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Comptes rendus
   

François Cochet, Armes en guerre, XIXe – XXIe siècle. Mythes, symboles, réalités,

Paris, CNRS Éditions, 2012, 320 p.

Ouvrages | 11.10.2012 | Victor Demiaux
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CNRS Editions, 2012Spécialiste du premier conflit mondial et de l’histoire de la guerre à l'époque contemporaine, François Cochet, professeur à l'université de Reims, propose une histoire totale des armes en guerre. En embrassant les dimensions technique, économique et politique de la conception et de la production des armes mais aussi leurs usages et leurs perceptions par les combattants, c'est la guerre qu’il s'agit d'étudier sous un angle insolite, du XIXe siècle à nos jours. La question que l'auteur présente comme le fil conducteur de sa réflexion est celle de la variabilité anthropologique de ce qu'il appelle « l’homme en guerre », sous l’effet d'évolutions techniques. La transformation des armes influence-t-elle les « comportements du champ de bataille ? » (p. 15).

La première partie de l'ouvrage retrace la mutation des techniques d'armement depuis le XIXe siècle : chargement par la culasse des fusils puis des canons, passage du cheval au tank, développement de l'artillerie, des explosifs modernes, des obus et des mitrailleuses, réduction des calibres, etc. En résulte une multiplication exponentielle de la puissance de feu, entraînant la saturation du champ de bataille par les projectiles et une dangerosité nouvelle des armes pour les combattants. François Cochet prend aussi en compte les liens étroits de cette histoire avec celle de la deuxième révolution industrielle, tant en raison de l'accroissement des capacités productives, que des possibilités nouvelles ouvertes par le raffinement de la sidérurgie. Que les usines du « roi de l'acier », Krupp, soient le lieu de la mise au point du chargement des canons par la culasse ne doit ainsi rien au hasard (p. 46). Cette section s'achève par une évocation des « armes exhibées » : symboles affichés de masculinité, menaces de mort accompagnant les violences sexuelles de guerre, objets abondamment photographiés, les armes sont bien plus que de « simples » objets. Outre leur fonction première – tuer –, leur mise en scène constitue une pratique universellement répandue.

La deuxième partie envisage l’existence des armes en amont de leur mise en œuvre sur le champ de bataille. Nous en suivons la trajectoire complexe, depuis leur conception, jusqu’au seuil du combat : cahier des charges, études de faisabilité, expérimentation, production, commercialisation et achat, entrée en dotation, stockage. François Cochet montre, en convoquant de très nombreux exemples, que le processus connaît bien des variantes selon les circonstances, d'autant qu’il se situe au croisement d'une multitude de sphères décisionnelles et est soumis à de multiples paramètres : rivalités entre civils et militaires, contraintes économiques, mais aussi heurts entre la volonté de tirer les enseignements du passé et de prévoir la guerre à venir. L’arme une fois achevée, au seuil de sa mise en œuvre au combat, les militaires s'efforcent d'en fixer les règles d'emploi, avec tous les écarts que l’on imagine entre préparation et application effective, le cas emblématique étant ici l'invention du Blitzkrieg, qui ne vient que théoriser après-coup une pratique guerrière apparue spontanément sur le champ de bataille en 1940.

La troisième partie envisage finalement les armes au combat. François Cochet rappelle ici que la relation entre les hommes et leurs armes, faite d'affectivité, de sensations, de proximité, d'anthropomorphisation, d'érotisation même, dépasse de loin le simple rapport instrumental. C’est ainsi toute une gamme de sentiments – de la crainte au respect – que peuvent susciter ces artefacts, tandis que l’évaluation de ce qu’est une « bonne » arme ne saurait être détachée de cette dimension affective. L’ultime chapitre du livre contient d’intéressants développements sur les nombreuses pratiques de réemploi et d'adaptation par lesquelles les combattants s'approprient leurs armes ou celles d'autrui, les modifient ou les emploient au rebours des utilisations prévues par leurs concepteurs. Les Allemands, notamment, semblent avoir fait preuve d'une capacité toute particulière, au XXe siècle, à mettre en œuvre et même à institutionnaliser ces pratiques de bricolage militaire (p. 236). Les armes se transforment ainsi et circulent entre les guerres et les fronts, tels ces canons de soixante-quinze français de la Grande Guerre, réutilisés en 1939, que la Wehrmacht capture et modifie avant de les retourner contre les Soviétiques. À l'issue de cette trajectoire, c’est la reddition et la remise – souvent durement ressentie – de l’arme à l’adversaire ou alors son abandon qui signe le changement de statut du combattant.

