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« Actualité de l'affaire Dreyfus en 2009 ». Journée d'étude du 20 octobre 2009

Journées d'études | 20.01.2010 | Romain Dupré
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Il n’y a toujours « pas de fin en vue pour la recherche sur l’Affaire [1]  ». La journée d’étude du 10 octobre sur l’« actualité de l’affaire Dreyfus en 2009 » en témoigne parfaitement. Fruit d’un partenariat [2] , elle a été organisée au siège national de la Ligue des Droits de l’homme (LDH), à l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance d’Alfred Dreyfus et de Jean Jaurès et de l’inauguration, par le maire de Paris, de la salle Alfred Dreyfus au siège de la LDH. Cette journée entendait également poursuivre et élargir une partie des discussions initiées lors du colloque de 2006 « Être dreyfusard, hier et aujourd’hui », dont les actes étaient présentés par Emmanuel Naquet et Gilles Manceron [3] .

Les « nouvelles données dans l’historiographie de l’affaire Dreyfus » exposées par Philippe Oriol donnaient rapidement le ton à une actualité luxuriante depuis le dernier centenaire. Aux différents actes de colloques parus [4] s’ajoutent, en effet, des biographies d’acteurs essentiels de l’Affaire comme Picquart ou Dreyfus lui-même paradoxalement délaissé par l’historiographie [5] . De nombreuses études ont, en outre, été publiées ou le seront prochainement, à l’image de celle de Bertrand Tillier sur l’engagement des artistes dans l’affaire Dreyfus [6] . Sans oublier les nombreuses rééditions en cours, par exemple, des œuvres de Jaurès sous la direction de Gilles Candar. Dans cette actualité, ici non exhaustive, on regrettera la timidité de la recherche sur les rapports des Juifs à l’antisémitisme, comme si Philippe E. Landau avait déjà épuisé le sujet [7] . Pourtant, l’historiographie reste encore largement à écrire. Seuls quelques articles, non mentionnés lors de cette journée, sont consacrés à ce sujet depuis 2006 [8] . Bien que nécessaire pour appréhender au mieux les enjeux de l’Affaire, la recherche locale semble en outre s’être tarie, tout du moins sur le plan éditorial. Dans son Histoire de l’affaire Dreyfus, Philippe Oriol devrait néanmoins intégrer ces deux approches en tenant compte de l’historiographie, de la presse et des archives départementales [9] . Cette histoire méritait en tout cas d’être réécrite après, surtout, celle, problématique mais indispensable, de Joseph Reinach.

Tout aussi nécessaire est le récent travail de Michel Dreyfus sur L’Antisémitisme à gauche [10] . Un antisémitisme à gauche et non de gauche car, jusqu’à l’avènement de l’antisémitisme moderne, la gauche ne fait preuve d’aucune originalité par rapport à la droite et l’extrême droite. Ce sujet n’avait fait l’objet d’aucune synthèse générale en français. Et si l’intervenant n’a finalement que peu évoqué l’Affaire, elle constitue un tournant décisif pour la gauche, aussi bien idéologique que dans ses relations avec les Juifs [11] .

L’histoire de l’affaire Dreyfus recoupe ainsi des problématiques qui la dépassent et déborde de sa chronologie initiale. L’engagement dreyfusard ne se cantonne d’ailleurs pas à la seule défense du capitaine, comme le montre La Revue Blanche. « Quartier général des dreyfusards [12]  », elle s’est aussi engagée contre le colonialisme, l’impérialisme, etc. Commentée par Paul-Henri Bourrelier [13] , une exposition lui était consacrée ce 10 octobre, à travers des dessins issus du Cri de Paris, son complément hebdomadaire. Plus largement, c’est la « question de l’influence de l’Affaire après l’Affaire » qui se pose et, particulièrement, celle de l’« extension thématique et temporelle du dreyfusisme [14]  », fils rouges des actes du colloque dirigé par Emmanuel Naquet et Gilles Manceron. Cet ouvrage marquera certainement l’historiographie car, tout d’abord, il s’intéresse à des dreyfusards, des milieux, des moments, des lieux et des représentations quelque peu ou totalement délaissés jusqu’à présent. Ensuite, parce qu’il aborde dans ses deux dernières parties les enjeux passés et actuels de l’antisémitisme et, plus explicitement, la pérennité du dreyfusisme jusqu’à nos jours. L’Affaire se retrouve ici inscrite dans le temps long [15] , et sa mémoire résonne encore aujourd’hui.

L’élargissement du dreyfusisme à d’autres causes est parfaitement illustré par Vincent Duclert qui associe dans sa communication Jaurès, les Arméniens et Dreyfus [16] . La mobilisation suscitée par le massacre des Arméniens de 1894-1896 est essentielle pour comprendre l’engagement dreyfusard. L’Affaire relançant la cause arménienne, les deux combats sont liés principalement en termes d’hommes – celui en faveur des Arméniens précédant ou suivant l’engagement dreyfusard de certains – et de valeurs – la lutte pour le droit et la justice, contre la raison d’État, etc. Jean Jaurès témoigne de ces affinités mais, contrairement à son rôle dans la mobilisation dreyfusarde, son action pour les Arméniens est méconnue. Elle est pourtant fondamentale pour le mouvement arménophile et la compréhension de son socialisme, à l’image de son discours devant la Chambre du 3 novembre 1896 [17] .

