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Comptes rendus
   

Marcel Dorigny et Max-Jean Zins (dir.), Les Traites négrières coloniales : histoire d'un crime

Paris, Cercle d'art, 2009, 263 p.

Ouvrages | 20.07.2010 | Amaury Lorin
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© Cercle d'artEn un peu plus de trois siècles (de la fin du XVe siècle jusqu’aux années 1860), plus de 12 millions d’Africains (dont un tiers de femmes) furent déportés aux Amériques et dans les îles de l’océan Indien. Infâme trafic, commerce honteux, triangle infernal, tare encombrante, crime contre l’humanité pour les uns, génocide pour les autres : nulle qualification ne saura sans doute restituer la monstruosité de ce trafic humain, justifié par les contemporains sur la base de considérations philosophiques, religieuses, économiques aussi bien que politiques. Bientôt six ans après l’ambitieux essai d’histoire globale d’Olivier Pétré-Grenouilleau [1] et « l’affaire » qui l’accompagna [2] , l’ouvrage collectif Les Traites négrières coloniales : histoire d’un crime co-dirigé par Marcel Dorigny et Max-Jean Zins aux éditions Cercle d’art (2009) revient ainsi sur ce phénomène complexe, mondial, en le centrant sur la déportation d’esclaves africains vers les colonies européennes des Amériques et de l’océan Indien à l’époque moderne. Car les Occidentaux n’ont pas tout inventé en Afrique noire pré-coloniale : la pratique esclavagiste, pluriséculaire, existe en effet depuis l’Antiquité jusqu’à la formation d’un « engrenage négrier » dont les mécanismes ont été méticuleusement décomposés par Olivier Pétré-Grenouilleau.

L’ouvrage est conçu en trois parties emboîtées : des « approches globales » (p.  12-72) sont opportunément affinées par des « approches régionales », constituées de douze études de cas fort probantes (Ouidah ; Afrique noire française ; océan Indien ; Réunion ; Inde ; Lisbonne ; Caraïbe ; Guadeloupe ; Guyane ; Cuba etc. ; p. 73-224), avant qu’une troisième partie, « Mémoires et enseignements » (p. 225-257), n’aborde les questions liées aux problématiques de transmission, rarement envisagées dans ce type d’ouvrage bien que pourtant cruciales. Superbement illustré de plus de 130 documents historiques et artistiques, Les Traites négrières coloniales appréhendent nécessairement le vaste phénomène à plusieurs échelles complémentaires. Réunissant les textes débattus lors d’un aventureux colloque international organisé à Dakar et à Gorée (« l’île aux esclaves », Sénégal) à la fin de l’année 2007 à l’initiative de l’Association de descendants d’esclaves noirs et de leurs amis (ADEN) [3] et sous le parrainage, en particulier, d’Aimé Césaire, le beau livre propose les analyses neuves des circonstances de la traite négrière et de l’esclavage. Croisant les regards portés sur ces phénomènes de part et d’autre des trois faces du tristement fameux triangle qui lia  entre elles les côtes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique, le recueil confronte les analyses selon trois points de vue imbriqués : ceux qui venaient des pays organisateurs du commerce des esclaves ; ceux qui venaient des pays fournisseurs de captifs ; et, enfin, ceux qui étaient les victimes et les destinataires du terrible voyage à travers l’océan, descendants d’esclaves et descendants de colons à travers un long métissage qui se poursuit et se complexifie sous nos yeux.

S’ouvrant sur la présentation d’une aussi difficile qu’indispensable « approche globale du phénomène négrier » dans ses diverses composantes (le pluriel s’impose pour embrasser l’ensemble des traites : orientale, intra-africaine et occidentale-coloniale) (Marcel Dorigny, p. 14-27), l’ouvrage se prolonge par un second chapitre sur « L’esclavage africain » (Catherine Coquery-Vidrovitch, p. 28-47) encadrant le propos avec clarté et précision scientifique. Si l’esclavage comme forme dominante des rapports sociaux est assez rare avant l’époque moderne, sa présence dans la Grèce antique et à Rome explique la déformation européocentrique qui a conduit à le considérer comme une étape préalable au servage féodal puis au salariat capitaliste (« Colonialisme externe et colonialisme interne », Samir Amin, p. 48-63). Enfin, justifiant l’ampleur du mouvement, le tragiquement célèbre Code noir de 1685 réglemente l’ensemble des rapports entre les strates de la population des colonies françaises en définissant, en particulier, le statut juridique des esclaves explicitement désignés comme des « êtres meubles » (Valérie Gobert-Séga, p. 64-71).

Massivement racialisée (seuls les Noirs d’Afrique en furent les victimes), la traite négrière coloniale présente des caractéristiques radicalement nouvelles, à la fois qualitatives et quantitatives : elle fut l’objet d’une législation minutieuse, tant au plan fiscal qu’administratif, sanitaire que commercial. Ainsi, les archives publiques et privées des grandes puissances d’alors abondent en documents précis sur les modalités et l’ampleur de cette traite occidentale. Cette abondance de sources a permis aux historiens, depuis plus de trois décennies, d’analyser avec rigueur les mécanismes mis en œuvre par les acteurs de la traite négrière : armateurs des ports, sources du financement des expéditions, capitaines des navires, fournisseurs des marchandises destinées à l’achat des captifs sur les côtes d’Afrique, planteurs des colonies acheteurs de cette main-d’œuvre servile, administrateurs chargés de la gestion et de la défense des colonies… Surtout, l’étude des sources notariales et portuaires a permis de mesurer l’importance démographique du prélèvement humain opéré sur le continent africain, mettant ainsi un terme aux polémiques qui faisaient rage depuis plusieurs décennies à ce sujet.

