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Comptes rendus
   

Evgeny Finkel, Ordinary Jews. Choice and Survival During the Holocaust,

Princeton, Princeton University Press, 2017.

Ouvrages | 04.06.2019 | Jan Burzlaff
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La Shoah et sa mémoire nous hantent. Pourtant, parmi le déferlement massif de livres, d’expositions et de films pour lesquels une vue d’ensemble n’est même plus maîtrisable pour un spécialiste, certaines études se démarquent. Depuis une bonne dizaine d’années, la voix des victimes juives a émergé, même si la voix des femmes et des enfants fait encore parfois défaut. La plupart des récits se contentent cependant de dépeindre les expériences des survivants juifs. Ordinary Jews (Juifs ordinaires), le récent livre de Evgeny Finkel, politologue enseignant à l’antenne de la Johns Hopkins University à Washington D.C. (USA), va plus loin en analysant, par une variété de sources jusqu’ici inexplorées, comment les juifs réagissaient à la persécution puis à l’extermination. Il contribue, ce faisant, à répondre à l’une des questions fondamentales de la Shoah : comment explique-t-on les différences du taux de survie des victimes juives dans l’espace et le temps ? D’emblée, le titre évoque celui des hommes ordinaires, l’ouvrage de référence de Christopher R. Browning de 1992 qui démontrait que le bataillon 101 de la police de l’ordre (Ordnungspolizei), composé d’hommes d’âge moyen de Hambourg, avait tué environ 83 000 juifs en raison de la pression de leurs semblables, de l’obéissance à l’autorité et des circonstances de la guerre[1]. Evgeny Finkel, qui a gagné le prix du meilleur doctorat de l’American Political Science Association, nous convie ici à une histoire au plus près des victimes au croisement de l’histoire et de la science politique. Avec une question abrupte dans sa formulation, mais particulièrement féconde pour l’historien : les juifs avaient-ils des choix face au génocide ?

Comment se comporter face aux nazis ?

À Białystok, en Pologne actuelle, seulement peu de gens échappaient à la mort tandis qu’à Minsk, des milliers fuyaient en direction des forêts immenses de la Biélorussie. Comment expliquer de telles différences ? Contre l’idée que les juifs et d’autres victimes souffraient de « choix sans choix » (choiceless choices), comme l’avait affirmé l’érudit littéraire Lawrence L. Langer, Evgeny Finkel pose deux questions fondamentales : pour quelles raisons des juifs adoptaient-ils certaines stratégies plutôt que d’autres, et pourquoi différaient-elles par endroits[2] ? Pour y répondre, l’auteur se concentre sur les ghettos de Minsk, Cracovie et Białystok, un échantillon judicieux. En effet, les trois villes étaient de grands centres de l’administration nazie et avaient entre 50 000 et 70 000 habitants, dont le même pourcentage de juifs. Une fois établis dans la violence et séparés par une clôture, et dans le cas de Cracovie par un mur du reste de la ville, les trois ghettos étaient pourvus d’un conseil juif et d’une police juive ; plus tard un réseau de résistance clandestine s’y organisa. De même, contrairement à d’autres ghettos, la population y faisait preuve de toute une gamme de comportements, allant de la collaboration avec les nazis jusqu’à la résistance armée – la seule que Raul Hilberg, le doyen des études sur la Shoah, jugeait légitime[3]. Les sources assemblées sont impressionnantes : cinq cents vidéos d’entretiens, des témoignages écrits, des journaux intimes, des mémoires publiées et des lettres en anglais, polonais, hébreu et russe, collectés notamment en Californie et à Jérusalem, Yale et Washington D.C.

