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« Indochine. Des territoires et des hommes, 1856-1956 »,

(musée de l’Armée, 16 octobre 2013-26 janvier 2014)

Expositions | 23.01.2014 | Isabelle Tracol-Huynh
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"Indochine. Des territoires et des hommes, 1856-1956", Musée de l'armée, oc t2013-janv 2014L’exposition « Indochine. Des territoires et des hommes, 1856-1956 » au musée de l’Armée entend présenter cent ans de présence française en Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge) à l’occasion de l’année France-Vietnam. Il n’est donc pas question de la seule guerre d’Indochine, même si celle-ci occupe une place importante. L’accent est porté sur le temps long puisque les objets présentés remontent au tout début du XIXe siècle, c’est-à-dire avant le début de la colonisation française. La visite s’ouvre, en effet, sur les portraits du prince vietnamien Canh (1780-1801) et de monseigneur Pigneau de Béhaine (1741-1791), conseiller de l’empereur vietnamien Gia Long et missionnaire catholique. Même si la guerre est très présente, qu’il s’agisse de la guerre de conquête ou de décolonisation, cette exposition n’est ni une exposition sur la guerre, ni une exposition sur l’Armée en Indochine. Comme le rappelle le général Christian Baptiste, directeur du musée de l’Armée, le sous-titre « Des territoires et des hommes » montre la volonté de présenter l’intégralité des enjeux de la colonisation et de la décolonisation. La dimension militaire fait partie de ces enjeux, au même titre que les aspects économiques, culturels, humains, etc., mais il n’est pas le seul. Le mot le plus important du titre est sans doute celui de « territoire », car c’est surtout cela qui est mis en avant : la formation progressive et complexe du territoire « Indochine », sa gestion pendant la colonisation et, enfin, sa défense par les Français et sa reconquête par les Vietnamiens dans les années 1940 et 1950. Le nombre important des cartes exposées tout au long du parcours souligne clairement la dimension territoriale de l’approche.

Le visiteur est donc invité à découvrir le territoire indochinois en trois temps. Cette découverte commence par les premiers contacts entre la France et cette partie du monde asiatique qui reste encore mal connue à l’époque, comme le montrent les cartes exposées. Après avoir observé le traité passé entre l’empereur vietnamien et Louis XVI en 1787, le visiteur est plongé dans le processus de formation de l’Indochine. Ce processus est d’abord une conquête militaire qui commence en Cochinchine (sud du Vietnam) dans les années 1850, puis au Cambodge et au Laos et finit en Annam et au Tonkin (centre et nord du Vietnam) à la fin des années 1890 si l’on prend en compte les opérations de pacification (voir les uniformes et les étendards de ceux que les militaires français appellent les pirates). Les cartes montrent bien l’importance de l’enjeu économique puisque la conquête de l’Indochine est d’abord pensée comme un moyen de trouver une voie d’entrée vers le fabuleux marché intérieur chinois. Les expéditions du Mékong montrant l’impossibilité de passer par ce fleuve, les Français se tournent donc vers le Nord et le Fleuve rouge. Ce premier temps souligne en effet le rôle d’explorateur des militaires français qui découvrent véritablement ce territoire, son paysage et ses populations. La nécessité de le contrôler pousse les militaires à étudier les ethnies locales pour trouver des appuis et pacifier la région, notamment au Nord. Les objets exposés dans cette première partie articulent la conquête militaire (cartes, uniformes de soldats français et vietnamiens, armes…) et la découverte du territoire (cartes et photographies des différentes expéditions, cartes postales montrant différentes ethnies, films des frères Lumières…). C’est surtout dans cette première partie que le Laos et le Cambodge apparaissent le plus car, par la suite, et notamment dans la dernière partie, le Vietnam tend à devenir omniprésent. Ce déséquilibre reflète, en quelque sorte, l’histoire coloniale car c’est au Vietnam que les colonisateurs étaient les plus présents, c’est là que les principales réalisations ont été faites et c’est le Vietnam qui constitue l’adversaire des Français pendant la guerre d’Indochine. Dans cette première partie, les enjeux de la conquête du Cambodge et du Laos sont bien identifiés et ces deux territoires acquièrent, dans l’exposition, une autonomie bienvenue par rapport à leur voisin vietnamien.

