Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Notables et République en France de 1870 à nos jours

Coordination : Aude Chamouard et Frédéric Fogacci

Notabilité et modernité politique. Le cas de Gaston Defferre, 1944-1986

Anne-Laure Ollivier
Résumé :

Cet article propose de réfléchir au rapport des notables à la modernisation de la vie politique, à travers la trajectoire (...)

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Modernité politique et notabilité ne font pas bon ménage dans les représentations. Le premier de ces vocables renvoie à la rupture et à l’innovation à l’égard d’un ordre ancien ; le deuxième incarne précisément cet ordre ancien. Les hommes politiques ne l’ignorent pas qui se posent volontiers en modernisateurs et prennent soin d’éviter l’étiquette dépréciative de notable. Qu’il résulte d’une position sociale ou d’une fonction d’intercesseur entre l’État et les citoyens[1], le leadership d’un homme sur un territoire et une microsociété, caractéristique de la notabilité, est en effet associé à des valeurs – l’héritage contre le mérite – et des pratiques telles que la personnalisation du pouvoir ou les relations clientélaires – communément dénoncées sous le vocable de « clientélisme » –, qui heurtent l'idéal démocratique.

Des travaux historiques ont pourtant mis en évidence les facultés d’adaptation des notables à la Troisième République et le rôle qu’ils jouèrent dans l’implantation du régime après 1870[2]. Plus de cinquante ans après la fondation de la Cinquième République, la « fin des notables[3] » maintes fois annoncée n’a pas eu lieu, loin s’en faut. C’est pourquoi, dans les lignes qui suivent, nous proposons de réfléchir sur les  rapports des notables aux transformations de la vie politique[4] : les bouleversements institutionnels, l’évolution du métier d’élu local et des pratiques politiques qui en découlent ont-ils fait l’objet d’une résistance des notables, ou ceux-ci ont-ils cherché à s’adapter et à accompagner ces transformations ?

À cette question nous ne saurions apporter de réponse globale, moins encore définitive. Il nous semble au contraire pertinent de l’aborder à travers la trajectoire de l’un de ces notables : celle de Gaston Defferre, député-maire socialiste de Marseille de 1953 à 1986, est intéressante à plusieurs titres. L’homme incarna à l’extrême la figure du notable – d’aucuns le qualifièrent de « super-notable[5] » – dont le leadership s’étendait bien au-delà des rives du Vieux-Port. Or, son image est pour le moins contrastée[6] : le notable vieillissant des années 1980 ne saurait faire oublier que Defferre avait tenté d'incarner, dans les années 1960, une figure d'homme politique moderne, après avoir été un Résistant désireux de renouveler la vie politique. On retrouve la même ambiguïté au sein du parti socialiste : Defferre est une figure emblématique de ces notables maîtres d’œuvre du socialisme municipal, dont l'existence gêna un parti soucieux de se poser en parti de militants mais qui furent pourtant essentiels à son implantation et à son rayonnement[7]. La longévité politique du socialiste – il fut maire de Marseille pendant trente-trois ans, de 1953 à sa mort en 1986 – offre la possibilité de dépasser ces contradictions en observant l’évolution de son leadership ainsi que ses facultés d'adaptation aux transformations de la vie politique.

Trois moments seront ainsi examinés. Le dilemme modernité / notabilité prend tout d’abord, dans l’après-guerre, la forme d’un dilemme résistant / notable : la conquête de la notabilité a-t-elle signifié l’abandon des idéaux résistants ? Les années 1958-1971 confrontent, par la suite, le notable à deux défis : la modernisation institutionnelle du pays avec la fondation de la Ve République, la modernisation stratégique et partidaire – induite par la première – avec la rénovation du parti socialiste. Enfin, la fin des années 1970 et les années 1980 nécessitent plus que jamais de varier les échelles d’analyse et de distinguer les rôles de Defferre : faut-il opposer un ministre de l’Intérieur résolument modernisateur, qui fait adopter les lois de décentralisation, à un maire sur le déclin, un notable emblématique d’une sclérose politique locale ?

Un notable issu de la Résistance

Rompre avec les mœurs politiques du passé : dès l’automne 1944, Gaston Defferre, jeune maire de Marseille – il est âgé de 34 ans –, fort de sa légitimité résistante, répète à l’envi sa volonté de régénérer la vie politique locale. La Libération devait-elle signifier la fin des notables ?

