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Comptes rendus
   

« Misia, Reine de Paris »

Paris, musée d’Orsay (12 juin-9 septembre 201 - Le Cannet, musée Bonnard (13 octobre 2012-6 janvier 2013)

Expositions | 31.07.2012 | Anne-Laure Anizan
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L’ombre de Misia planait sur les rétrospectives Bonnard et Vuillard présentées au Centre Georges Pompidou en 1984 et au Grand Palais en 2003 : de nombreux portraits sensibles montraient qu’elle avait été la muse de ces peintres. Cette « Reine de Paris », dont la mémoire avait déjà été saluée dans les écrits consacrés aux artistes de son temps, mais aussi par une biographie [1] , n’avait pas encore fait l’objet d’une grande exposition parisienne [2] . Il ne pouvait s’agir d’une exposition artistique au sens premier du terme. Contrairement à ceux dont elle avait été l’égérie, Misia n’avait pas légué d’œuvres d’art à la postérité. Ce qui ne signifiait pas, loin s’en faut, qu’elle était dénuée de talents. Pianiste renommée, elle s’était cependant refusée à la Belle Époque à entreprendre une carrière de concertiste. Dans l’entre-deux-guerres, lorsqu’elle soutenait les Ballets russes, elle n’avait pas voulu s’immiscer dans les choix artistiques de la compagnie. Mais, et c’est là que réside l’importance de Misia, pendant plus de quarante ans, son salon avait été un carrefour intellectuel et artistique. Outre le fait qu’elle avait inspiré des peintres, des poètes et des compositeurs, elle avait fait se rencontrer, parfois lancé et souvent soutenu également des musiciens, des écrivains, des chorégraphes, des danseurs, des stylistes. Le musée d’Orsay, qui conserve des tableaux de ceux dont elle avait été si proche et qui se voue à la mise en valeur de la période à laquelle elle avait exercé son magistère, a souhaité légitimement rendre hommage au parcours de cette femme d’influence. L’exposition conçue autour de tableaux, de photographies et de documents évoquant Misia et son entourage permet une belle plongée au cœur du Paris de la Culture et des Arts de la Belle Époque aux Années folles.

Née en 1872 à Saint-Pétersbourg, Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, dite Misia, baigne dès son enfance dans une ambiance cosmopolite et artistique. Son père, Cyprien Godebski, est un sculpteur d’origine polonaise ; sa mère, qui décède à sa naissance, est la fille du violoncelliste virtuose belge Adrien-François Servais. La famille recomposée de Misia s’installe en région parisienne. Dès l’âge de deux ans, l’enfant reçoit des leçons de piano de Gabriel Fauré. Excellente interprète, elle donne son premier concert public à vingt ans. Elle préfère cependant jouer pour son plaisir et celui de ses amis. Son goût pour la musique est évoqué dans l’exposition tout à la fois par les tableaux la représentant jouant dans son salon (Pierre Bonnard et Édouard Vuillard peignent tous les deux des Misia au piano), par les partitions d’œuvres qui lui ont été dédiées et/ou dédicacées (notamment Éric Satie, Trois morceaux en forme de poires ou Maurice Ravel, La Valse, poème chorégraphique pour deux pianos), dont on peut également écouter des enregistrements, voire assister à des concerts programmés dans le Musée.

Illustration 1 : Misia Natanson en robe noire, 1896-1897. Contretype d'une photographie argentique, 17,4 X 23,8 cm. Collection particulière © Archives Vuillard, Paris.

Illustration 1 : "Misia Natanson en robe noire, 1896-1897". Contretype d'une photographie argentique, 17,4 X 23,8 cm. Collection particulière © Archives Vuillard, Paris.

Ces évocations artistiques de Misia, qui datent en général de l’époque de son mariage (1893-1904) avec Thadée Natanson, rappellent l’effervescence de leur salon. Autour de La Revue Blanche  publication culturelle et artistique lancée par Thadée et ses deux frères, Alexandre et Athis, dont plusieurs numéros sont ici présentés –, Misia rencontre de nombreux intellectuels et artistes : les peintres Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Félix Vallotton, Henri de Toulouse-Lautrec, le critique littéraire Romain Coolus, les écrivains Octave Mirbeau, Tristan Bernard, les compositeurs Claude Debussy et Maurice Ravel… Les maisons de campagne du couple Natanson deviennent l’annexe des bureaux de la revue. Des clichés évoquent l’atmosphère conviviale régnant entre les collaborateurs. Misia, idéal de la Parisienne élégante lectrice de la revue, devient son incarnation lorsqu’elle est choisie par Toulouse-Lautrec pour figurer sur la célèbre affiche de La Revue Blanche (1895). Par son intelligence et sa grâce, la belle jeune femme séduit les hôtes de son salon. Plus d’un voueront à Misia une grande admiration ; certains vivront avec elle une idylle ; d’autres encore souffriront de ne pas voir leur amour partagé. Les tableaux et dessins ayant Misia pour sujet sont encore omniprésents dans cette partie de l’exposition, toujours Bonnard (Le petit déjeuner de Misia Natanson) et Vuillard (La nuque de Misia ; Misia de profil ; Misia assise dans une bergère), également Toulouse-Lautrec (Madame Natanson au théâtre) et Félix Vallotton (Misia à sa coiffeuse, Misia Natanson).

Illustration 2 : Édouard Vuillard (1868-1940), "La Nuque de Misia", 1897-1899, Huile sur carton contrecollé sur panneau parqueté, 13,5 X33 cm, Collection particulière, © Archives Vuillard, Paris.Illustration 2 : Édouard Vuillard (1868-1940), "La Nuque de Misia", 1897-1899, Huile sur carton contrecollé sur panneau parqueté, 13,5 X33 cm, Collection particulière, © Archives Vuillard, Paris.

