Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

L'Europe du Sud (Espagne, Portugal, Grèce) : nouvelles approches historiographiques des dictatures et de la transition démocratique (1960-2000)

Coordination : Anne Dulphy, Matthieu Trouvé, Victor Pereira

Introduction

Anne Dulphy, Victor Pereira, Matthieu Trouvé

 


Autour de l'historiographie

Penser l’État. Une relecture de l’historiographie récente sur l’ « Estado Novo » (2010-2015)

Bruno Monteiro

L’article présente une lecture critique sur la recherche historiographique menée au Portugal, depuis 2010, sur l’«Estado Novo». Il analyse plus particulièrement la place de l’État au sein du régime. L’auteur commence par définir les récents changements que connaît l’univers académique portugais, changements qui ont favorisé des réorientations intellectuelles dans l’historiographie du pays. Réalisant un inventaire critique des courants hégémoniques de l’historiographie portugaise contemporaine sur l’«Estado Novo», l’auteur introduit, ensuite, des travaux de recherche qui portent un potentiel de renouvellement pour ces études. Ces travaux explorent, notamment, la vision de l’État comme une «configuration de relations de pouvoir», l’action de l’État dans la manipulation et la construction des « problèmes » et les rapports entre les agents bureaucratiques et les classes populaires. L’article s’achève avec un appel à une posture autoréflexive sur les polémiques historiographiques.


Comment la connaissance historique de l’Espagne permet-elle de dépasser les contraintes idéologiques : le legs historiographique de José María Jover Zamora et Manuel Tuñón de Lara

Benoît Pellistrandi

L’histoire contemporaine en Espagne s’est construite sous la double contrainte d’une interprétation essentialiste de l’histoire nationale héritée des combats idéologiques du xixe siècle et d’un régime franquiste attaché à combattre le libéralisme. Sous l’impulsion de pionniers, l’étude de l’Espagne contemporaine a acquis sa réputation scientifique et sa qualification universitaire. Cet article, par l’exemple de Jover Zamora (1920-2006) et de Tuñón de Lara (1915-1997), tend à montrer comment le développement de cette discipline qu’est l’histoire contemporaine constitue une étape culturelle et scientifique pré-politique essentielle à la création des fondements d’une culture pour la démocratie espagnole.


La diversité des approches mémorielles

Qui sont les Grecs ? Traces de guerre, vestiges d’Empire et mémoires en conflit

Anne Couderc

Cet article présente les débats en Grèce autour de l’identité nationale, complexe parce que partagée entre l’héritage impérial ottoman et l’appartenance à l’Europe. Il fait état des conflits de mémoire liés aux traces de guerre matérielles et psychiques laissées par l’échange massif de populations gréco-turque de 1923 et par la guerre civile de 1945-1949 et il prend aussi la mesure du récent renouvellement historiographique sur ces questions et son impact sur un débat public devenu intense depuis les années 2000.


Les reconfigurations de la mémoire du colonialisme portugais : récit et esthétisation de l’histoire

Nuno Domingos

L’empire colonial est un élément central de la construction officielle de l’identité nationale portugaise. Le processus d’indépendance des anciennes colonies après le 25 avril 1974 a conduit à la reconfiguration des manières de raconter le passé. Basé sur deux études de cas, cet article prétend analyser comment des nouvelles médiations et des nouveaux récits ont été utilisés pour reconfigurer cette mémoire. Le cas de la construction biographique du joueur de football mozambicain Eusébio da Silva Ferreira, le grand héros du football portugais, et l’analyse de l’héritage de l’architecture coloniale moderne portugaise visent à démontrer le rôle que ces récits produits dans des champs d’activités spécifiques ont joué dans le maintien d’un discours portant sur la grandeur coloniale, discours qui est lui-même une dimension de l’institutionnalisation de ces champs.


L’Espagne entre deux transitions ? De la mémoire de la guerre civile à celle de l’après-guerre (1975-2007)

Stéphane Michonneau

À la mort de Franco, en 1975, la mémoire de la guerre civile occupe une grande part de l’espace public de débat, dans le sens d’une légitimation du régime dictatorial mais aussi d’une réévaluation de la tradition de gauche. La transition démocratique sanctuarise rapidement la mémoire de la guerre civile hors du champ de la lutte politique, organisant une forme de silence des politiques mémorielles qui contraste avec la vigueur des souvenirs encore vivaces dans la société. Ce compromis perdure jusqu’à ce que les comptes de l’après-guerre civile viennent à se régler : la redécouverte de l’intensité de la répression franquiste rend caduc le pacte transitionnel qui avait troqué la justice rendue aux victimes du franquisme contre la paix sociale. Pour autant, peut-on parler de « seconde transition », comme le soutinrent les acteurs ? Le surgissement de la revendication sociale pour la « récupération de la mémoire historique » est-il parvenu à clarifier le rapport ambigu que les Espagnols entretiennent avec le conflit civil et ses conséquences ?


