Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

David King, Sous le signe de l’Étoile rouge,

Paris, Gallimard, 2009, 350 p.

Ouvrages | 12.10.2010 | Pascal Cauchy
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Editions GallimardDavid King est à la fois un journaliste, un collectionneur et un passionné de l’histoire soviétique. Le public français lui doit déjà un ouvrage remarqué sur la falsification des photographies en régime communiste. Aujourd’hui, il nous livre un aperçu de sa riche collection iconographique retraçant quarante années d’histoire soviétique, d’Octobre 1917 à l’ascension de Nikita S. Khrouchtchev.

L’album s’ouvre sur trois photographies qui illustrent le grand basculement : une image d’Épinal tout d’abord, des « bateliers » sur le chemin de halage ; puis Nicolas II et ses filles faisant du canotage (l’empereur avait très tôt pris le risque de se montrer en famille et cela ne fut pas pour rien dans une certaine désacralisation de l’autocrate) ; enfin, la « barricade » hérissée de fusils.

La photographie, au tournant du siècle, a remplacé peu à peu la gravure dans l’illustration de l’évènement. Mais, à la différence du dessin et de ses avatars, la photographie acquit d’emblée une force d’émotion et de conviction inédite. Jamais le lien entre l’image et le réel ne sembla aussi fort. Les pouvoirs et les forces politiques et même économiques, quels qu’ils soient, l’avaient fort bien compris à la fin du XIXsiècle. La rencontre du daguerréotype et de la presse allait amplifier le phénomène créant ainsi des systèmes inégalés de propagande par l’image. La révolution russe fut sans doute la première, sinon à en comprendre toute l’importance, du moins à l’ériger officiellement en instrument politique de masse.

Le système communiste se caractérise par un usage démesuré de l’image. Outre une conjoncture technique favorable, il y a trois raisons particulières à cela. Tout d’abord, il y a l’intérêt des dirigeants soviétiques pour le cinéma et la photographie, comme l’avait déjà remarqué Marc Ferro. Lénine aime se faire filmer. Des pauses qui le représentent avec sa casquette (ou sa calvitie) et son gilet deviennent vite canoniques. Les futurs étudiants soviétiques des Beaux-Arts ont désormais leur modèle : le célèbre portrait de Lénine réalisé en janvier 1918 par le photographe Moïsseï Nappelbaum. Très vite, les chefs de la révolution se font connaître de la population, leurs silhouettes sont tout de suite identifiables, ainsi Trotsky avec sa barbiche, ses lunettes et son salut militaire, Zinoviev et sa crinière de lion, Lounartcharsky et ses lunettes de professeur. Le culte de la personnalité est déjà à l’œuvre. Le pouvoir des soviets devient une réalité incarnée.

Ensuite, il faut créer une légitimité au nouveau régime, et l’image y contribue en fixant des lieux, des personnages, des évènements, des symboles. Un décor s’impose : les places, les gares souvent ; les leaders haranguent des hommes et des femmes en armes depuis des trains, élément stratégique de la guerre civile. Que voit-on encore ? Des foules, souvent armées de fusils à baïonnette, de la troupe aux uniformes mal coupés, des matelots qui sont à l’origine de la révolution de Petrograd. Et puis, il y a les défilés, les « démonstrations » desquelles surnagent les slogans et les symboles du nouveau régime : le marteau croisant la faucille, et l’étoile à cinq branches qui a remplacé les aigles de l’Empire, et les slogans de la révolution peints sur des banderoles et que l’image propage à l’infini. L’estampe se substitue à la photographie quand celle-ci fait défaut. Ainsi, la prise du palais d’Hiver, avant d’être reconstituée par la pellicule d’Eisenstein, illustre les pages de périodiques. Autre avantage, la gravure autorise, elle, la couleur. Le rouge doit s’imposer, à commencer par celui de l’étoile qui scintille désormais sur les tours du kremlin de Moscou. Peu à peu s’installe Octobre et son « illusion ».

Enfin, la révolution est une guerre, il y a donc une guerre des images. La mobilisation des photographes, des peintres et des illustrateurs de tout talent est une donnée essentielle des premiers temps du pouvoir soviétique. Avec ses estampes, ses caricatures, ses photomontages, ses affiches, l’art de l’image est au service de la propagande, donc de la révolution. À côté du travail d’imitation des gravures russes traditionnelles (les loubki), l’innovation est au rendez-vous. Le célèbre « coin rouge » fait des émules, transformant les espaces et les volumes ; l’alphabet est modernisé et la calligraphie ne manque pas d’originalité. La révolution a son style, celui de « l’avant-garde ». Un monde nouveau apparaît, celui de l’homme socialiste ou de la femme émancipée, figures héroïques de prolétaires et de paysans qui s’opposent à la caricature des bourgeois en haut-de-forme et cigare aux lèvres, parfois flanqués d’un évêque ou d’un pope caricaturé, dont le massacre a, d’ailleurs, déjà commencé (mais de cela, nous n’aurons pas d’image).

Des images, les peuples soviétiques en sont plus que rassasiés. Après la nouvelle politique économique (NEP) et le renforcement du pouvoir du parti, de Staline et de son équipe, le style change mais l’abondance survit. Elle touche tout le pays, s’impose dans les régions les plus reculées, développant un art de la propagande similaire dans les républiques d’Asie centrale ou du Caucase ; les revues, les journaux, les livres, les studios de photographies de chacune des républiques utilisent la même esthétique que celle définie par Moscou. Le mimétisme va même au-delà. La révolution communiste s’exporte dans le monde aussi par l’image. C’est, d’ailleurs, une des forces du système communiste mondial. Cette uniformisation, la collection King l’illustre parfaitement.