Avec environ 15% du total des captifs embarqués disparus en mer (soit entre 1,6 et 2 millions de morts), la mortalité au cours de la traversée fait ainsi de l’Atlantique « le plus grand cimetière de l’histoire ». L’intensité maximale de la traite européenne, qui lui donne toute sa spécificité historique, s’est en réalité concentrée sur une période très brève puisque 90% des esclaves africains déportés vers les colonies européennes des Amériques et de l’océan Indien l’ont été entre 1740 et 1850, soit à peine plus d’un siècle. C’est précisément ce caractère brutal, inscrit dans un laps de temps très court, qui a profondément marqué les esprits et heurté les consciences de nombreux contemporains : à l’apogée de cette activité « commerciale » si particulière de l’Europe, entre 1780 et les années 1820, 80 000 à 100 000 Africains furent achetés chaque année sur les côtes d’Afrique pour être vendus aux planteurs des colonies, chiffres vertigineux qu’aucune autre traite négrière n’a jamais atteints ni même approché de loin.

Les étapes du processus abolitionniste et les débats qui ne manquent pas de l’accompagner ne sont pas absents de l’ouvrage. Après avoir proscrit la traite négrière en 1815 lors du congrès de Vienne, les puissances européennes s’engagent derrière l’Angleterre dans une véritable croisade contre l’esclavage. En France, le décret du 27 avril 1848, inscrit explicitement dans l’héritage des Lumières, abolit ainsi l’esclavage dans toutes les colonies françaises au nom du « libre arbitre de l’homme » et parce que l’esclavage constitue « une violation flagrante du dogme républicain : liberté, égalité, fraternité ». Aboli au XIXe siècle, le phénomène laisse toutefois des traces profondes dans la conscience des peuples colonisés. Si l’impact de la traite pour l’Afrique reste une question polémique et, surtout, très complexe à appréhender, le monde d’aujourd’hui est en grande partie le fruit de ces immenses migrations humaines imposées par l’Europe alors en pleine expansion aux peuples d’Afrique pour remplacer les populations amérindiennes décimées sous le choc frontal des conquérants.

Accessible à tous et fondé sur une érudition scientifique solide – preuve, s’il en était besoin, que ces deux qualités ne sont pas antinomiques –, abordant sans fard un sujet souvent considéré comme austère, Les Traites négrières coloniales invitent à revisiter des horizons finalement mal connus, en s’efforçant de comprendre sans juger. La force pédagogique de l’ouvrage tient dans le riche dialogue qu’il propose entre des analyses aiguës, parfois saisissantes, et une abondante iconographie : intégrées aux textes, s’appuyant sur eux et les éclairant, les œuvres proviennent aussi bien de collections publiques, françaises et étrangères, que de collections privées. Certaines pièces sont ainsi présentées pour la première fois. L’ouvrage contient un lumineux entretien avec Sémou Pathé Guèye (), professeur de philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar – l’une des plus grandes universités africaines –, réalisé par Max-Jean Zins (p. 248-255). Sémou Pathé Guèye y pointe le « non-sens » du discours prononcé par le président Nicolas Sarkozy à l’université de Dakar en juillet 2007, et conclut lui-même de façon magistrale : « Parler de la traite, la resituer dans son contexte, c’est finalement aider une génération à s’approprier le passé pour mieux se prémunir contre de nouvelles formes d’exploitation. »

Malgré cette riche contribution, l’histoire des traites négrières continue de souffrir – comme, dans une moindre mesure, l’histoire des colonisations – d’un relatif isolement par rapport aux autres domaines d’études de la recherche historique. La persistance de mythes, de clichés et de légendes (dorées ou noires), voire de poncifs historiographiques tenaces lui restant attachés, continue de l’ankyloser de manière dommageable. Elle reste ainsi – pour peu que l’on accepte de sortir d’un certain européocentrisme et d’un certain manichéisme, forcément réducteurs – un vaste chantier, sans doute l’un des plus prometteurs qui s’offre aux praticiens et partisans d’une histoire globale et mondiale (global ou world history).

Notes :

[1] Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2004, rééd. coll. « Folio Histoire », 2006.

[2] Voir, en particulier, sur les éléments de celle-ci, Antoine de Baecque, « Il s’est fait traiter », Libération, 15 mars 2006, p. 36.

[3] Association née à la suite du vote par le Parlement français, le 21 mai 2001, d’une loi tendant à la reconnaissance par la France de la traite négrière et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, dite « loi Taubira », faisant suite au dépôt, le 22 décembre 1998 à l’Assemblée nationale, d’une proposition de loi de Christiane Taubira, députée de Guyane.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670