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Comptes rendus
   

Elisabeth Chapuis, Jean-Pierre Pétard et Régine Plas, Les psychologues et les guerres,

Paris, L’Harmattan, 2010, 231 p.

Ouvrages | 04.11.2010 | Emmanuel Saint-Fuscien
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Editions L'HarmattanCe livre rassemble les actes d’un colloque international organisé à Paris en juin 2002 par le Groupe d’études pluridisciplinaires d’histoire de la psychologie (GEPHP), autour du thème « Les psychologues et les guerres ». La rencontre entre professionnels du psychisme, historiens de la psychologie et historiens du phénomène guerrier a rendu visible les enjeux multiples de la question, présentés dès la préface par Anne Rasmussen. Dans un texte d’une force singulière, l’historienne parvient à montrer toute les dimensions d’une approche croisée : comment la guerre transforme la pensée et les pratiques des psychologues et en quoi les psychologues agissent sur les pratiques ou les conséquences de la guerre. C’est une lecture dynamique que les contributeurs ont privilégiée, dévoilant ainsi les mouvements de va-et-vient entre les deux termes de la relation. Dans la lignée d’une histoire culturelle des sciences [1] , ce sont bien les interactions entre guerre et psychologie qui sont analysées dans cette publication.

La première partie analyse la manière dont la guerre excite ou, à l’inverse, atrophie la pensée psychologique. Dans le cas de l’Allemagne, la guerre de 1914-1918 a incontestablement joué un rôle de stimulation de la psychologie appliquée. Horst Gundlach avance que la psychotechnique qui se développe dans la République de Weimar naît des pratiques initiées au cours de la guerre, notamment les premières sélections de personnels spécialisés au sein des unités militaires. De son côté, Helio Carpintero montre que les conséquences de la guerre civile et de la victoire franquiste eurent, dans le cas espagnol, des effets désastreux sur un autre champ disciplinaire : la psychologie clinique. En premier lieu, les médecins psychiatres des deux camps développèrent des pensées radicalement différentes, rappelant malgré eux que les croyances et pratiques psychiatriques sont toujours déterminées par les cadres culturels et politiques au sein desquels elles se développent. Les franquistes, très méfiants vis-à-vis de la psychologie savante, mirent ensuite un frein à son introduction dans le monde académique ou médical. Les grands penseurs de la psychologie, contraints à l’exil, choisirent souvent l’Amérique latine. Conséquence indirecte de la guerre d’Espagne, c’est là qu’ils contribuèrent au développement de leur discipline. Selon l’auteur, ils initient l’émergence d’une psychologie clinicienne ou universitaire notamment au Mexique, au Brésil ou au Venezuela au début des années 1950. Enfin, Evangelina Kourti confirme que les psychosociologues nord-américains se montrèrent des acteurs de premier plan de la culture de guerre américaine entre 1941 et 1945 : études sur le moral des civils, le comportement des combattants, développement inédit des sciences de la communication, recherche de pratiques efficaces de propagande, enquêtes sur la presse… C’est une psychologie sociale états-unienne pleinement mobilisée qui répond à l’appel de la nation en guerre. En retour, la reconnaissance publique pour cet immense travail entraîne un développement institutionnel de la psychologie sociale sans équivalent dans le monde de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, du point de vue de l’ancrage des pratiques psychologiques dans ses applications médicales, philosophiques ou techniques, on constate de puissants effets de constructions déconstructions et reconstructions des psychologies, opérés par les sociétés en guerre.

