismatique de la distribution du pouvoir au sein du système nazi, le rapport de profonde dévotion qui le liait à un Hitler dans lequel il reconnut dès 1924 un véritable messie ainsi que ses relations de proximité personnelle avec lui – Longerich analyse en détail le véritable triangle amoureux que formèrent Hitler, Goebbels et son épouse Magda à partir de 1931 – qui valurent au ministre de la Propagande son ascension au sein du Troisième Reich, dont il fut l’éphémère dernier chancelier au cours de la journée qui sépara le suicide du Führer du sien.

Le tableau que brosse Longerich de l’action de Goebbels conduit ainsi à redonner à ce dernier sa véritable place au sein du système nazi, celle d’un personnage loin d’être aussi central que ne le voudrait l’image qu’il s’est évertué à léguer à la postérité, et au rôle beaucoup moins crucial qu’il ne l’a sans doute lui-même crû. Même si cette conclusion n’est pas fondamentalement novatrice dans le paysage de la recherche actuelle, on saura gré à l’auteur d’avoir su la présenter au travers d’un récit bien mené, et à son éditeur français de l’avoir rendue accessible au public français. En définitive, en dépit des quelques lacunes, le lectorat qui n’est pas familier des publications spécialisées en langue allemande ou en langue anglaise y trouvera donc une synthèse bienvenue.

Notes :

[1] Peter Longerich, “Nous ne savions pas”. Les Allemands et la Solution finale, 1933-1945, Paris, Le Livre de Poche, 2008.

[2] Peter Longerich, Himmler, Paris, Perrin, 2013.

[3] Voir notamment l’essai bibliographique qui conclut l’ouvrage de Longerich, qui donne un aperçu commenté des principales biographies parues précédemment en langue allemande et anglaise, cf. Longerich, Goebbels, op. cit., p. 675-679.

[4] L’édition allemande intégrale est celle qu’a dirigée Elke Fröhlich pour l’Institut für Zeitgeschichte de Munich : Elke Fröhlich (dir.), Die Tagebücher von Joseph Goebbels, Teil 1: Aufzeichnungen 1923-1941, München, K.G. Saur Verlag, 1997-2006 (14 vol.), Teil 2 : Diktate 1941-1945, München, K.G. Saur Verlag, 1993-1996 (15 vol.). Une sélection en quatre volumes a été publiée en France sous la direction de Pierre Ayçoberry : Joseph Goebbels, Journal, Paris, Tallandier, 2005-2009 (4 vol.)

[5] Sur le statut du journal de Goebbels et son utilisation comme source, on pourra notamment se référer, pour compléter les remarques de Peter Longerich, Goebbels, op. cit., p. 15-17, à l’article de Nicolas Patin, “Le journal de Joseph Goebbels. Un parcours critique”, dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 104, octobre-décembre 2009, p. 81-93. On doit également à l’historienne Angela Hermann une étude critique très fouillée du journal de Goebbels en tant que source historique, malheureusement limitée aux années 1938-1939. Cf. Angela Hermann, Der Weg in den Krieg 1938-1939. Quellen kritische Studienzu den Tagebüchern von Joseph Goebbels, München, Oldenbourg, 2011.

[6] Parmi ces nouveau travaux, on citera notamment la biographie de Toby Thacker, Josef Goebbels: Life and Death, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2009 ; et l’essai psycho-biographique de Peter Gathmann et Martina Paul, Narziss Goebbels. Eine Psychohistorische Biographie, Wien, Böhlau, 2009.

[7] Pour un point sur les recherches dans ce domaine, cf. notamment l’article de Daniel Mühlenfeld, “Washeißtundzuwelchem Ende studiert man NS-Propaganda ? Neuere Forschungen zur Geschichte von Medien, Kommunikation und Kulturwährend des ‘DrittenReiches’”, dans Archivfür Sozialgeschichte 49 (2009), p. 527-559. L’ouvrage de Bernd Sösemann/Marius Lange, Propaganda. Medienund Öffentlichkeit in der NS-Diktatur (Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2011, 2 vol.), offre une large sélection de sources originales et une importante bibliographie des travaux parus dans ce champ.

 

[9] Peter Longerich, Propagandistenim Krieg. Die Presse abteilung des Auswärtigen Amtes unter Ribbentrop, München, Oldenourg, 1987.

[10] On trouvera ces principales thèses, que l’auteur développe tout au long de son récit, résumées dans la conclusion finale de l’ouvrage, cf. Peter Longerich, Goebbels, op. cit., p. 654-669.

[11] Ce constat rejoint notamment celui qu’a fait l’historien Florent Brayard quant au rôle de Goebbels dans la mise en œuvre de l’extermination systématique de l’ensemble des juifs d’Europe, cf. Florian Brayard, Auschwitz, enquête sur un complot nazi, Paris, Seuil, 2012, p. 107-151.

David Gallo

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  • ISSN 1954-3670