En 1900, Misia a fait la connaissance d’Alfred Edwards, richissime homme d’affaires, propriétaire de journaux à grand tirage dont Le Matin, du Théâtre et du Casino de Paris. En 1904, Misia et Thadée divorcent (leur rupture inspire à Mirbeau la pièce Le Foyer) ; en 1905 Misia épouse Edwards. Une vie de luxe s’offre désormais à la jeune femme comme le montrent notamment les photographies évoquant leurs villégiatures sur le yacht de 35 mètres, « Aimée », qu’a fait construire son époux. Bien vite séparée d’Edwards (qui lui préfère l’actrice Geneviève Lantelme), Misia noue en 1908 une idylle avec le peintre d’origine catalane José Maria Sert. Il l’introduit dans les milieux artistiques d’avant-garde et lui présente l’impresario Serge Diaghilev, le fondateur des Ballets russes.

Suite à son divorce avec Edwards en 1910, Misia, qui dispose d’une importante rente mensuelle, n’hésite pas à consacrer une partie de sa fortune à du mécénat artistique. La partie de l’exposition portant sur les années 1910-1920 fait ainsi la part belle au soutien apporté aux Ballets russes. Grâce à Misia, dont le visage disparaît un peu dans cette salle (demeure néanmoins le très beau tableau de Bonnard Misia Edwards et de nombreux dessins du même peintre ou de Jean Cocteau), de nouvelles collaborations artistiques sont initiées. Une sculpture de Nijinski par Rodin, des clichés et dessins représentant les danseurs, notamment Léonide Massine dans La Légende de Joseph, une maquette d’affiche pour ce ballet par Bonnard, des programmes des Ballets russes, un portrait de Stravinski par Jacques-Émile Blanche, une maquette du rideau pour Les biches par Marie Laurencin évoquent le foisonnement autour des Ballets russes. Des extraits des ballets que Misia a soutenus sont projetés. Au centre de la salle, sont exposés les magnifiques costumes réalisés par Picasso pour le ballet Parade et par Chanel pour Le Train bleu. Misia a rencontré cette dernière en 1917. Comme elle l’avait fait avec Cocteau en 1910, Misia présente Chanel à Diaghilev. Chanel, qui devient l’amie la plus proche de Misia, lui donne son surnom de Madame Verdurinska inspiré du personnage de Madame Verdurin, mais slavisé en raison de son soutien aux Ballets russes. Misia, en bonne marraine, assiste à toutes les représentations des Ballets russes en France. Ses dîners et ses soupers après spectacles sont encore courus du Tout-Paris.

La fin de l’exposition évoque les dernières années de Misia, après le décès de Diaghilev en 1929. Dans les années 1930, Misia reste proche de Chanel (évoquée dans de nombreux clichés et par le tableau de Marie Laurencin Portrait de Mlle Chanel). La créatrice contribue à faire évoluer le style vestimentaire de son amie. Misia l’accompagne en 1930-1931 à Hollywood où elle doit concevoir des costumes pour les stars de quatre films produits par Samuel Goldwyn. C’est en femme établie que Misia suscite encore parfois l’intérêt de la presse (des numéros de magazines Art et Industrie 1932, ou Vogue 1936, présentent l’intérieur cossu de Misia). À partir de la fin des années 1930, l’égérie n’est plus que l’ombre d’elle-même comme le montrent les photographies prises notamment à Venise où elle effectue plusieurs séjours. Souffrant de graves problèmes ophtalmologiques, de plus en plus esseulée, elle surmonte ses douleurs grâce à la morphine. En 1945, elle confie ses souvenirs (publiés postmortem en 1952) au journaliste et critique Boulos. Misia décède en 1950. Demeurée fidèle à celle qui avait contribué à la lancer, Chanel se charge de sa toilette mortuaire.

L’exposition « Misia. Reine de Paris » permet aux visiteurs de découvrir ou d’approfondir sa connaissance d’un personnage qui influença par son aura et son entregent la vie intellectuelle et artistique française des années 1890 à 1930. Elle contribue à une perception moins étroite de l’histoire de la création artistique en soulignant le rôle certes de la muse, mais aussi celui, essentiel, des mécènes et des impresarios, ou encore l’importance des sociabilités croisées. On découvre ainsi une histoire du monde des Arts plus informelle et différemment sensible que celle d’ordinaire proposée par les collections permanentes des musées ou à l’occasion de rétrospectives. Le prisme biographique adopté grâce à Misia permet en outre une approche globalisante du monde des Arts également assez rarement proposée. Peinture, écriture mais aussi musique et danse ou stylisme dialoguent dans les salles de cette exposition. Le catalogue [3] permet de retrouver une bonne partie des œuvres, documents, voire objets présentés. Les articles qui permettent la compréhension du contexte contribuent à en faire un ouvrage utile pour tous ceux qui souhaiteront, à l’issue de leur visite, prolonger leur déambulation dans cette période culturellement foisonnante.

L’exposition présentée au musée d’Orsay sera transférée au musée Bonnard au Cannet en octobre 2012. Saluons une fois encore l’intérêt des partenariats entre les institutions de la capitale et des lieux d’exposition de province.

Notes :

[1] Arthur Gold et Robert Fidzale, Misia. La vie de Misia Sert, Paris, Gallimard, 1981.

[2] Jean-Paul Monery, Misia, Catalogue de l’exposition, 1996, Saint-Tropez, L’Annonciade, musée de Saint-Tropez, 1996.

[3] Isabelle Cahn, Guy Cogeval, Marie Robert (dir.), Misia. Reine de Paris, Paris, Gallimard, 2012, 192 p., 35 €.

Anne-Laure Anizan

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  • ISSN 1954-3670