À l’image de bien des hommes qui parviennent au pouvoir à la Libération, Defferre doit à son engagement dans la Résistance son ascension politique fulgurante. Cadre local de la SFIO avant-guerre – il était responsable de section –, Defferre s’est engagé précocement dans le combat clandestin, jusqu’à occuper d’importantes responsabilités. Chef du réseau Brutus en 1943, il s’illustre par la défense sourcilleuse du parti socialiste clandestin dont il dirige bientôt la zone sud. Il en est triplement récompensé : repéré par les instances dirigeantes de la France Libre, soutenu par Félix Gouin[8], il est désigné pour occuper le fauteuil de maire de Marseille à la Libération. Fort de ses appuis au comité directeur de la SFIO, le jeune maire devient l’un des hommes forts de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône[9]. Enfin, en août 1944, il fonde avec le responsable du Mouvement de libération nationale (MLN), Francis Leenhardt[10], Le Provençal, « journal des patriotes socialistes et républicains ». Le quotidien s’installe dans les locaux du Petit Provençal qui, pour avoir continué à paraître sous l’Occupation, est désormais interdit[11].

Le discours de rupture de Defferre n’est pas isolé en ces mois où la Libération du territoire et le retour à la légalité républicaine autorisent tous les espoirs. Il prend une résonance particulière à Marseille où la classe politique a mauvaise réputation, à commencer par les socialistes qui détenaient avant-guerre les leviers du pouvoir local. Léon Bon[12], président du conseil général des Bouches-du-Rhône, et Henri Tasso[13], maire de Marseille entre 1935 et 1940, étaient volontiers accusés d’affairisme, de corruption et de clientélisme. Circonstance aggravante, c’est pendant le mandat du socialiste, en 1939, que la ville avait été placée sous tutelle[14]. Aussi, pour Defferre comme pour l’ensemble des socialistes résistants, la Libération ne passe pas seulement par l'épuration des élus compromis avec Vichy : elle doit s’accompagner d’une régénération politique et faire place à de nouvelles pratiques incarnées par des hommes nouveaux.

La lutte pour l’occupation des places et la conquête des pouvoirs à la Libération n’est bien évidemment pas étrangère à ce discours. Il permet d’associer dans un même opprobre non seulement les parlementaires déconsidérés par leur attitude sous l’Occupation[15], mais plus généralement les élus qui ont un passé – et un passif – politique sous la Troisième République. L’affaire Ferri-Pisani en constitue l’exemple emblématique[16] : responsable CGT des marins avant-guerre, l’homme s’était engagé dans la Résistance avant d’être déporté. Influent et respecté, Ferri-Pisani disposait de nombreux soutiens au sein de la SFIO et représentait un rival sérieux pour Defferre. Ce dernier joua sur la réputation sulfureuse du socialiste avant-guerre pour l’écarter : profitant d’un désaccord sur la constitution des listes socialistes aux élections générales d’octobre 1945, Defferre obtint son exclusion, ainsi que la dissolution de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône.

Ainsi, la mise à l’écart de bien des élus encombrants de la Troisième République, à commencer par Léon Bon[17], permit presque mécaniquement un renouvellement générationnel : elle ne signifia pas pour autant la disparition de la figure du notable, devenue familière dans le paysage politique local.

Dans le cas de Defferre comme dans celui de bien des hommes promus par la Résistance, le discours de rupture montra en effet vite ses limites : le résistant apprit à ses dépens que s’imposer n’était pas se faire accepter. Un an après la Libération, les trois piliers sur lesquels il pouvait espérer construire son pouvoir s’effondraient : prenant acte de la suprématie électorale des communistes à Marseille, Defferre quitta son écharpe de maire à l’automne 1945[18]. Il était alors contesté jusque dans son parti : l'invocation de la Résistance et l'hostilité aux personnalités en place avant-guerre passaient de plus en plus mal tant elles semblaient servir des ambitions personnelles, nourrissant l'accusation d'une « résistance profiteuse ». L’affaire Ferri-Pisani laissa la fédération socialiste exsangue, tandis que le déclin électoral de la SFIO aggravait le malaise des militants et l’impopularité de Defferre. L’avenir du Provençal, enfin, était sérieusement menacé par les procédures lancées par l’ancien propriétaire du Petit Provençal, Vincent Delpuech : fort de ses appuis politiques auprès des radicaux, et des sympathies dont il jouissait chez bien des socialistes localement, le notable s’agitait pour recouvrer ses biens[19].