De ces collections méticuleusement analysées surgit toute une palette de comportements qui vient compliquer le clivage « résistance » et « collaboration » qui, bien que complexifié ces dernières années, continue à structurer l’historiographie[4]. En effet, Finkel développe une nouvelle typologie pour les victimes qui part de la « coopération » et de la « collaboration », passe par la « débrouillardise » et « l’observance d’ordre », pour arriver à la « résistance » qui désigne, à l’autre extrême, la prise d’armes et la tentative de nuire aux bourreaux nazis. Ces couples méthodologiques doivent être vus ensemble. Dans le cas de la « coopération » et de la « collaboration », la focale se porte sur l’intégrité de la communauté juive à laquelle la « collaboration » porte atteinte. La « coopération », au contraire, était pratiquée par des gens politiquement actifs avant la guerre. La « débrouillardise » (coping), majoritaire parmi les juifs, signifie pour Finkel le comportement de ceux et celles en danger qui ne résistaient ni ne coopéraient mais tentaient de survivre (p. 73). Cette stratégie s’oppose à « l’observance d’ordre » qui avait surtout lieu dans des périodes à l’issue incertaine, lors de la fermeture des ghettos ou de leur occupation par la SS. C’est cette image des juifs allant à leur mort comme des agneaux que l’on a retenue et que souvent des historiens ont à tort perpétuée. Finalement, « l’évasion » signifie la fuite, la vie en cachette ou sous de faux papiers. Certains critiques ont remarqué que ce concept de résistance inclut uniquement la participation active contre les bourreaux, ce qui irait contre tout ce que l’on sait d’une anthropologie sociale de l’opposition qui, à la suite de James Scott, avait fondé son idée de résistance sur les actes minimes et quotidiens[5]. On ne doit cependant pas perdre de vue que, malgré les rumeurs qui circulaient dans les ghettos, les tentatives de résister activement étaient minoritaires, ce qui était en partie dû à la différenciation interne – religieuse, sociale, politique – des juifs ghettoïsés.    

Pourquoi certains ont-ils survécu ?

Comment expliquer, dès lors, cette variété de comportements face à l’oppression et à l’extermination ? Pour Evgeny Finkel, il n’est heureusement pas question de revenir sur le soi-disant « caractère inné » de tel ou tel groupe national ou ethnique, à l’instar des bourreaux allemands auxquels Daniel J. Goldhagen attribuait, dans les années 1990, un « antisémitisme éliminatoire » depuis Luther, affirmation vivement réfutée par Christopher R. Browning et d’autres. Une perspective plus convaincante doit dépasser les six ans de la guerre et de la Shoah. Ainsi posée, la recherche de Finkel nous plonge dans la période de l’entre-deux-guerres (1918-1939). Des critères aussi essentiels, et jusqu’ici négligés, que l’engagement politique, l’intensité de la répression dont certaines communautés juives souffraient, le degré d’assimilation dans la société chrétienne dominante et la composition des réseaux sociaux voient alors le jour (p. 193). L’auteur s’inscrit dans un courant de chercheurs – l’on peut penser à Elissa Bemporad, Jeffrey Kopstein et Jason Wittenberg pour l’URSSS – qui considèrent à juste titre l’avant-guerre comme un temps fondateur pour la Shoah[6]. Avant tout, tel est l’argument de l’auteur, l’intégration sociale et culturelle acquise avant l’invasion nazie permettait à certains d’opter pour l’évasion et la fuite grâce à l’entraide fournie par des non-juifs. Des communautés juives en proie à la discrimination et à la violence durant l’entre-deux-guerres étaient plus à même de choisir la résistance active à l’instar de Hersh Smolar, communiste de langue polonaise à Minsk. Au contraire, en l’absence de telles aides, la débrouillardise sur place reposait sur les organisations juives du ghetto, ce qui s’avérait une bombe à retardement. Recourant à l’analyse des réseaux dans la lignée de Mark Granovetter, Finkel souligne ainsi l’importance des relations avec des non-juifs datant de l’avant-guerre, qu’elles soient sociales, économiques ou politiques.

