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Comptes rendus
   

Émilie Van Haute, Adhérer à un parti. Aux sources de la participation politique,

Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 2009, 199 p.

Ouvrages | 14.10.2010 | Ismael Ferhat
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Editions de l'Université de BruxellesEn sciences sociales comme dans l’actualité, la crise de l’engagement militant semble être un des aspects majeurs de l’évolution des démocraties européennes depuis les années 1970. Baisse des effectifs au sein des partis politiques, individualisme croissant, repli des formes traditionnelles du militantisme politique, les manifestations de cette mutation des comportements politiques sont scandées régulièrement dans l’espace public. La littérature scientifique comme les discours civiques soulignent la décrue du nombre des adhérents, que ce soit dans les syndicats, les partis ou les associations classiques, ces organisations étant d’ailleurs profondément déstabilisées par de telles évolutions.

Émilie Van Haute, chercheuse en science politique à l’université de Bruxelles, s’attaque dans ce livre de synthèse bibliographique à la question de l’adhésion à une organisation partisane, l’un des thèmes les plus fréquemment débattus de sa discipline. Dans son introduction, l’auteure souligne que le constat d’une crise de l’engagement doit être nuancé. Pour paraphraser la philosophe Myriam Revault d’Allones, le dépérissement de l’adhésion politique peut aussi apparaître comme étant un lieu commun à la généalogie ancienne. Si de nombreuses organisations ont effectivement perdu des adhérents dans la plupart des pays de l’Union européenne, l’auteure souligne que l’engagement a toujours été un phénomène minoritaire des sociétés démocratiques, y compris durant les périodes fastes des partis de masse. De même, le discours portant sur la « fin de l’adhésion » fait parfois peu de cas de nouvelles formes de militantisme (réseaux sociaux, associations, utilisation des médias, technicisation et professionnalisation des pratiques politiques). Ces nouveaux adhérents se sont illustrés dans de récentes campagnes électorales (primaires de la gauche italienne ; action de MoveOn dans le cadre de l’ascension politique de Barack Obama). L’auteure souligne de même que les enquêtes européennes montrent que certains pays (Belgique, Pays-Bas) connaissent même une progression du nombre d’adhérents aux partis. En France, relève-t-elle, l’élection présidentielle de 2007 a été marquée par le phénomène de « l’adhésion Internet » au parti socialiste comme à l’UMP (Union pour un mouvement populaire).

L’auteure, pour illustrer cette thèse originale, s’appuie sur une connaissance approfondie de la littérature de la science politique, tant francophone qu’anglophone, ainsi que sur une mise en perspective historiographique des débats de la discipline autour la question centrale de l’engagement. Paradoxalement, souligne-t-elle, si de très nombreux auteurs (et non des moindres, Max Weber, Stein Rokkan, Robert Putnam) ont travaillé sur la question de l’engagement, peu de travaux récents existent sur les modalités concrètes de celui-ci. Pour retracer le débat, elle s’appuie sur une relecture minutieuse des travaux existants, issus d’Europe comme d’Amérique du Nord.

Émilie Van Haute fait sien le constat du caractère complexe de l’adhésion, dans l’histoire comme dans l’espace (européen et nord-américain ici) : elle n’a pas connu une évolution linéaire, passant d’un « âge d’or » caractérisé par des sociétés démocratiques fortement mobilisées à une « crise du militantisme » qui serait tout aussi globale dans les pays développés. De manière intéressante, elle souligne que la discipline elle-même a été très riche en débats autour de cette question, avec des revirements théoriques nombreux. Pour résumer l’interrogation de la science politique, une formule peut être employée : pourquoi une personne choisit de donner — voire, dans le cas des militants les plus impliqués, de sacrifier — du temps, de l’énergie et parfois plus, pour rejoindre une organisation ?

Premier débat, l’adhésion a toujours été un phénomène minoritaire. Cependant, une fois cette constatation statistique faite, l’adhésion est-elle le maillon d’une chaîne de pratiques allant de l’apolitisme aux fonctions électives ou, au contraire, est-elle une rupture entre deux mondes ? Certains politistes vont encore plus loin, soulignant que le fait de prendre parti peut être vécu comme une fin en soi. C’est, par exemple, le cas des « nouveaux adhérents » des partis contemporains, dont l’activité militante est faible. Le second questionnement porte quant à lui sur les motivations de l’adhérent. S’il existe des déterminants sociologiques qui ne sont pas négligeables — ainsi, l’adhésion reste un phénomène encore nettement masculin — ceux-ci n’épuisent pas le débat. Émilie Van Haute retrace l’opposition entre les théoriciens du « rational choice », qui pensent l’engagement comme un choix individuel motivé par des intérêts divers, et ceux qui soulignent les limites du modèle de l’homo economicus pour expliquer l’adhésion à un mouvement partisan.

Profitant de sa connaissance des pays du Benelux, Émilie Van Haute met en avant d’autres facteurs plus originaux pour analyser la question de l’engagement. Reprenant l’analyse de Jean-Jacques Rousseau, elle souligne que les pays européens de petite taille sont plus propices à un engagement élevé — on peut penser bien sûr aux pays scandinaves et au Benelux. De même, les sociétés communautaires, comme les Pays-Bas et l’Autriche, entraînent un fort taux d’adhésion aux organisations politiques — et, plus généralement, aux organisations sociales.

Pour conclure, quel intérêt ce livre peut-il avoir pour l’historien et la discipline historique ? L’histoire politique française, dont l’objet principal a été pendant longtemps la « forme parti » et les grandes organisations politiques, s’est interrogée sur les raisons de l’engagement des citoyens. Les exemples du Parti communiste français, des Ligues de l’entre-deux-guerres, des grandes associations civiques (Ligue des Droits de l’homme) sont autant de modalités d’entrée en politique qui montrent la complexité des modèles d’adhésion et d’engagement. Entre le sacerdoce laïcisé du militant ouvrier et les formes de l’engagement moins exigeant d’autres familles politiques, entre les partis de masse de la société industrielle et l’engagement conditionnel et provisoire des conflits politiques contemporains, ce livre fournit des pistes et des cadres d’explication utiles. Cette utilisation de la riche littérature de la science politique dans les études historiques sur le champ de l’engagement permet d’éclairer d’une facette supplémentaire un phénomène qui reste une source inépuisable d’analyses et de controverses.

Notes :

 

Ismael Ferhat

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  • ISSN 1954-3670