La guerre de 1941 est le second temps de la mobilisation totale. L’Agence TASS (Agence télégraphique d’information de Russie), créée en 1925 à partir de l’ancienne Agence impériale, ne ménage pas ses correspondants de guerre comme Ivan Chaguine. Deux héros s’imposent : le soldat soviétique (la célèbre photo de Max Alpert représentant le commandant Ieremenko menant l’assaut avec son pistolet) et le maréchal Staline. Avec les premières offensives soviétiques, les cadavres des soldats de la Wehrmacht et les malheurs de la guerre imputables aux « fascistes allemands » stimulent l’ardeur et l’émotion. L’offensive de Kerch en Crimée, le 30 décembre 1941, donne à Dmitri Baltermans la possibilité de réaliser une série de photographies intitulée Chagrin. Certaines images feront le tour du monde après la guerre. Les photos de guerre sont sujettes à caution, mais leur force de conviction n’est pas contestable.

Alain Besançon avait parlé de « logocratie » à propos du régime soviétique, nous pouvons, à feuilleter le livre de David King, compléter l’idée en suggérant le mot « iconocratie ». On ne peut manquer d’être séduit par cette frénésie iconographique qui met si bien en scène le projet politique : dynamisme de la révolution, du peuple, des villes, de l’industrie, ces nouvelles priorités du régime mises en image par des photographes et des affichistes de grand talents comme le Letton Kloutsis qui disparaîtra comme des milliers d’autres en 1938. À ce propos, l’album de David King tente de dévoiler l’envers du décor. Il existe peu d’images de l’autre monde soviétique, celui des famines, des camps, des déportations, des exécutions. La famine tout d’abord, celle de 1921, est suggérée par une photographie intitulée Scène de cannibalisme, où l’on voit un couple de paysans proposant à la vente des restes humains. Quelques images de la Volga ou de Russie du Sud existent. Elles ont circulé hors des frontières par le truchement de ressortissants étrangers venus en aide aux affamés. La famine de 1933 ne fait qu’une brève apparition : des cadavres sont déchargés d’un train. Prudent et politiquement correct, le commentaire indique que l’« on a souvent qualifié de “génocide” cette extermination par la faim ». Les camps, enfin, auraient pu être plus présents dans l’album, car l’OGPU (Direction politique de l’Etat unifié) avait fait œuvre de propagande en multipliant les photographies des grands chantiers comme celui du canal de la mer Blanche (avant de se raviser face à l’utilisation des images par l’Occident).

Il y a aussi les portraits de ces hommes et de ces femmes arrêtés, dont il ne reste souvent que les photographies d’identité de condamnés. L’association Mémorial en avait instigué la publication quotidienne en 1991 dans un journal de Moscou. David King, lui, a choisi de nous montrer les condamnés des « grands procès ». Enfin, il y a les bourreaux, Iagoda, Iejov, Beria, dont les visages sont passés devant l’objectif du très officiel Moïsseï Nappelbaum. Et Staline, à la figure retouchée, omniprésent, inévitable. À propos de la face cachée du pouvoir soviétique, signalons cette photographie de Lénine, malade, sur son siège roulant, image qui ne fut publiée, avec d’autres plus effrayantes encore, qu’en 1990.

Si la plupart des documents présentés sont bien connus par ceux qui s’intéressent à l’URSS, certaines images sont sans doute plus neuves pour le public, comme celle représentant Maïakovski sur son lit de mort, ou les photos d’identité d’enfants de « traîtres à la patrie » placés dans les orphelinats de l’OGPU (la dernière de la page porte déjà le numéro 25194 !).

L’aspect le plus délicat de l’ouvrage réside bien entendu dans la rédaction des légendes. Elles sont sobres. Elles sont le complément nécessaire à l’image mais ‑ et c’est fort heureux ‑ ne cherchent pas à interpréter outre mesure le document. C’est leur juxtaposition et la mise en page qui permettent de renouer le fil du récit historique. Certaines légendes sont, toutefois, peu crédibles, comme ce « Peloton d’exécution du NKVD » (commissariat du peuple aux Affaires intérieures), alors que la photo représente, à l’évidence, des officiers de la police politique (dont un officier supérieur) au repos. Nous ne saurons rien d’autre, ou presque, sur l’origine des photographies que ce qu’ont laissé les légendes des premières publications. Recherche impossible sans doute.

Ce livre nous plonge au cœur d’une des plus grandes entreprises de désinformation que le monde ait jamais connue. À feuilleter l’album de David King, on prend conscience que le succès de l’opération doit beaucoup à l’esthétique et à des artistes de grand talent.

Reste à commenter le choix fait par l’auteur de s’arrêter en 1956. Le manque de place en est la cause. Mais un second volume s’impose pour deux raisons. D’une part, la période suivante reste riche en production iconographique, héritière d’un savoir faire mais également soucieuse d’innover dans sa confrontation face à l’Occident (même si la guerre des images reste en-deçà de celle des ondes et du son jusqu’au milieu des années 1980 qui voient la pénétration clandestine de la vidéo individuelle en URSS). D’autre part, la période brejnévienne reste la grande sacrifiée de l’histoire soviétique et la plus méconnue. Enfin, cet album est une collection d’images en grande majorité « officielles » car destinées à la publication et donc à franchir le barrage de la censure. Or, très vite, s’est développée une photographie familiale en URSS, encouragée par l’État. Des millions de clichés dorment sans doute chez les particuliers, sans parler des tonnes de documents qui s’entassent dans les archives des milliers de journaux. Peut-être pourrions-nous contempler ainsi d’un peu plus près le quotidien des Soviétiques, notamment à l’époque du « socialisme réel ».

Notes :

 

Pascal Cauchy

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  • ISSN 1954-3670