De nouvelles perspectives pour une histoire des victimes de la Shoah

Se concentrer sur les victimes veut dire aussi abandonner une perspective de la Shoah centrée sur l’État allemand et la machinerie bureaucratique en faveur d’une multitude d’épisodes qui incluent la perte de sens, la solidarité à de rares occasions et la destruction sociale à tous les niveaux. Ordinary Jews éclaire la variation du taux de survie dans l’espace, l’un des défis majeurs qui attendent les chercheurs. Certains historiens se sont montrés hésitants en ce qui concerne les méthodes quantitatives qu’emploie l’ouvrage et ce qu’ils perçoivent comme des généralités[7]. Mais l’ouverture aux sciences sociales s’avère nécessaire si l’on veut faire avancer la démarche historique, accusée, souvent à juste titre, de favoriser la micro-histoire aux dépens de vues plus larges et d’une compréhension d’ensemble. En effet, cette nouvelle typologie pourrait aussi s’appliquer aux juifs se cachant dans les campagnes de l’Est, thématique au cœur de l’ouvrage dirigé par la nouvelle école polonaise de la Shoah autour de Barbara Engelking et Jan Grabowski, récemment de passage à l’EHESS[8]. Ce qui reste aussi largement inexploré est la différence linguistique entre juifs et non-juifs – était-ce un critère dans le comportement des non-juifs, souvent essentiel dans la survie des victimes ? Certes on peut critiquer dans l’ouvrage de Finkel l’absence de documents en allemand et en yiddish, première langue du témoignage dans l’immédiat après-guerre ; mais on peut aussi en retenir une invitation à explorer à nouveaux frais des thématiques comme l’alimentation ou le travail forcé. Grâce à son ouvrage, de futures études de cas pourront agrandir la base de données et aborder explicitement les choix des femmes juives, la plupart du temps absentes de l’analyse.

En définitive, la démarche même d’analyser le comportement des victimes juives peut paraître provocante pour ceux qui hésitent encore à approcher la Shoah avec les méthodes des sciences sociales. Si les critères que Finkel propose sont par nature incomplets, ils s’avèrent bien salutaires dans la mesure où l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah a besoin de telles études audacieuses. Celles-ci nous rappellent combien ces événements continuent à nous échapper et, avant tout, combien il faut combiner nos efforts pour les appréhender.

Notes :

[1] Christopher R. Browning, Des Hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 2002 [éd. originale 1992].

[2] Lawrence L. Langer, Versions of Survival: The Holocaust and the Human Spirit, New York, State University of New York Press, 1982, qui mettait en lumière la situation conflictuelle sans précédent dans laquelle les juifs étaient plongés.

[3] Raul Hilberg, La Destruction des juifs dEurope, traduction de l’anglais par AndréCharpentier, Pierre-Emmanuel Dauzat, Marie-France de Paloméro, 3 tomes, Paris, Gallimard, coll. “Folio Histoire, édition definitive 2006 [1ère edition originale 1961].

[4] Pour des propositions de renouvellement, voir par exemple Vesna Drapac and Gareth Pritchard, Resistance and Collaboration in Hitlerʼs Empire, Basingstoke, Routledge, 2017.

[5] James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subaltern, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 [[1ère edition originale 1990]. Pour la réponse de l’auteur à ces critiques, voir Evgeny Finkel, “Choice and Survival Across Approaches and Disciplines”, Shofar, n° 36, 2018, pp. 239-247.

[6] Jeffrey S. Kopstein et Jason Wittenberg, Intimate Violence: Anti-Jewish Pogroms on the Eve of the Holocaust, Ithaca, Cornell University Press, 2018 ; Elissa Bemporad, Becoming Soviet Jews: The Bolshevik Experiment in Minsk, Bloomington, Indiana University Press, 2013.

[7] Voir par exemple Maximilian Becker, Evgeny Finkel: Ordinary Jews. Choice and Survival during the Holocaust”, Sehepunkte 19, 2019, en ligne, http://www.sehepunkte.de/2019/03/32891.html [lien consulté le 16/05/2019].

[8] Barbara Engelking et Jan Grabowski, Dalej jest noc. Losy Żydów w wybranych powiatach okupowanej Polski, Varsovie, Centrum Badan nad Zaglada Zydow, 2018. Pour un excellent résumé, voir Judith Lyon-Caen, “Les historiens face au révisionnisme polonais”, La Vie des Idées, avril 2019, en ligne https://laviedesidees.fr/Les-historiens-face-au-revisionnisme-polonais.html [lien consulté le 16/05/2019].

Jan Burzlaff

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  • ISSN 1954-3670