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Le crime fait recette :

autour de deux expositions récentes « Crime et Châtiment », musée d’Orsay (16 mars – 27 juin 2010) « L’impossible photographie. Prisons parisiennes, 1851-2010 », musée Carnavalet (10 février – 10 juillet 2010)

Expositions | 14.10.2010 | Arnaud-Dominique Houte
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Les hasards du calendrier des expositions ont produit une étrange collision au printemps 2010. D’un côté, un spectaculaire « Crime et Châtiment » qui a eu les honneurs du musée d’Orsay et qui a bénéficié d’une riche couverture médiatique. De l’autre, une plus discrète présentation de photographies de prisons parisiennes qui a été présentée au musée Carnavalet et qui a manifestement su trouver son public.

Commençons par présenter chacune de ces expositions. Née d’une idée de Robert Badinter, « Crime et Châtiment » a été habilement constituée et scénographiée par Jean Clair, habitué des grands événements médiatiques. Comme ses précédentes expositions (« Mélancolie », en particulier, qui s’était tenue en 2006), elle joue donc délibérément la carte du mélange des genres. On y trouve en effet des peintures importantes (ne serait-ce que La Mort de Marat de David, mais aussi Goya, Degas, etc.), des dessins (Géricault, Hugo, Steinlen...), des sculptures (quelques-uns des « Gens de justice » de Daumier, par exemple), des journaux, mais aussi et surtout des objets. Parmi les pièces de choix, figurent ainsi une étonnante machine à torture construite d’après les écrits de Kafka et une authentique guillotine, installée de manière saisissante à l’entrée de l’exposition.

On l’aura compris, la scénographie ne recule pas devant un certain nombre d’effets. Le parcours proposé obéit, certes, à une logique chronologique qui mène le visiteur de Caïn, premier meurtrier de l’humanité, aux surréalistes, qui font preuve d’une profonde fascination pour le crime. Et les premières salles illustrent tout naturellement plusieurs épisodes révolutionnaires : le rejet de l’abolition et la mise en place de la guillotine, les assassinats successifs de Lepeletier de Saint-Fargeau et de Marat. Après un bref arrêt sur l’affaire Fualdès, grande cause de la Restauration, et sur les « figures du crime romantique », l’exposition se disperse, évoquant tour à tour les médias, les « gens de justice », la prison, la peine de mort, la criminologie, etc. Chacun de ces thèmes est tout à fait légitime, la qualité des pièces réunies est remarquable. Mais leur agencement suit une démarche plus esthétique qu’historique, au risque de perdre le visiteur dans une profusion d’œuvres plus ou moins bien reliées les unes aux autres.

Ce reproche ne saurait s’appliquer à l’exposition du musée Carnavalet. Hormis de rares documents complémentaires, elle ne réunit que des photographies dont le thème est, qui plus est, remarquablement circonscrit : les prisons parisiennes. Prisons au sens large : on trouvera ici des images de, entre autres, la Force, de la Petite-Roquette, de Mazas, du Cherche-Midi, de la Santé, mais aussi des dépôts de la préfecture de Police et du Palais de Justice, ainsi que des centres de rétention qui ont fait la une de l’actualité ces dernières années.

Il pourrait y avoir quelque chose de lassant à suivre un objet aussi aride... Le fait est que la présentation obéit à l’exigence de sobriété et au principe de pédagogie. Les légendes sont richement détaillées et de précieuses synthèses éclairent, salle après salle, l’histoire complexe des différents lieux de détention de la capitale.

Mais l’intérêt de l’exposition ne se réduit heureusement pas à son impressionnante oeuvre scientifique. Il faut en effet souligner la variété des thèmes abordés. L’architecture carcérale, bien sûr, mais aussi la vie en détention, avec tout ce qui échappe aux règlements, et les détenus eux-mêmes. Sans oublier la peine de mort qui est, là encore, évoquée, notamment à travers une galerie de portraits de condamnés à mort. Le choix de traiter le thème sur la longue durée permet également de comprendre et de ressentir les évolutions qui se lisent dans les clichés mais aussi et surtout dans l’œil du photographe.

Car l’exposition ne cache pas la difficulté, ni même l’ambiguïté de l’exercice : comment faire entrer un objectif dans un univers carcéral aussi hermétique aux regards extérieurs ? Hormis de très rares clichés volés (notamment une belle photographie prise depuis un téléphone mobile tout entier mis en vitrine !), les images présentées sont soit des commandes soit des prises de vue négociées. En pointant les recadrages et en expliquant toujours les conditions dans lesquelles ont été prises les photographies, les notices font ainsi oeuvre pédagogique et même citoyenne.

Le contenu artistique n’est pas moins riche : l’exposition rassemble de belles collections de photographies anciennes, dont certaines sont signées Eugène Atget ou Charles Marville, mais dont la plupart sont méconnues. On y trouve également des images plus récentes, notamment certains clichés de Raymond Depardon, ainsi que des travaux inédits spécifiquement commandés pour l’occasion. Signalons en particulier la belle série des photographies d’objets de détenus prises par Michel Séméniako.

Tout ceci montre qu’en cette année 2010 inaugurée par une très riche exposition des Archives Nationales, « La Révolution à la poursuite du crime » (et qui se prolonge, de manière virtuelle, sur l’excellent site criminocorpus.cnrs.fr), le sang est à la mode... Cela ne surprendra pas les historiens qui ont pu suivre, depuis une trentaine d’années, les considérables développements de l’histoire du crime et de la prison, suivis depuis une dizaine d’années par une histoire de la police et de la gendarmerie. Chez les historiens, comme dans l’ensemble de la société, le « fait divers » est à la mode, en ceci qu’il ouvre une fenêtre sur la complexité du social, mais aussi, et ces expositions le montrent à merveille, en cela qu’il participe pleinement de notre imaginaire moderne.

Notes :

 

Arnaud-Dominique Houte

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  • ISSN 1954-3670