Nouvelles perspectives historiques

« Le peuple portugais est contre-révolutionnaire. » La perspective de la presse espagnole sur la révolution portugaise de 1974-1975

Rita Luis

Le rapport de l’Espagne avec la révolution de 1974-1975 au Portugal a été profondément marqué par la situation dans laquelle se trouvait le régime franquiste : à mi-chemin entre la libéralisation défendue par le secteur technocratique, palpable dans la rhétorique « aperturista » (de l’ouverture), et le maintien du statu quo, dans le discours « inmovilista » opposé. L’information audiovisuelle étant le monopole de l’État, la presse écrite était le lieu de l’émergence de la dissension possible à l’intérieur de la sphère publique du régime. Avec les caractéristiques de cette sphère publique, la défense de la modération s’impose comme consensuelle. En ce sens, nous prétendons aborder l’opposition entre les catégories de « peuple » et de « masses » dans le discours dominant de la presse espagnole, car cette opposition définit, dans une certaine mesure, la couverture médiatique du processus révolutionnaire au Portugal.


Les victimes oubliées de la transition espagnole

Sophie Baby

Dans le paysage victimaire espagnol, en pleine effervescence depuis le début du XXIe siècle, les victimes de la transition démocratique peinent à faire entendre leur voix. Longtemps oubliées, écrasées par le poids du mythe d’une transition sans effusion de sang, et donc sans victime, elles font aujourd’hui irruption dans le débat public. L’analyse des dynamiques de ce processus de victimisation montre néanmoins à quel point elles sont incapables de constituer un collectif efficace : écartelées entre plusieurs causes victimaires, celles du terrorisme, du franquisme et du conflit basque, elles portent en elles un brouillage des perceptions victimaires emblématique des situations où les conflits se sont superposés les uns aux autres. Dans ce cadre, les évidences acquises perdent pied et viennent se heurter à une tension encore non résolue en Espagne, celle qui se noue entre historicité et morale, entre prise en compte des temporalités du réel et universalisation de la condition victimaire.


Femmes espagnoles émigrées dans la seconde moitié du XXe siècle. Discours et vie quotidienne

Ana Fernández Asperilla

Cet article analyse la trajectoire des émigrantes espagnoles en Europe pendant deux décennies, au cours de la période allant de la création en 1956 de l’Institut espagnol d’émigration (Instituto Español de Emigración) jusqu’à la fin de la dictature franquiste en 1975. Notre attention se porte sur la vie quotidienne des émigrantes et sur l’étude de leurs processus migratoires. Après avoir examiné puis comparé les discours sur l’émigration féminine et masculine, deux aspects essentiels du discours quotidien tenu par les émigrantes dans les pays d’accueil seront examinés : celui relatif à l’insertion dans la vie active et celui qui relève du suivi de l’éducation des enfants. Dans les deux domaines, leurs expériences leur permirent à la fois de rendre possible le modèle féminin de « l’ange du foyer » et d’atteindre des niveaux d’autonomie personnelle inenvisageables dans l’Espagne franquiste. Enfin, sera suggérée une série d’aspects qui doivent être pris en compte dans l’étude de l’histoire des migrations afin de discerner les spécificités de l’émigration des femmes espagnoles dans la seconde moitié du XXe siècle.


La politique extérieure espagnole de la fin du franquisme et son héritage sur la transition démocratique

Rosa María Pardo Sanz

Au cours de la dernière décennie, l’historiographie consacrée à la politique étrangère espagnole du franquisme et de la transition démocratique a élargi ses thèmes, ses approches et sa chronologie. L’article propose d’abord une révision des principaux apports et des nouvelles perspectives de recherche. Son objectif final est d’approfondir l’étude de la politique extérieure de la fin du franquisme, plus nationaliste et pragmatique, pour pouvoir expliquer quelques-unes des clés de la politique étrangère de la transition démocratique. L’hypothèse défendue ici est que, malgré l’isolement final de la dictature, les principales lignes de force de la diplomatie franquiste ont été conservées après 1975 : engagement européen, politiques de soutien aux mondes latino-américain et arabe, et lien de sécurité avec les États-Unis. S’il y eut bien une démocratisation des principes, des moyens et du processus de prise de décision, jusqu’en 1986 les grands axes de l’action extérieure espagnole n’ont pas été fondamentalement modifiés.


« Quel pays plus que la Grèce ? » La place de la Grèce dans la construction de l’Europe : une mise en perspective historique

Víctor Fernández Soriano

En juillet 1961, à l’occasion de la signature d’un accord d’association entre la Grèce et la CEE, le vice-président de la Commission européenne Jean Rey se demandait dans son allocution : « Quel pays plus que la Grèce, quel peuple plus que le peuple hellénique était digne de devenir le premier associé de la Communauté ? ». Cet article dresse un panorama de la participation de la Grèce au processus de construction européenne. Il tente de vérifier l’hypothèse selon laquelle cette participation revêt une signification politique non seulement pour la Grèce elle-même, mais aussi en ce qui concerne certains aspects de la configuration politique de l’Europe. Pour ce faire, il s’appuie sur l’historiographie actuelle, compte tenu du fait que celle-ci s’intéresse depuis quelques années de plus en plus au cas grec. Cette synthèse inspirée des réflexions contenues dans les études les plus récentes contribue à évaluer en termes historiques quelle a été la place de la Grèce dans le processus d’intégration européenne depuis la signature de son accord d’association en 1961.


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  • ISSN 1954-3670