François Cochet appuie son propos sur une myriade d'exemples dont le foisonnement et la richesse de détails constituent l'un des atouts de l'ouvrage. Avec originalité, il mobilise des ouvrages et magazines de militaria – aux titres aussi évocateurs que La gazette des armes ou Steel Master, le magazine des blindés – qui regorgent d’une matière généralement ignorée des historiens. Sont également exploités de nombreux témoignages de combattants de conflits divers, de la guerre de 1870 à la Corée et au Vietnam. Plus qu'un récit chronologique, c’est un tableau couvrant l’ensemble de la période contemporaine qui nous est présenté, la structure de l'ouvrage étant essentiellement thématique. Un tel plan se prête évidemment mieux à la mise en avant de constantes, de caractéristiques structurelles de l'objet (comme la trajectoire-type de l'arme, la mise en scène de l'arme par la photographie, l'affectivité du rapport à l'arme, etc.) qu’au repérage d'évolutions ou de mutations. Nous sommes là au coeur de la thèse de l'ouvrage. Tant dans l'ordre des techniques que dans l'ordre anthropologique, François Cochet insiste sur le fait que l’histoire des armes se caractérise essentiellement par sa répétitivité ou par une oscillation peu significative autour de quelques données fondamentales. Ainsi, à propos du versant technique, dont il a auparavant présenté les évolutions chronologiques, c'est un élément structurel qu'il souligne : « L'histoire de l'armement est beaucoup plus cyclique que linéaire. Périodiquement, des armes dont la technologie semblait dépassée, connaissent des regains d'intérêt. Les cas de redécouvertes sont innombrables » (p. 50). À propos de l'histoire culturelle du rapport des combattants aux armes, c'est également sur la permanence qu'est mis l'accent : « Si des évolutions technologiques apparaissent à coup sûr depuis la seconde moitié du XIXe siècle, venant modifier le champ de bataille, les perceptions mentales des combattants à l’égard des armes semblent ressortir des mêmes grandes catégories de hantises et de fiertés, comme autant d'invariants soumis à des nuances, mais relevant cependant des mêmes taxinomies » (p. 259). On pourra trouver la thèse un peu trop systématique dans le sens d'une immutabilité anthropologique de la guerre, d'autant qu'elle est moins démontrée que présupposée : « Dans le temps court du combat, les structures mentales humaines, grosso modo les mêmes depuis le néolithique en période de stress, jouent à plein » (p. 78). Cette affirmation vient à l'appui d'un propos qui exigerait une discussion approfondie : « Les hantises du combat rapproché sont exactement les mêmes à Dien Bien Phu que durant la Grande Guerre et pour les mêmes raisons » (p. 205 ; nous soulignons). Admettons que la peur face aux armes soit universellement répandue. Mais est-ce bien toujours de la même peur qu’il s'agit ? La question mériterait une analyse attentive, à partir d'une investigation bien plus systématique que celle que l'ampleur du sujet traité dans Armes en guerre ne permet à son auteur de la mener. De même pour la question de l'exhibition des armes. Que celle-ci constitue un invariant n'implique pas que cet invariant et ses composantes ne soient pas justiciables d'une historicisation. François Cochet tranche le problème du rapport aux armes sans le poser aussi complètement que des propositions comme celles de l'histoire des sensibilités ne conduiraient à le souhaiter. Derrière ce qu’il considère – sans le démontrer – comme de simples « nuances », ne pourrait-on pas chercher des lignes d'évolution significatives, c'est-à-dire des histoires ?

