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Le dossier

La Grande Guerre comme initiation. Vivre et dire les premières expériences

Coordination : Franziska Heimburger et Nicolas Patin

La Grande Guerre comme initiation. Vivre et dire les premières expériences

Franziska Heimburger , Nicolas Patin
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François Furet estimait, dans Le Passé d’une illusion, que la Grande Guerre était la première guerre démocratique et industrielle[1]. Il essayait d’isoler la nature de cet événement européen inédit, par son ampleur, sa violence, la teneur de ses mécanismes, pour tenter de comprendre la nouveauté radicale de cette « catastrophe originelle » (Georges F. Kennan).

La guerre avait certes été anticipée, imaginée, fantasmée[2] ; préparée, évidemment. Mais ce capital d’anticipation était inégalement réparti dans les différentes institutions et au sein même des sociétés européennes : si les militaires, eux-mêmes, alors qu’ils étaient censés organiser la guerre à venir, furent désarçonnés dès le mois d’août 1914 par la violence des combats et le nombre faramineux de victimes, il est facile de comprendre que d’autres groupes sociaux, beaucoup moins préparés, furent totalement sidérés, dès les premiers mois de la guerre, même s’ils surent se montrer résilients par la suite. Cette sidération était ambiguë : elle pouvait conduire à un refus de la guerre, relativement rapide, mais également à des formes d’adhésion. On retrouve cette disposition chez les intellectuels allemands, par exemple, qui se rallient en masse à « l’esprit de 1914 », persuadés que la guerre aboutit à la deuxième fondation du Reich, mais aussi, dans les couches plus populaires, au mois d’août, lorsque, passée la résignation et l’angoisse de la déclaration de guerre et des premiers départs, un certain enthousiasme s’exprime face à la capacité de l’État moderne à organiser une mobilisation jamais vue jusque-là[3], et à ainsi se « mettre en guerre ».

La guerre impose à tous les contemporains de développer des trésors d’adaptation, le mot étant bien trop faible. Si un élément n’a été que peu anticipé, c’est bien la temporalité du conflit[4] : les États-majors n’ont prévu les munitions que pour quelques mois de combat. La nouveauté de la guerre n’est donc pas cantonnée aux baptêmes du feu et aux premiers mois d’affrontements, loin s’en faut, même si ce sont les plus meurtriers : le conflit est, dans son développement, dans les déchirements qu’il créée, un défi continuel, une « courbe d’apprentissage » (learning curve)[5] qui prend, bien souvent, la forme d’un impressionnant dénivelé.

À hauteur d’hommes, qu’en a-t-il été ? Si Ernst Jünger a éprouvé le besoin, après-guerre, de décrire la guerre comme une « expérience intérieure[6] », c’est bien qu’il fallait dire quelque chose de ce traumatisme, de cette première expérience, incommensurable. La Grande Guerre a ainsi fonctionné comme une gigantesque « initiation » européenne, qu’il est tentant de réduire à son contenu terrifiant, mais qui recouvre, en réalité, des modalités très variées, de la plus négative et traumatique à l’appropriation d’expériences plus positives. La question centrale est celle de la durabilité de ces expériences. L’on ne peut nier que la guerre recompose, en très peu de temps, l’ensemble des rapports sociaux européennes – entre civils et militaires, entre hommes et femmes, entre front et arrière… –,et l’un des objectifs de ce dossier est d’évaluer la durabilité de cette « initiation », même si la chronologie adoptée par les articles ne permet pas toujours d’évaluer la longue durée du changement initié par la Grande Guerre.

La deuxième orientation de ce dossier est de comprendre comment les acteurs, face à cette sidération, ont développé, dans leurs récits, une capacité de résilience. Comment dire la nouveauté ? Comment mettre des mots sur des expériences totalement inédites ? La littérature, la gravure, la pratique littéraire, mémorielle ou historienne, apparaissent alors comme une partie intégrante du processus d’adaptation des sociétés européennes à la guerre.

L’article de Claire Morelon sur la ville de Prague pendant la Grande Guerre ne se concentre pas sur ce volet narratif. Il montre, simplement et directement, comment dans cette ville de l’arrière, qu’on pourrait penser relativement épargnée par les conflits qui touchent les empires centraux, la guerre met les autorités publiques et la population face à des situations inédites, dans leur nature comme dans leur ampleur. L’arrivée de réfugiés, en masse, dans la ville tchèque et allemande, oblige la population, confrontée à cette première expérience, à s’adapter rapidement à la situation. Cette adaptation, sur le temps long, aboutit à de nombreuses tensions, notamment avec une très forte augmentation de l’antisémitisme, face à l’afflux d’émigrants de Galicie.