Si la guerre influence considérablement la psychologie et les psychologues, la psychologie offre en retour des outils pour penser la guerre, tenter de la prévenir et la réparer. C’est l’objet, pour l’essentiel, de la deuxième partie de l’ouvrage. Eviter la guerre par l’éducation fut le projet initial de Jean Piaget présenté par Silvia Parrat-Dayan. Du point de vue de la croyance en un possible évitement de la guerre par l’éducation, Piaget n’est pas isolé, comme l’illustre l’histoire de la psychologie enfantine et des nouvelles méthodes pédagogiques qui émergent au lendemain de la Première Guerre mondiale. Regina Helena de Freitas Campos s’intéresse spécifiquement au mouvement de L’Éducation pour la paix entre 1920 et 1940. La lecture biaisée de ceux qui connaissent la suite de l’histoire a pu masquer la richesse et les apports pour la pédagogie et la psychologie du mouvement initié à Genève par le Bureau international d’éducation. Si la fin des années 1930 sonne le glas de cette ambition « préventive » de la discipline, la psychologie de l’enfance ne tourne pas le dos à la guerre pour autant. Le second conflit mondial entraîne d’ambitieuses recherches sur les effets psychologiques de la violence sur les enfants, notamment l’internement, la séparation, les bombardements ou l’exil. Elisabeth Chapuis retrace cette prise en compte de l’enfance en guerre. Ici l’enquête d’Alfred Brauner [2] illustre, mieux que d’autres, ces nouvelles ambitions. En effet, Brauner recueille et analyse les témoignages de petits Français, d’enfants de républicains espagnols réfugiés en France, et d’enfants juifs réfugiés d’Allemagne et d’Autriche. L’objectif pour Brauner est davantage de recueillir les paroles et les images d’enfants, de « sauvegarder l’élément documentaire » que de soigner. Il énonce lui-même qu’il veut « permettre à d’autres l’explication psychologique » puis l’intervention psychothérapique. Enfin, c’est bien en acteur d’une « intervention » auprès de mineurs soldats (de huit à dix-sept ans) que témoigne le psychologue et psychanalyste Olivier Douville. Consultant au Mali et au Congo dans un programme du Samu social international, il fait part de cette expérience, rappelant au passage que les formes de l’implication d’enfants ou d’adolescents dans les guerres régionales appartiennent au registre de la modernité (destruction des altérités, guerres anarchiques et privatisées,) et non à celui de guerre dites « tribales ».

Enfin, les psychologues ne se contentent pas de penser la guerre : ils la font parfois. Ce sont les guerres des psychologues qui sont abordées dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage. Stéphanie Dupouy revient d’abord sur une grande figure de la psychiatrie de guerre, Georges Dumas. Son rôle d’expert auprès des conseils de guerre lors de la Première Guerre mondiale lui confère, « apparemment », une proximité avec les impératifs de la défense nationale. Cette même proximité qui rabat la psychiatrie de guerre davantage du côté du contrôle social que de la volonté de soigner. Il convient, semble-t-il, d’interroger ces apparences. Outre que Dumas a pu se montrer très critique à l’égard de la hiérarchie militaire, le psychiatre a semble-t-il injecté dans ses pratiques de thérapeute de temps de guerre, une empathie nouvelle et un certain humanisme qui selon l’auteur contraste avec son attitude d’avant et d’après-guerre. Autre psychologue, autres enjeux : Jean-Marie Lahy, le « père » de la psychotechnique du travail en France, menait avant-guerre des recherches dans le laboratoire de psychologie expérimentale d’Edouard Toulouse. Marcel Turbiaux dévoile une partie de la campagne de Lahy, au cours de laquelle il mena une véritable « observation participante », parfois en première ligne. Ses recherches de psychologie expérimentale, entreprises dans son laboratoire du front, illustrent la porosité culturelle entre guerre et industrie, déjà rencontrée dans le cas allemand : c’est bien en psychotechnicien du travail que Lahy met au point une méthode de sélection des mitrailleurs en envisageant d’étendre ses pratiques à d’autres catégories de combattants. Enfin, la guerre subie de Donald Woods Winnicott dans la Grande-Bretagne bombardée au cours du second conflit mondial est tout autre. C’est de la radio qu’il la mène, en intervenant sur les ondes de la BBC. Clara Lecadet, dans sa contribution sur la guerre de Winnicott nous montre comment, par ces émissions, le grand pédiatre et psychanalyste anglais a tenté de peser, en temps réel, sur l’encadrement public et familial de l’enfance en guerre. Winnicott fut par exemple très critique sur les modalités d’évacuation hors des zones de bombardement des tout-petits.

Beaucoup de matériaux, de portes ouvertes et de perspectives dans cette riche publication. On peut regretter l’absence d’une synthèse conclusive dégageant, après lecture, le bilan de la rencontre entre psychologues et historiens et les principales pistes de recherche. Cette synthèse aurait également pu amorcer une réflexion sur les moyens d’harmoniser les impératifs méthodologiques de deux disciplines, si différentes, afin de rendre plus intelligibles, aux historiens comme aux psychologues, les relations complexes et fondamentales entre psychologies et guerres.

Notes :

[1] John Krige, Dominique Pestre (dir.), Science in the twentieth century, Amsterdam, Harwood Academic Publishers, 1997.

[2] Alfred Brauner, Ces enfants ont vécu la guerre, Paris, Editions sociales françaises, 1946.

Emmanuel Saint-Fuscien

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  • ISSN 1954-3670