L'intérêt du livre tient davantage à la perspective d'histoire totale des armes qui subvertit les canons narratifs traditionnels de l’histoire militaire. On se souvient qu’au début du film Lord of War le spectateur suivait le parcours d'une cartouche d'AK-47 depuis la chaîne de fabrication d'une usine russe jusqu’au chargeur de l’arme et au canon d’où la balle partait frapper mortellement un enfant dans un conflit en Afrique. C'est un principe narratif similaire auquel recourt François Cochet en décrivant les étapes successives de la trajectoire-type de l'arme, tout en en soulignant à chaque fois les enjeux spécifiques. Au croisement d’une multitude de champs de force et de logiques concurrentes nécessitant de complexes arbitrages, ces enjeux sont profondément intriqués. En témoignent, par exemple, les développements de l’auteur sur les enjeux de la gestion des stocks (p. 139 et sq.) : les armements accumulés par les vainqueurs de 1918 constituent paradoxalement un facteur d'affaiblissement de l'outil militaire français dans les années 1930 et pèsent sur la pensée militaire. Car, associés au souci d'économie des politiques, ils tendent à freiner les velléités de moderniser les équipements, en incitant à conserver des armes en voie d'obsolescence. Aborder la guerre à travers les armes permet ainsi de mettre en évidence des logiques de moyen terme qui relient entre eux des conflits distincts, mais également périodes de guerre et périodes de paix ; de souligner aussi comment, autour d'objets dont la fonction n'est autre que de tuer, la froide rationalité utilitaire n'est jamais dissociable des systèmes de représentations de ceux qui les conçoivent et les mettent en œuvre. François Cochet insiste en outre sur le caractère nécessairement transnational – il parle d’« inter culturalité » – de cette histoire, du fait de la circulation des armes, des brevets, des ingénieurs, des techniques industrielles.

Armes en guerre déploie ainsi la gamme des configurations variées qui peuvent caractériser les différents stades de la trajectoire des armes. C’est cette traversée d’un terrain jusqu’ici bien peu fréquenté par les historiens [1] et, de ce fait, difficile au plan documentaire qui constitue l’intérêt du livre. Pour produire tous ses fruits, l’histoire totale des armes ici présentée mériterait sans doute d'être poursuivie par un travail plus en intensité, peut-être sur des armes ou des types d'armes précis. Resserrer ainsi la focale permettrait notamment de poser dans toute sa complexité la question du déterminisme technique et de prendre toute la mesure des interactions que les armes tissent avec leur environnement social [2] . Gageons que les armes ont encore bien des choses à nous dire de la guerre.

Notes :

[1] On regrettera d'autant plus que l'auteur choisisse d'ignorer des travaux qui traitent pourtant les mêmes thématiques. C'est le cas notamment des réflexions de Stéphane Audoin-Rouzeau sur la constitution d'une anthropologie historique du phénomène guerrier où, déjà, la question des armes est centrale. Voir Stéphane Audoin-Rouzeau, Combattre : une anthropologie historique de la guerre moderne, XIXe-XXIe siècle, Paris, Seuil, 2008, notamment p. 252-262. Quant à la question – absente d'Armes en guerre – des armes blanches dans la guerre contemporaine, elle fait l'objet d'une attention soutenue dans : Id., Les Armes et la chair trois objets de mort en 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2009.

[2] Nous pensons ici aux réflexions récentes d'Emmanuel Saint-Fuscien sur le rôle des évolutions techniques dans la reconfiguration de la relation d'autorité dans l'armée française en 1918 : le processus de spécialisation des armes promeut notamment l'émergence d'une légitimité technique qui concurrence la hiérarchie militaire classique ; il implique également une interdépendance accrue de chacun des membres du groupe combattant. Voir : Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la grande Guerre, Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, p. 249-252.

Victor Demiaux

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  • ISSN 1954-3670