Qu’en est-il de ces expériences sur le front lui-même, pour les soldats ? Jacqueline Carroy propose, dans son article sur les « rêves de guerre », une perspective très originale, sur la manière dont la guerre a affecté la vie nocturne des soldats, et la manière dont, par la suite, ils ont mis en mots ces rêves. Son article donne à voir les ruptures, mais conclut aussi à une relativisation des « premières fois », ou du moins au décalage chronologique d’un certain nombre de phénomènes : la compréhension de l’initiation guerrière n’a pas toujours la temporalité que l’on croit.

Marine Branland, en s’intéressant aux productions picturales d’artistes prisonniers de guerre, montre comment la situation de captivité, totalement inédite pour les auteurs qu’elle analyse, produit un renversement des représentations : le camp de prisonniers place dans les mêmes espaces des acteurs que tout opposait. Le spectateur du « zoo humain[7] » de l’avant-guerre se retrouve avec ceux qu’ils observaient il y a peu : les soldats coloniaux. Cette expérience inédite, ce reversement des représentations coloniales, à l’échelle micro, pousse les prisonniers à s’interroger sur les stéréotypes dominants, et à inventer une forme picturale qui soit en mesure de rendre compte de ce changement. Ces voix discordantes trouvent-elles un écho plus tardif, ou, pour le dire autrement, la guerre contribue-t-elle à modifier en profondeur les représentations initiales ? Il semble que la durabilité de cette « initiation à l’autre » n’ait pas fondamentalement ébranlé les représentations dominantes.

Les écrivains serbes qu’analyse Dunja Dusanic semblent avoir, eux, marqué le passage de la littérature serbe dans l’époque dite « moderne ». Dans leur volonté d’inventer une langue qui soit à la mesure de leur expérience de guerre – et en cela, l’article apporte une pièce importante à notre connaissance des littératures de guerre européennes –, les écrivains-combattants ont posé un certain nombre de canons, une manière de « dire les premières expériences » qui s’est par la suite installée. Comme dans l’article de Jacqueline Carroy, cette production de récit n’est pas nécessairement liée à la temporalité de la guerre, et ici, il existe parfois de longues années entre l’expérience de guerre proprement dite, et la possibilité de trouver la forme adéquate pour dire le traumatisme.

On retrouve cette tension dans l’article de Benjamin Gilles sur les anthologies de guerre, en France et en Allemagne. L’auteur montre avec talent que la pratique de l’anthologie de textes, si elle existait avant la guerre, trouve une application parfaite au moment du conflit, pour répondre à un certain défi : comment dire une guerre qui engage toute une société ? Comment rendre la polyphonie des voix ? L’anthologie, comme genre protéiforme, permet-elle de dire une guerre aux expériences elles-mêmes si différentes ? En analysant la temporalité de la mode des anthologies, mais aussi les différences dans les deux espaces culturels qu’il étudie, l’auteur montre comment cette manière spécifique de dire la guerre a permis de créer une intelligence individuelle et collective de la nouveauté guerrière.

Quelles sont les premières expériences d'écriture historienne du premier conflit mondial ? Avec le cas de Hermann Stegemann, Gerd Krumeich a choisi un exemple qui permet de mettre en lumière la transformation d'une écriture « à chaud », journalistique, pendant la guerre, vers un discours historien qui fait autorité dans l'entre-deux-guerres en Allemagne. Gerd Krumeich soulève des questions cruciales concernant le positionnement vécu et perçu de l'auteur, mais également au sujet de la nature de ces écrits historiques, œuvre d'un passionné, vulgarisateur doué, « dilettante » dans le meilleur sens du terme.

Ce défi se retrouve dans la muséographie et la mémoire de la guerre, qui se développe dès avant la fin du conflit. L’analyse de Jennifer Wellington sur les musées de guerre dans l’Empire britannique montre, là encore, des institutions et des acteurs qui s’interrogent sur la manière de mettre en mots, et en musée, l’expérience de guerre selon des modalités culturelles et nationales bien différentes. Elle y montre de façon efficace que la forme prise par la mémoire publique dans un musée est moins liée à son origine, à l'expérience fondatrice et en l’occurrence à la guerre elle-même qu’au contexte de mise en place de la mémoire, à la volonté politique du moment – et notamment dans le contexte australien, au choix de voir la Grande Guerre comme une première expérience fondatrice de la jeune nation.

