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Comptes rendus
   

Laura Lee Downs, Histoire des colonies de vacances : de 1880 à nos jours,

Paris, Perrin, 2009, 433 p.

Ouvrages | 14.10.2010 | Aude Chamouard
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Editions PerrinÉdition française, augmentée et remaniée, d’un livre paru en 2002 [1] , l’ouvrage de Laura Lee Downs (professeure à l‘EHESS) se propose d’explorer une institution de notre histoire nationale : les colonies de vacances. Ces « jolies colonies de vacances » présentent le paradoxe d’avoir été un mouvement de masse (touchant sans doute soixante millions d’enfants de 1880 à nos jours), d’être clairement présentes dans la mémoire collective et, pourtant, de n’avoir fait l’objet que de rares études. Si Laura Lee Downs n’aborde pas un champ complètement vierge, elle lit les colonies de vacances au prisme de leur histoire politique, mais aussi sociale et culturelle et s’inscrit ainsi dans les renouvellements historiographiques qu’a connus l’histoire de la Troisième République, depuis le livre de Patrick Zylberman et Lion Murard sur l’hygiène publique [2] jusqu’aux travaux plus récents portant sur la naissance de l’État-providence en France. Retraçant la généalogie des colonies, et ce afin de dépasser leur seule identification à un « moment 1936 [3]  », Laura Lee Downs appuie son argumentation sur les riches sources des archives municipales (notamment des villes de Suresnes et d’Ivry) pour décrire ce mouvement de masse.

Laura Lee Downs décrit l’organisation éclatée des colonies de vacances pendant l’entre-deux-guerres en France, qui en fait un espace entre-deux semi-public seulement jusqu’à l’institutionnalisation par le gouvernement de Front populaire en 1937 [4] . Loin d’être régies par un modèle qui serait imposé uniformément par l’État, les initiatives sont en réalité très variées — religieuses ou municipales — de même que les modèles adoptés — de placement ou collectives. Laura Lee Downs démontre de manière très claire l’investissement des différents mouvements politiques (elle étudie les colonies catholiques, républicaines, socialistes, communistes, mais aussi celles des Croix-de-Feu) dans l’enfance malheureuse. Ces mouvements entendent guérir les maux sociaux nés de la société industrielle (et donc, en ce sens, dresser les corps), mais ils entendent aussi dresser les âmes. En effet l’organisation des colonies reflète le modèle de société espéré par chacun des mouvements politiques, d’où les investissements considérables, des mairies de gauche, notamment, dans ces colonies. Comme l’écrivait le maire socialiste de Suresnes, Henri Sellier, l’enfance est la base de « cette cité idéale que doit être l’humanité de demain » et les colonies ont pour mission de protéger cette enfance ouvrière.

Créées originellement par des protestants zurichois, les colonies de vacances sont rapidement imitées par les républicains français des années 1880 pour des raisons essentiellement hygiénistes. Dès 1890, tous les arrondissements parisiens, à l’exception d’un, envoient leurs enfants en colonie. Véritable prolongement de l’école républicaine, relevant d’une logique méritocratique, mais aussi sociale, les colonies sont dirigées par des instituteurs. Institutions hygiéniste, elles ont pour mission d’enrayer les ravages de la tuberculose dans les milieux ouvriers et ne manquent pas de faire preuve de leur utilité à force chiffres et statistiques publiés annuellement.

D’un esprit radicalement différent, les colonies catholiques qui prennent leur essor dans les années 1910 se veulent une réaction à la deuxième vague de sécularisation. Conçues comme une prolongation des patronages catholiques du jeudi, elles sont le cadre d’expérimentations pédagogiques. Voulant transformer les âmes et non soigner les corps, se voulant l’antithèse des colonies républicaines, elles s’inspirent des méthodes du scoutisme pour mettre en œuvre une pédagogie active laissant une liberté totale aux enfants en dehors des services religieux.

Après ce premier mouvement, naissent dans l’entre-deux-guerres des colonies émanant des municipalités de gauche, selon deux modèles : la colonie de placement (plutôt socialiste) face à la colonie collective (résolument communiste). Laura Lee Downs aborde dans deux chapitres cette opposition entre socialistes et communistes, qui repose indéniablement sur des fondements idéologiques. À Suresnes, les colonies de vacances s’inscrivent dans le « quadrillage du social » orchestré par la mairie socialiste. Financée partiellement par le mécénat et largement par la mairie, puisqu’un colon sur deux part gratuitement, la colonie de placement suresnoise vise à soigner les maux sociaux liés au développement industriel de cette commune de banlieue parisienne. Par le placement dans des familles de la Nièvre (un département profondément déchristianisé, voire socialisant), Henri Sellier entend se détacher du modèle des colonies républicaines collectives dans lesquelles la discipline scolaire était continuée pendant les vacances scolaires. Au contraire, selon l’édile socialiste, les colons doivent être laissés en liberté totale, au contact de la nature et dans une famille paysanne qui remplacera pendant deux mois la famille ouvrière qui est la leur. Sans signe distinctif ni ambition pédagogique, la colonie connaît un déclin inéluctable dans les années 1930, et ce malgré la contrainte exercée par la mairie sur les familles ouvrières [5] .

