Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

La Grande Guerre comme initiation. Vivre et dire les premières expériences

Coordination : Franziska Heimburger et Nicolas Patin

L’arrivée des réfugiés de Galicie en Bohême pendant la Première Guerre mondiale : rencontre problématique et limites du patriotisme autrichien

Claire Morelon

Cet article examine l’évolution de la situation des réfugiés venant de l’Est de la monarchie austro-hongroise (Galicie et Bucovine) à Prague pendant la Première Guerre mondiale. L’invasion des troupes russes à l’été 1914 provoqua l’arrivée de nombreux réfugiés dans les régions de l’arrière. Symbole de la guerre et incarnation de l’Empire en danger, les réfugiés furent d’abord accueillis comme victimes autrichiennes du conflit mais firent très vite l’objet d’une mise à distance. Ce rejet, accompagné d’accusations de marché noir et de propagation d’épidémies, se manifesta de plus en plus en termes antisémites.


Songes de guerre

Jacqueline Carroy

En se concentrant sur certaines expériences et sur certaines conceptions des rêves pendant et après la Première Guerre mondiale, cet article développe cinq études de cas. En 1914-1915, un jeune soldat écrit certains de ses rêves à sa famille comme des exercices psychologiques et une sorte de psychothérapie. Un questionnaire sur les phénomènes métapsychiques et les rêves prémonitoires est popularisé par le physiologiste Charles Richet dans Le Journal officiel des armées de la République. Une clef des songes publiée en 1916-1917 met en exergue l’existence de « songes de guerre » et propose un nouveau dictionnaire pour l’interprétation de ces rêves. Après la guerre, une psychologue met en exergue un rêve, écrit en 1918 par une jeune fille française patriote, qui la « métamorphose » en un aviateur allemand. En 1926, un psychanalyste français interprète comme uniquement infantile le rêve d’un patient revivant une patrouille dangereuse pendant la guerre. Ces exemples, liés à des conceptions plus ou moins « éclairées », soulèvent différentes questions. Comment la guerre a-t-elle affecté les rêves ? Comment les rêveurs ont-ils interprété et mis en scène leurs rêves, d’une manière traditionnelle et novatrice ?


Rencontres atypiques dans les camps allemands de prisonniers de la Grande Guerre

Marine Branland

La réunion dans les camps de prisonniers allemands de la Grande Guerre de soldats alliés d’origines diverses s’impose comme une mesure stratégique politique de la part de l’Allemagne. Elle marque un basculement réel et symbolique des relations entre individus occidentaux et extra-occidentaux. L’étude de sources écrites et d’un corpus d’œuvres graphiques marqués par l’imaginaire colonial européen et la culture de guerre permet de mieux comprendre ces changements de perception. La captivité modifie provisoirement les relations entre les uns et les autres : dans ce contexte, les Russes et les coloniaux deviennent plus « civilisés » que l’ennemi. Leurs représentations s’affirment aussi parfois comme des actes de reconnaissance de leur individualité.


Esprit de cataclysme et naissance de la littérature moderne serbe. L’expérience de la Grande Guerre dans l’œuvre de Miloš Tsernianski, Ivo Andrić et Rastko Petrović

Dunja Dušanić

Cet article se propose d’examiner la relation qui existe dans la littérature serbe de l’entre-deux-guerres entre la représentation de la Grande Guerre comme événement cataclysmique et le désir d’une rupture avec l’idiome littéraire de la période précédente. Il essaie de démontrer, à travers les résonances de la guerre dans l’œuvre des trois écrivains les plus importants de l’époque – Miloš Tsernianski, Ivo Andrić, et Rastko Petrović –, que cette relation entre la guerre et le nouvel art fut plus complexe et plus longue qu’on ne l’aurait pensé.


Mises en récit collectives de l’expérience combattante. Les premières anthologies de guerre en France et en Allemagne de 1914 à 1940

Benjamin Gilles

L’anthologie est un genre très en vogue en France et en Allemagne avant 1914. Passé le choc des premiers mois de guerre, le monde de l’édition retrouve une activité certaine. Les anthologies publiées dans les deux pays pendant la Grande Guerre utilisent les passages les plus émouvants de correspondances de combattants qui montrent leur héroïsme, leur esprit de sacrifice pour la nation. Au sortir du conflit, cette littérature de circonstance est critiquée par les témoins et les chercheurs qui travaillent sur le témoignage combattant. Malgré quelques tentatives, les anthologies s’effacent du paysage éditorial et mémoriel. Le tournant des années 1930 constitue, tant en France qu’en Allemagne, un retour. En France, Jean Norton Cru d’abord puis André Ducasse surtout, donnent un souffle nouveau à l’anthologie, en essayant de donner à comprendre à travers elle la psychologie des combattants. En Allemagne, pour Philip Witkop, le grand promoteur de l’anthologie combattante depuis 1914, ces textes portent un discours nationaliste qui s’impose après 1933.


La première histoire allemande de la Grande Guerre. Hermann Stegemann, Geschichte des Krieges (1917)

Gerd Krumeich

Au début de l’année 1917 parut le premier volume d’un livre que tout le monde attendait depuis 1915, Geschichte des Krieges (1917) : l’auteur en était Hermann Stegemann, reconnu non comme historien de métier mais comme écrivain et journaliste. Citoyen suisse d'origine allemande, il publiait, depuis août 1914, des analyses quotidiennes sur la situation des fronts de l’Ouest et de l’Est pour le journal Der Bund, qui paraissait à Berne ; celles-ci suscitaient l’admiration des spécialistes, des militaires et des hommes politiques, en Allemagne comme à l’étranger. Stegemann acquit ainsi une réputation mondiale pendant la Grande Guerre, grâce à ses observations sur la situation de la guerre qu'il donnait régulièrement dans le journal Der Bund. Ses rapports, lus minutieusement par les états-majors généraux, ne furent pas sans influence sur le déroulement de la guerre dont il fut, en quelque sorte, le premier historien.


Commencements nationaux, passés tragiques : construction de la mémoire de la Grande Guerre dans l’Empire britannique

Jennifer Wellington

Dans l’immédiat-après-guerre (et pour certaines questions dès le milieu de la guerre), la muséographie est mise à contribution pour créer des représentations du premier conflit mondial. Les modalités culturelles et nationales jouent un rôle crucial dans la manière qu’ont les institutions et les acteurs de mettre en mots et en scène l’expérience de guerre. Nous découvrons ainsi que la forme prise par la mémoire publique au musée est moins liée à son origine, à l’expérience fondatrice et en l’occurrence à la guerre elle-même qu’au contexte de mise en place de la mémoire, à la volonté politique du moment – dans le contexte australien le choix de voir la Grande Guerre comme première expérience fondatrice de la jeune nation.


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  • ISSN 1954-3670