Arménophile et dreyfusard également, Clemenceau publie sept ouvrages, entre 1899 et 1904, regroupant la plupart de ses articles parus depuis 1894 dans la presse sur l’affaire Dreyfus. Œuvre dreyfusiste importante, elle permet aussi de suivre le cheminement d’un homme qui embrasse la cause du capitaine dès 1897. Mais elle a été largement oubliée depuis, Vichy l’ayant fait retirer de la plupart des bibliothèques publiques. Sa réédition s’imposait donc. Objet de son intervention, Michel Drouin s’attelle à cette tâche depuis 2001 [18] . Elle se terminera avec l’amnistie, cette « honte » pour Clemenceau.

« Épilogue de l’affaire Dreyfus » et de cette journée, la panthéonisation d’Émile Zola du 4 juin 1908 a longtemps été négligée par l’historiographie, explique Alain Pagès [19] . Le transfert des cendres de l’écrivain rejoue pourtant l’Affaire en miniature. Depuis 2008, toutefois, les études se développent avec les travaux de l’intervenant, de Michel Drouin et ceux suscités par le colloque organisé pour le centenaire de la panthéonisation de Zola [20] . L’affaire Dreyfus doit ainsi être pensée jusqu’en 1908. D’ailleurs, il faut attendre cette panthéonisation pour que son histoire s’écrive. À la suite de la publication du 6ème tome de l’Histoire de Joseph Reinach, une semaine après la cérémonie [21] , les premiers ouvrages arrivent en effet dès 1909-1910, ouvrant la voie à une historiographie qui ne cesse de se développer depuis.

Notes :

[1] Propos d’Éric Cahm datés de 1995., cité par Michel Drouin, « 1994-2006. Réflexions sur douze années de recherche dreyfusienne », dans Michel Drouin, André Hélard et al. (dir.), L’Affaire Dreyfus, nouveaux regards, nouveaux problèmes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 47. 

[2] La Société d’études jaurésiennes, la Société littéraire des amis d’Émile Zola, la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus et la Ligue des Droits de l’homme.

[3] Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Être dreyfusard, hier et aujourd’hui, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 552 p.

[4] Par exemple : Cour de cassation, De la justice dans l’affaire Dreyfus, Paris, Fayard, 2006, 419 p.

[5] Christian Vigouroux, Georges Picquart, dreyfusard, proscrit, ministre : la justice par l’exactitude, Paris, Dalloz, 2008, 529 p. ; Vincent Duclert, Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006, 1259 p.

[6] Bertrand Tillier, Les Artistes et l’affaire Dreyfus (1898-1908), Seyssel, Champ Vallon, 2009, 448 p.

[7] Philippe E. Landau, L’Opinion juive et l’affaire Dreyfus, Paris, Albin Michel, 1995, 152 p.

[8] Par exemple : Marie Aynie, « Témoignages de Juifs dreyfusards ordinaires », Les Cahiers du judaïsme, 25, 2009, p. 102-107.

[9] Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus, t. 1, L’affaire du capitaine Dreyfus, 1894-1897, Paris, Stock, 2008, 392 p. Les tomes 2 et 3 sont à paraître en 2010.

[10] Michel Dreyfus, L’Antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, 2009, 345 p.

[11] Michel Dreyfus, « L’Antisémitisme à gauche... aussi », dans Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Être dreyfusard…, op. cit., p. 371 et 384.

[12] Venita Datta, « Au cœur de la mêlée : La Revue blanche », dans Michel Drouin (dir.), L’Affaire Dreyfus de A à Z, Paris, Flammarion, 1994 (dernière édition revue : 2006), p. 477.

[13] Voir : Paul-Henri Bourrelier, La Revue blanche : une génération dans l’engagement, 1890-1905, Paris, Fayard, 2007, 1199 p.

[14] Gilles Manceron et Emmanuel Naquet, « L’engagement dreyfusard, histoire, postérité et actualité », dans Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Être dreyfusard…, op. cit., p. 32.

[15] Jean-Pierre Peter, « Dimensions de l’affaire Dreyfus », Annales ESC, vol. 16/6, novembre-décembre 1961, p. 1141-1167.

[16] Voir : Jean Jaurès, Il faut sauver les Arméniens, établissement de l’édition, notes et postface par Vincent Duclert, Paris, Mille et une nuits, 2007, 78 p.

[17] Gilles Candar, Emmanuel Naquet et Philippe Oriol, « Pierre Quillard, écrivain, défenseur des hommes et des peuples », dans G. Manceron et E. Naquet (dir.), Être dreyfusar..., op. cit., p. 167 ; Jean Jaurès, Il faut..., op. cit., passim.

[18] Georges Clemenceau, L’Affaire Dreyfus. L’iniquité, introduction de Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2001, 586 p. ; Georges Clemenceau, L’Affaire Dreyfus. Vers la réparation, édition établie par Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2003, 762 p. ; Georges Clemenceau, L’Affaire Dreyfus. Contre la justice, édition établie par Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, 2007, 615 p. ; Georges Clemenceau, L’Affaire Dreyfus. Des juges, édition établie par Michel Drouin, Paris, Mémoire du livre, à paraître en 2009.

[19] Auteur d’Émile Zola, de J’accuse au Panthéon, Saint-Paul, Lucien Souny, 2008, 414 p.

[20] Michel Drouin, Zola au Panthéon. La quatrième affaire Dreyfus, Paris, Perrin, 2008, 165 p. ; « Zola au Panthéon », colloque organisé à Paris les 5-7 juin 2008, actes à paraître.

[21] Joseph Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, tome 6 : La révision, Paris, Fasquelle Éditions, 1908, 565 p.

Romain Dupré

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  • ISSN 1954-3670