Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

L'Europe en barbarie

Coordination : Sylvain Kahn et Laurent Martin

L'Europe en barbarie

Sylvain Kahn, Laurent Martin

 Depuis plusieurs années, à travers différents dispositifs scientifiques – séminaire, journée d'étude et maintenant dossier de revue – la catégorie de « barbarie » a servi de fil directeur à notre réflexion sur l'histoire européenne. Dans l’histoire de l’idée européenne, le barbare a d’abord été l’autre, l’étranger, celui qui ne maîtrisait ni la langue ni les usages, celui qui était d’autres mœurs et d’autre contrée. Puis, quand l’idéologie du progrès et de la raison devint dominante, le barbare fut, avec le sauvage, celui qui incarnait le passé de la civilisation, l’état d’une humanité restée proche de l’animalité dont le processus civilisateur avait peu à peu éloigné les peuples européens, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Il fut aussi l’ennemi de l’intérieur appartenant aux « classes laborieuses et dangereuses » ou bien, au contraire, la promesse de régénération d’une civilisation exténuée, « décadente ». Avec les grandes conflagrations mondiales, les massacres industriels et le suicide de l’Europe, la barbarie put être considérée non comme l’envers mais comme le prolongement de la civilisation, le triomphe de la raison instrumentale, l’achèvement d’un cycle historique. Mais peut-être le barbare n'est-il que celui qui croit à la barbarie, comme l'écrivait Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire.


Le pessimisme culturel. Civilisation et barbarie chez Freud, Elias, Adorno et Horkheimer

Laurent Martin

Sigmund Freud, Norbert Elias, Theodor Adorno et Max Horkheimer : ces noms dessinent les contours d’une famille de pensée qui, en dépit de tout ce qui sépare ses membres, se caractérise par son pessimisme culturel, l’idée d’une civilisation essentiellement répressive, pathogène, qui enserre les Européens des XIXe et XXe siècles dans un ensemble de contraintes toujours plus fortes et engendre sa propre forme de barbarie, distincte de celle, historique ou mythique, exotique ou domestique, contre laquelle la civilisation européenne s’était édifiée depuis le XVIIIe siècle dans le culte du progrès tout à la fois matériel et moral. Comment penser ce paradoxe historique, telle est la question commune, à laquelle chacun apporta sa réponse, apparentée à celle des autres tout en restant distincte.


Barbarie(s) en représentations : le cas français (1914-1918)

Nicolas Beaupré

Cet article s’intéresse aux différentes acceptions des termes « barbare » et « barbarie » en Grande Guerre, et notamment dans le cas de la France. Il montre que le barbare est une image de l’ennemi très répandue et utilisée qui se radicalise encore entre 1914 et 1918, notamment du fait des atrocités allemandes du début de la guerre qui permettent d’accuser l’ennemi de « barbarie ». Mais il montre aussi que le terme est parfois employé pour évoquer sa barbarie propre en interrogeant les pratiques de violence sur le champ de bataille.


Massacre sur quotas : « l’opération 00447 » (URSS, 1937-1938)

Nicolas Werth

« L’opération 00447 », la plus importante des « opérations répressives secrètes » de la Grande Terreur de 1937-1938, constitue un exemple unique dans l’histoire soviétique de « massacre sur quotas ». L’analyse de ce paroxysme meurtrier permet d’éclairer plusieurs questions importantes : l’origine des « quotas de répression » et le contexte politique de cette forme d’ingénierie sociale ; les rôles respectifs de Staline, de Iejov et des dirigeants régionaux du Parti et du NKVD dans les processus de décision et de mise en œuvre de ce massacre de masse ; les critères de choix des victimes et leur sociologie. L’étude de « l’opération 00447 » contribue à renouveler la vision traditionnelle des “purges” staliniennes de la fin des années 1930.


Les violences concentrationnaires au prisme de la cruauté (1933-1945) : le cas d’Otto Moll

Patrick Bruneteaux, Elissa Mailänder

Les violences subies par les déportés dans les camps de concentration et d’extermination ont le plus souvent, à juste titre, été rapportées à une industrie impersonnelle et bureaucratique, voire à des logiques institutionnelles mettant l’accent sur les logiques propres à un camp ou les idéologies corporatistes, dont celle des nazis ou des SS. Dans cet article, nous proposons une perspective complémentaire, sans doute marginale, mais qui a tout de même sa pertinence : en postulant l’existence de marges de manœuvre des acteurs socio-historiques, nous développons le concept d’« acte d’initiative » par lequel il devient possible de sociologiser les pratiques de cruauté. En suivant de près la trajectoire d’un officier SS, Otto Moll, il s’agit d’articuler les cadres structurels évolutifs (passage de l’état de paix à l’état de guerre, du Reich allemand au Reich européen) et d’explorer les spécificités institutionnelles des camps étudiés (des camps de concentration aux camps d’extermination). Enfin le parcours professionnel et social du bourreau sera étudié non seulement par sa logique de carrière, mais aussi par ses postures propres et notammment ses actes de cruauté inédites.


