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Comptes rendus
   

Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l'empire : les guerres coloniales au XIXe siècle

Paris, CNRS Éditions, 2010, 516 p.

Ouvrages | 22.07.2010 | Amaury Lorin
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© CNRS EditionsDans un article ô combien stimulant paru en 1992, Daniel Rivet relevait, parmi les nombreux objets négligés par la recherche historique dans ce champ si particulier que constitue l’histoire contemporaine des colonisations, les « guerres oubliées de la conquête [1]  ». Avec le nouvel ouvrage de Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’empire : les guerres coloniales au XIXe siècle, première histoire totale des politiques de conquête menées par (toutes) les puissances coloniales au XIXe siècle, voilà une importante lacune fort utilement comblée, à la soudure entre histoire militaire « classique » et histoire coloniale « renouvelée », plus rarement explorée qu’on pourrait le penser. Une histoire que l’auteur de La France et l’Algérie en guerre (1830-1870, 1954-1962) (Paris, Economica, 2002) fait, dans cette fresque de grand style, débuter en 1830 : les Français débarquent en Algérie, les Anglais sont engagés aux Indes, les Russes se battent au Caucase et songent à l’Asie centrale, les Américains se lancent dans l’occupation des Grandes Plaines, où ils vont affronter les tribus indiennes. Jusqu’en 1914, l’histoire des empires coloniaux occidentaux sera ainsi celle d’une immense expansion. Par faits d’arme, on l’oublie parfois.

Vingt-et-un chapitres organisés en cinq parties (« Aux origines des conflits : la colonisation » ; « Les armées coloniales » ; « Organisation » ; « La guerre » et « Le poids de la guerre ») abordent successivement, en particulier, la spécificité physique et culturelle des guerres coloniales, lointaines, sur des terrains hostiles et donc coûteuses ; les questions logistiques, stratégiques et humaines (officiers et soldats européens et troupes « indigènes ») – que le récent ouvrage d’Armelle Mabon [2] vient compléter pour le XXe siècle – ; les opérations dites de « pacification » et « l’incroyable férocité de la conquête » (« the savage wars of peace ») ; sans oublier la question des émotions des opinions occidentales, particulièrement après le tournant de 1885 (incident de Lang Son pour la France ; disparition tragique de Gordon à Khartoum), face aux « atrocités coloniales » de guerres aussi destructrices que cruelles. Concrétisation d’un projet formulé par l’auteur voici trente ans en fin de sa thèse, L’Afrique à l’ombre des épées (1830-1930) [3] , l’ouvrage, sous sa forme comparée, fait une large place aux opérations et à l’organisation des troupes, sans tomber dans le travers décrié de « l’histoire-bataille », dont relèvent pourtant les campagnes coloniales, alors que, derrière la chronique pittoresque et tragique des événements, se joue rien de moins que le destin du globe.

La capacité de projeter des forces, puis d’opérer les conquêtes, est, d’emblée et à fort juste titre, posée comme inséparable et constitutive du phénomène colonial. Elle est même la condition première de sa possibilité. « L’art de la guerre », s’il en est un, est peut-être, en effet, le domaine où la supériorité européenne paraît la moins discutable, à tous points de vue, matériel comme immatériel. « Pour dire les choses brutalement, les Européens devinrent rapidement les meilleurs dès lors qu’il s’agissait de tuer [4]  », a-t-on écrit récemment. C’est, précisément, l’usage de cette violence qui est mesuré et questionné à travers un choix d’exemples par Jacques Frémeaux dans son ambitieuse synthèse, alors que la majorité de ces guerres coloniales, interminables, sont aujourd’hui oubliées (ou en passe de l’être) des descendants des « conquérants ». Un effacement permettant à tel ou tel « historien » en mal de notoriété médiatique d’affirmer être le premier à découvrir des horreurs et des violences qu’un prétendu complot colonialiste, voire républicain, aurait jusque-là dissimulées [5] . Or l’historien, rappelle l’auteur, n’est pas un moralisateur.

Le lecteur trouvera de multiples informations, aussi précises que précieuses, sur les effectifs des troupes coloniales, leurs besoins, etc., dans une série de tableaux très clairs (p. 74 à 90). La vie quotidienne (alimentation, habillement, santé, etc.), en garnison comme en campagne, le recrutement, la formation, l’encadrement, l’entraînement, l’armement, l’esprit de corps des troupes coloniales sont présentés et expliqués avec autant de clarté pédagogique, par grandes subdivisions d’armes (cavalerie, infanterie, artillerie, génie, savoir scientifique et renseignement), concourant au dessin de guerres « absolues » plutôt que « totales » (ce dernier qualificatif étant réservé aux deux conflits mondiaux du XXe siècle). Pour « pacifier » – « La pacification » (p. 345-371) –, les conquérants ont ainsi recours, forts de ces moyens, à des procédés très divers – contrôle des marches-frontières (les Anglais sur la North West Frontier) ; contrôle des territoires avec postes permanents et colonnes mobiles, quadrillage (guerre des Boers) ou occupation lâche, action vive ou action lente –, aboutissant à un effort humain et financier considérable (p. 433-451).

La domination coloniale est rarement acceptée sans résistance. Si les conquêtes ne sont pas uniformément dures, en elles ne se résume toutefois pas – hélas ! – l’intégralité des épreuves subies sous la domination coloniale. Malgré tout, elles font peser sur les peuples d’outre-mer un très lourd fardeau, au nom d’un modèle de progrès et de prétendue « civilisation » dont on ne songe guère à se demander s’il est souhaité ou non par les peuples conquis malgré eux. On ajoute ainsi, à des existences déjà difficiles, un surcroît de souffrances dont elles auraient fort bien pu se passer. En contribuant, en outre, à diviser le monde entre « blancs » et « indigènes », les guerres de conquête coloniales accréditent une vision raciste du monde qui n’a probablement pas existé au même degré aux siècles précédents. Elles tendent ainsi à classer durablement les peuples entre « vainqueurs » et « perdants », des représentations desquelles il semble bien difficile de sortir.

Pourvu de huit belles cartes en couleur et d’une précieuse bibliographie par puissance coloniale (p. 509-543), De quoi fut fait l’empire : les guerres coloniales au XIXe siècle est la grande synthèse qui manquait sur le sujet. Une somme attendue, sortant avec profit du cadre du seul cas français, qui éclairera tant les spécialistes d’histoire impériale que les étudiants (malgré l’oubli mineur dans le sommaire du titre de la deuxième partie), alors que les agrégatifs plancheront jusqu’en 2011 en histoire contemporaine sur la question « Le monde britannique (1815-1931) ».

Notes :

[1] Daniel Rivet, « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement », Vingtième siècle, n°33, janvier-mars 1992, p. 138.

[2] Armelle Mabon, Prisonniers de guerre « indigènes » : visages oubliés de la France occupée, Paris, La Découverte, 2010.

[3] Vincennes, SHAT, 1995, 3 tomes.

[4] Christopher A. Bayly, La Naissance du monde moderne (1780-1914), Paris, Éditions de l’Atelier, 2006, p. 74.

[5] Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’État colonial, Paris, Fayard, 2005  : Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet, « Comment faire l’histoire des crimes coloniaux ? Coloniser, exterminer : des vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique », L’Esprit, décembre 2005, p. 162-177.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670