L’ensemble du dossier donne à voir, dans le même temps, la violence de la guerre, la volonté des acteurs, malgré tout, de dire la nouveauté de cette guerre, de trouver une forme adaptée à cette expérience, et par là même, de créer, même quand le capital d’anticipation était très faible, et la sidération d’autant plus forte, une intelligence individuelle et collective du phénomène guerrier. Aucun des articles ne conclut à une totale rupture par rapport aux situations antérieures ; ces articles permettent d’évaluer, au cas par cas, la profondeur des cassures ou la persistance de structures anciennes, ne partant pas du principe que la guerre est forcément, partout et toujours, une révolution totale. Ce faisant, le dossier[8] montre, du moins nous l’espérons, la capacité des individus, dans leur expérience comme dans leur mise en récit, à s’adapter à la guerre.

Pour citer cet article : Franziska Heimburger et Nicolas Patin, « La Grande Guerre comme initiation. Vivre et dire les premières expériences », Histoire@Politique, n° 28, janvier-avril 2016, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] François Furet, Le passé d’une illusion : essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Le Livre de poche », 1995, p. 45.

[2] Heather Jones, Arndt Weinrich, « The Pre-1914 Period : Imagined Wars, Future Wars », dans Francia, Bd. 40, 2013, p. 2.

[3] Voir, notamment, Nicolas Beaupré, Heather Jones, Anne Rasmussen, Dans la guerre. Accepter, endurer, refuser, Paris, Les Belles Lettres, 2015.

[4] Nicolas Beaupré, « La guerre comme expérience du temps et le temps comme expérience de guerre », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 117, 2013, p. 166.

[5] Pour une discussion de ce concept, voir : William Philpott, Beyond the « Learning Curve »: The British Army’s Military Transformation in the First World War, RUSI, 2009, disponible en ligne https://rusi.org/commentary/beyond-learning-curve-british-armys-military-transformation-first-world-war.

[6] Ernst Jünger, Der Kampf als inneres Erlebnis, Berlin, E. S. Mittler, 1922, 116 p.

[7] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, Zoos humains.De la Vénus Hottentote aux reality show, Paris, La Découverte, 2002. 

[8] Ce dossier est issu d’un colloque international, intitulé « Débuts, commencements, initiations : les premières fois de la Grande Guerre », qui s’est tenu à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne du 30 juin au 2 juillet 2014. Le colloque était organisé par le Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre, l’Institut historique allemand (Paris), l’Université de Picardie Jules-Verne, l’Université Blaise-Pascal de Clermont Ferrand (CHEC), l’Université du Luxembourg, l’École des hautes études en sciences sociales (CNRS-CESPRA) avec le soutien du Conseil général de la Somme, l’Historial de la Grande Guerre, la Fondation Gerda Henkel (bourse de recherche), la Fondation Fritz Thyssen, l’Institut universitaire de France, la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale 1914-2014, le ministère de la Défense (Direction de la Mémoire du Patrimoine et des Archives), le ministère de la Culture (Délégation générale à la langue française et aux langues de France), l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand (CHEC), l’Université de Picardie Jules-Verne, l’Université du Luxembourg, l’École des hautes études en sciences sociales (CNRS-CESPRA), l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Radio France internationale, la Ville de Péronne, le cinéma Le Picardy de Péronne. À partir des nombreuses contributions reçues, a été opérée une sélection, pour produire le dossier présent, recentré sur sept articles.

Franziska Heimburger

Franziska Heimburger est historienne, spécialiste des liens entre l’histoire et les langues. Après une thèse sur la communication au sein de la coalition alliée pendant la Première Guerre mondiale (EHESS Paris), elle est maintenant maîtresse de conférences à Paris-Sorbonne et également membre du comité directeur du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre, Péronne.

Nicolas Patin

Nicolas Patin est ancien élève de l'École normale supérieure de Lyon, agrégé et docteur en histoire contemporaine. Il est actuellement maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne. Sa thèse de doctorat portait sur l'expérience de Première Guerre mondiale des députés du Reichstag de la République de Weimar, et a été publié chez Fayard sous le titre La catastrophe allemande (2014). Il travaille actuellement à la biographie de Friedrich-Wilhelm Krüger (1894-1945), soldat de la Grande Guerre et responsable de la « Solution finale de la question juive » en Pologne, durant la Seconde Guerre mondiale.


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