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Comptes rendus
   

Winston Churchill, Mémoires de guerre, 1919-1941, tome 1

traduit, présenté et annoté par François Kersaudy, Paris, Tallandier, 2009, 444 p.

Ouvrages | 20.07.2010 | Steffen Prauser
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© TallandierAucun autre livre n’a autant marqué la perception de la Seconde Guerre mondiale au Royaume-Uni – voire en Europe occidentale – que les Mémoires de guerre de Winston Churchill. Trois ans seulement après la fin du conflit, le principal protagoniste britannique de ces événements décrit dans un très beau style, en s’appuyant sur des centaines de documents confidentiels, les processus décisionnels des dirigeants de la Grande-Bretagne et de la « Grande Alliance antihitlérienne ».

Ces Mémoires de guerre sont en réalité bien plus que les mémoires d’un individu ; ils sont l’aboutissement de sept ans de travail en équipe. Churchill employa plusieurs « assistants » qui l’aidèrent pendant ses recherches et qui rédigèrent même des brouillons entiers pour cet opus magnus. Parmi eux, on trouve notamment l’ancien secrétaire de son cabinet militaire, lord Ismay ; son ancien chef adjoint de l’état-major impérial, sir Henry Pownall et, alors un jeune historien de l’université d’Oxford, William Deakin [1] . Ils respectèrent parfaitement les règles de la corporation professionnelle des historiens et profitèrent d’un accès privilégié à des sources parfois strictement confidentielles. Ainsi, Deakin utilisa pour décrire la « crise tchèque » des documents des tribunaux de Nuremberg, différentes sources italiennes, la correspondance entre Hitler et Mussolini et des mémoires d’hommes politiques français, les croisant dûment [2] . Bien entendu, Churchill change, coupe et arrange ensuite toutes ces contributions avant d’écrire lui-même une grande partie de ses Mémoires. Bien souvent, il envoie ses chapitres achevés, pour une révision supplémentaire, à d’autres experts, tels que Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères pendant la guerre, le maréchal Montgomery, ou Clement Atlee, vice-Premier ministre durant le conflit et Premier ministre de 1945 à 1951. Il s’autorise une certaine liberté dans son travail. Ainsi, il coupe quelques-uns des documents qu’il utilise d’une manière arbitraire ou encore, donne libre cours à son imagination lorsque les événements sont difficiles à vérifier pour des tiers [3] .

En dépit de la diversité de ces apports, le message principal des mémoires du grand homme est très clair : c’est lui, Churchill, qui a sauvé la Grande-Bretagne, voire le monde entier. C’est ainsi qu’il discute beaucoup des échecs de la politique d’apaisement mais très peu de ses propres erreurs d’évaluation. Prenons le cas de la campagne de Norvège qui fut une catastrophe, en grande partie du fait de celui qui était alors Premier lord de l’Amirauté [4] . Dans ses mémoires, ce dernier dissimule habilement sa responsabilité derrière un mélange « d’imprécisions factuelles, d’allusions prudentes et d’incohérences [5]  ». Churchill parle en des termes très généraux des raisons principales de l’échec de l’opération alliée : « d’inconsistance de notre système », « de manque de moyen ou d’une médiocre gestion » (p. 234) et présente la « surprise, [la] cruauté et [la] précision » de l’assaut allemand contre une « Norvège pacifique et désarmée » (p. 238).

Évidemment, Churchill n’est pas le seul à cette époque à censurer cette partie de l’histoire ; les services secrets anglais en font de même. À la fin des années quarante, certaines informations étaient encore considérées comme étant d’importance nationale et leur divulgation potentielle comme un péril majeur pour la sécurité de l’État. Les services secrets étaient en particulier inquiets que Churchill révèle le plus grand secret de la Seconde Guerre mondiale : l’existence d’Ultra, le décryptage des transmissions de la machine à coder allemande Enigma. Le secret fut finalement préservé, notamment grâce à des coupes importantes dans les Mémoires de guerre maintenues jusqu’en 1974.

Toutes ces remarques critiques n’atténuent ni le rôle exceptionnel joué par Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale, ni l’importance historique et littéraire de ses Mémoires de guerre. Sa lucidité et sa ténacité à l’égard du national-socialisme restent inoubliables et ses mémoires, écrits de sa plus belle plume, ainsi que ses discours politiques, ont été récompensés non sans raison par le prix Nobel de littérature en 1953. Ses phrases cadencées et son humour caustique sont inimitables. Cet humour est bien illustré par la conclusion de sa description du dîner d’adieu, en 1938, de celui qui était alors ambassadeur du Reich en Grande-Bretagne : « C’est la dernière fois que j’ai vu Herr von Ribbentrop avant qu’il ne soit pendu » (p. 144).

Jusqu’à présent, le public francophone a été privé de l’éloquence churchillienne. La version française des Mémoires sur la Deuxième Guerre mondiale (éditée entre 1948 et 1954) présentait une grande quantité d’erreurs de traduction et de maladresses, ce qui justifie amplement une nouvelle traduction. Intérêt supplémentaire, la source de cette nouvelle traduction effectuée par François Kersaudy est la version abrégée de 1959, laquelle n’a jamais été publiée en français. Des commentaires érudits en bas des pages complètent cette traduction tout à fait réussie. Un seul regret, finalement : le petit nombre des commentaires. Or, Kersaudy est un fin connaisseur [6] et il a accompli le travail préalable à toute traduction critique. On aurait donc pu espérer qu’il nous en dise un peu plus sur les omissions et les exagérations auxquelles s’abandonnent les Mémoires de guerre. Pour autant, cette édition constitue un travail d’importance et il ne nous reste qu’à espérer que les francophones sauront apprécier l’apport historique et la tonalité si particulière des mémoires de Winston Churchill.

Notes :

[1] Voir, par exemple, son travail sur la relation entre Hitler et Mussolini et sur la République de Salò qui, encore 50 ans après sa rédaction, est toujours inégalé : Frederic Willam Dampier Deakin, The Brutal Friendship: Mussolini, Hitler and the Fall of Italian Fascism, Weidenfeld and Nicolson, London & Harper and Rowe, New York, 1962.

[2] David Reynolds, In Command of History. Churchill, Fighting and Writing the Second World War, Londres, Random House, 2005, p. 70.

[3] Ibid., p. 95.

[4] Voir, par exemple, Richard Holmes, In the Footsteps of Churchill, Londres, BBC books 205, p. 144-145.

[5] Piers Mackesy cité dans ibid., p. 144.

[6] Francois Kersaudy, Churchill contre Hitler. Norvège 1940 : la victoire fatale, Paris, Tallandier, 2002 ; Winston Churchill : le pouvoir de l’imagination, Paris, Tallandier, 2002 ; et De Gaulle et Churchil. La mésentente cordiale, Paris, Perrin, 2003.

Steffen Prauser

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  • ISSN 1954-3670