Cette lente désaffection semble être une conséquence du tournant pédagogique qui a lieu dans les années 1930. Ce « tournant » est entériné par la création par le gouvernement de Front populaire des premiers centres de formation des moniteurs, les CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active) inaugurés en 1937. Contrairement à l’exemple socialiste de Suresnes, les communistes d’Ivry ont compris l’intérêt de ce tournant pédagogique et conçu leur colonie comme un lieu d’éducation morale et surtout politique. Par un geste symbolique, la municipalité d’Ivry vote en 1925 la création d’une colonie collective pour remplacer le placement familial existant avant leur élection. La colonie communiste s’inscrit dans le registre politique et éducatif ; elle vise à former de bons colons communistes unis par un même uniforme ainsi que par leur attachement à la ville rouge. Comme l’écrit Laura Lee Downs, il s’agit de créer le communisme dans une seule banlieue et d’en afficher la réussite dans les colonies (celles-ci fonctionnent d’ailleurs sur le modèle d’un conseil municipal, les enfants s’élisant entre eux). Vivier de recrutement de cadres communistes, elles reviennent à une forme de neutralité pédagogique dans les années 1950, après la menace de leur fermeture pour embrigadement et violation de la laïcité.

Les Croix-de-Feu enfin, exemple novateur dans le livre de l’historienne américaine, font aussi une utilisation des nouvelles méthodes de pédagogie active, mais ce à des fins d’intériorisation des valeurs qu’ils entendent transmettre. Les colonies de vacances organisées par ceux-ci dans le cadre du mouvement « Travail et Loisirs » sont le fer de lance de la pénétration des milieux ouvriers et populaires. Leur but n’est pas essentiellement hygiéniste (au contraire, leurs colonies refusent les plus chétifs), les Croix-de-Feu veulent essentiellement inculquer aux enfants des classes populaires, dans un projet inspiré de la mission civilisatrice coloniale, le sens de la hiérarchie et de la discipline. Clé de voûte de la régénération nationale selon le colonel de la Rocque (particulièrement après la dissolution de 1936), les colonies des Croix-de-Feu ont pour mission première de transmettre les valeurs d’autorité du mouvement.

Le mouvement des colonies de vacances s’avère, sous la plume de Laura Lee Downs, un phénomène aux multiples facettes : institution hygiéniste, elle est aussi politique pour les communistes ou les Croix-de-Feu, mais aussi sociale dans l’esprit de nombreux réformateurs sociaux. Au-delà de la description de ces attentes, Laura Lee Downs montre aussi l’évolution de la perception de l’enfance dans la société française. Le tournant pédagogique pris dans les années 1930 témoigne d’une évolution des représentations de cet âge dans la société française. D’un enfant essentiellement travailleur, même s’il est de plus en plus protégé, on passe à la vision d’un enfant futur citoyen, que les colonies ont désormais la mission d’intégrer à la société pendant le moment privilégié des vacances scolaires.

 


[1] Laura Lee Downs, Childhood in the Promised Land: Working-class Movement and the Colonies de vacances in France, 1880-1960, Durham, Duke University Press, 2002. Dans ce nouveau livre, la problématique a été légèrement modifiée et un chapitre très nouveau portant sur les colonies des Croix-de-Feu a été ajouté.

Notes :

[1] Laura Lee Downs, Childhood in the Promised Land: Working-class Movement and the Colonies de vacances in France, 1880-1960, Durham, Duke University Press, 2002. Dans ce nouveau livre, la problématique a été légèrement modifiée et un chapitre très nouveau portant sur les colonies des Croix-de-Feu a été ajouté.

[2] Patrick Zylberman et Lion Murard, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée, 1870-1918, Paris, Fayard, 1996, 805 p.

[3] C’est en 1937 que sont véritablement institutionnalisées les colonies de vacances.

[4] De manière logique, le principal artisan de la rédaction d’un premier règlement des colonies de vacances n’est autre qu’Henri Sellier, ministre de la Santé publique sous le premier gouvernement Blum, mais aussi maire de Suresnes et grand organisateur de colonies dans sa commune de banlieue parisienne.

[5] Henri Sellier fait, par exemple, supprimer les allocations chômage aux parents qui refusent d’envoyer leurs enfants.

Aude Chamouard

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  • ISSN 1954-3670