« Un cri d’horreur venu des abysses ». Passeurs de l’indescriptible : Lemkin, Fry, Karski, 1941-1944

Annette Becker

Un certain nombre d’hommes, Varian Fry, Raphaël Lemkin ou Jan Karski, plus nombreux que ce que l’on croit savoir d’ordinaire, ont tenté dès 1941 de faire passer au monde la spécificité de la barbarie nazie contre les Juifs. Tous ont eu la certitude qu’ils avaient échoué à convaincre Britanniques et Américains que ce qui se passait était bien plus qu’un immense pogrom. Ils se sont sentis des messagers au message inaudible et ont souvent mis en avant l’incrédulité devant les récits des atrocités qui rappelaient à leurs interlocuteurs ce qu’on croyait alors être totalement mythique, les « atrocités allemandes » de la guerre précédente. La nouvelle historiographie de la Première Guerre mondiale, qui a depuis une vingtaine d’années séparé les rumeurs des réalités des crimes contre les civils entre 1914 et 1918, permet aussi de comprendre le rejeu du phénomène – dans l’extrême – à partir de 1939.


Juger les crimes antisémites avant Nuremberg : l'expérience du Tribunal populaire en Bulgarie (novembre 1944-avril 1945)

Nadège Ragaru

En novembre 1944, un amendement au décret-loi portant création d’un tribunal populaire pour juger les responsables de l’entrée en guerre de la Bulgarie étend aux persécutions contre les juifs le périmètre des crimes relevant de la juridiction du Tribunal. La Bulgarie est ainsi le premier pays d’Europe à créer une juridiction nationale dédiée aux seuls crimes antijuifs. Peu connue, l’action du Tribunal offre pourtant un prisme très riche sur la mise au procès du génocide juif et, incidemment, sur les rapports entre modèle judiciaire d’établissement de la vérité et écriture historienne. Envisageant les procès en tant que production judiciaire d’un jugement sur le passé immédiat, l’article explore les modes d’énonciation des persécutions antijuives par les magistrats. En 1944-1945, l’enjeu est évidemment juridique, puisqu’il s’agit d’inventer des incriminations et stratégies judiciaires adaptées à l’exceptionnalité des crimes ; il est également politique et moral, dans la mesure où les acteurs bulgares ont la conviction de tenir un procès pour l’histoire. Ce faisant, un double paradoxe est mis en évidence : premièrement, parce qu’elle était sous-tendue par l’aspiration à démontrer l’existence d’une « autre Bulgarie », distincte des pouvoirs « fascistes », l’action des magistrats a contribué à l’émergence d’une topique de l’innocence (du peuple) bulgare demeurée jusque récemment constitutive des récits publics sur la Shoah ; deuxièmement, instituée pour faire (re)connaître la singularité des souffrances juives, la Cour a participé à leur euphémisation en les subsumant dans un récit antifasciste de la victimité et du combat.


« Déshonorée par des actes barbares… » Comprendre la violence antijuive en Pologne au sortir de la Seconde Guerre mondiale

Audrey Kichelewski

La Pologne au sortir de la Seconde Guerre mondiale est immédiatement en proie à d’âpres conflits pour le contrôle politique du pays. La violence fait toujours partie du quotidien. Et les premières victimes de l’extermination nazie, les juifs, sont encore objet de violences verbales et physiques, mais cette fois de la part de leurs concitoyens, violences faisant plusieurs centaines de victimes. Comment expliquer ce phénomène ? Cet article cherche à comprendre l’histoire des traumatismes de la guerre et de leurs effets. Après avoir dressé un état des lieux des violences antijuives, l’article verra ce qui fait de la Pologne une terre de sang au sortir de la guerre, en analysant les racines profondes de ces violences, et en étudiant les réactions des différents acteurs.


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  • ISSN 1954-3670