Le deuxième temps plonge le visiteur au cœur de la colonie indochinoise, de la fin du XIXe siècle à la fin des années 1930. Ce temps est celui de la rencontre de deux civilisations, ce que montrent bien certains objets ou thèmes choisis, comme l’école ou les métis par exemple. La dimension économique est également bien représentée avec les plantations d’hévéa ou de thé, les mines de charbon et leurs conditions de travail éprouvantes. La « missions civilisatrice » que s’étaient donnée les Français et sur laquelle ils faisaient reposer la légitimité de leur présence est envisagée au travers de l’œuvre scolaire et surtout de l’œuvre médicale avec le documentaire sur Alexandre Yersin, un des « hommes » de l’Indochine, pour reprendre le sous-titre de l’exposition. Figure majeure de l’histoire médicale du XXe siècle, le docteur Yersin est aussi l’un des acteurs importants de l’histoire de l’Indochine coloniale et il est d’ailleurs révélateur que, malgré la décolonisation des noms de rue, il existe encore aujourd’hui une rue Yersin à Hô Chi Minh Ville. Il existe également des rues Pasteur et Calmette, preuve que la colonisation, et plus particulièrement son volet médical, a laissé des traces. Cette deuxième étape se clôt par la crise économique mondiale et par les débuts de la contestation politique et sa répression, ce qui emmène le visiteur vers la troisième et dernière partie du parcours : la guerre d’Indochine.

Comme on peut l’attendre d’une exposition organisée par le musée de l’Armée, cette dernière section portant sur la guerre est richement documentée par des objets nombreux et variés : uniformes militaires, affiches de propagande française et vietminh (parti communiste vietnamien de Hô Chi Minh), nombreuses vidéos françaises mais aussi vietnamiennes et américaines, photographies, etc. Le nombre important de films constitue à la fois le point fort et la faiblesse de cette partie de l’exposition. La multiplicité des regards – français, vietnamien, américain – permet d’éviter le piège d’une histoire orientée et engagée, ce qui est une excellente chose. Cependant, le nombre important de vidéos associé au faible nombre de casques disponibles pour visionner chaque film peut provoquer des attentes, même en cas d’affluence normale. Regarder toutes les vidéos, indépendamment du temps d’attente, prend un temps certain qui peut décourager des visiteurs, notamment les plus jeunes.

Cette exposition, d’après les mots du directeur du musée de l’Armée, entend combler une lacune puisque le passé colonial n’est que très rarement exposé dans les musées français, et encore moins l’Indochine qui est très souvent supplantée par l’Algérie, colonie plus proche à la fois géographiquement et chronologiquement puisque la guerre d’Algérie a largement évincé celle d’Indochine dans la mémoire collective. On peut dire que ce but est atteint d’autant que l’entrée dans le territoire indochinois est grandement facilitée par les nombreux panneaux explicatifs qui viennent compléter les notices explicatives des quelque trois cents objets présentés. Les jeunes visiteurs ne sont pas oubliés, car plusieurs panneaux leur sont réservés et proposent des petits jeux de piste intéressants leur permettant de constituer leur propre parcours. On peut également conseiller aux visiteurs la lecture du magnifique catalogue de l’exposition

Notes :

[1] Christophe Bertrand, Caroline Herbelin, Jean-François Klein (dir.), Indochine. Des territoires et des hommes (1856-1956), Paris, Gallimard/musée de l'Armée, 2013.

Isabelle Tracol-Huynh

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  • ISSN 1954-3670