Defferre, pourtant, ne fit pas les frais de la normalisation politique qui balaya en quelques années de nombreuses personnalités issues de la Résistance[20]. Mettant à profit ses fonctions parisiennes – qu’il s’agisse de son mandat de député ou de ses fonctions ministérielles[21] –, le socialiste travailla patiemment à s’ancrer localement. À partir de 1950, il reconquit et consolida, une à une, les trois bases de son assise locale : il retrouva officiellement la direction de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône – comme secrétaire fédéral –, il parvint à conserver Le Provençal au prix d'un accord avec l’ancien propriétaire, et fut de nouveau élu maire de Marseille en 1953.

La victoire de 1953 fut-elle celle d’une nouvelle figure de responsable politique ? La question mérite d’être posée, tant l’homme qui l’emporta en 1953 n’avait plus la même image qu’en 1945. À maints égards, son retour au premier plan de la vie politique locale est symptomatique de la normalisation de la vie politique. Non seulement la référence à la Résistance, omniprésente en 1945, a disparu dans les années 1950, mais l’embellie électorale et militante de la SFIO marseillaise s’accompagne du retour des anciens. Certains de ceux qui avaient été exclus à la Libération sont réintégrés[22], tandis que le parti rouvre largement ses portes aux dissidents qui avaient suivi Ferri-Pisani. Plus encore, certains notables d’avant-guerre reviennent en grâce : Henri Tasso – décédé en 1944 – passe en quelques années du statut de figure-repoussoir à celui de figure tutélaire[23] ! Enfin, l’accord sur Le Provençal entre Gaston Defferre et Vincent Delpuech, incarnation du patron de presse de la Troisième République tant décrié à la Libération, auquel le socialiste promet un siège de sénateur, parachève l’image d’un retour des notables et d’un abandon des idéaux résistants[24]. Defferre retrouve d’ailleurs son fauteuil de maire en 1953 à la faveur d’une alliance avec la droite, impensable à la Libération.

L’histoire de l’implantation locale du socialiste est-elle l'histoire d'un reniement ? L’homme aurait-il abandonné toute velléité de renouveau pour mieux s’enraciner localement ? De nombreux indices suggèrent que Defferre, à l'instar de bien d'autres élus socialistes, entame alors un processus de notabilisation[25]. À rebours des campagnes électorales de la Libération, la conquête de la mairie s’est en effet accompagnée d’une certaine dépolitisation du discours, condition sine qua non d’une alliance municipale avec la droite. Celle-ci, qui incluait les gaullistes et le MRP, prenait d’ailleurs le contre-pied de la tactique de la SFIO au plan national : sans être condamnée par sa direction – trop heureuse de conquérir la plus importante mairie de France –, elle manifestait une certaine autonomie de Defferre, caractéristique du rapport du notable à son parti.

L’homme avait d’ailleurs pris soin depuis la Libération de conserver une certaine indépendance à l’égard de la SFIO, comme en témoigne le statut du Provençal. « Journal des patriotes socialistes et républicains », le premier quotidien régional n’appartenait pas au parti socialiste mais à un ensemble de résistants, pour la plupart socialistes, avant de devenir, en 1950, la propriété des seuls Gaston Defferre et Francis Leenhardt, députés socialistes des Bouches-du-Rhône. Au demeurant, les deux hommes ne conçurent jamais le journal comme une feuille militante, mais bien comme une entreprise commerciale. Les plaintes récurrentes de nombreux militants à l’encontre du contenu du quotidien – pas assez politisé à leurs yeux – et les tentatives – vaines – de la SFIO pour s’en emparer à la fin des années 1940 montrent assez que l’enjeu dépassait le journal lui-même et touchait au rapport entre le parti socialiste et ses élus[26]. Ainsi, en s’appuyant sur une équipe d’hommes et de femmes dévoués, Defferre contrôlait une série d’organisations-relais animées par des socialistes, mais indépendants du parti : la Société commerciale de manutention (SOCOMA)[27], entreprise de manutention créée pour combattre la suprématie de la CGT sur le port – et sans doute aussi le syndicat FO[28] –, en constitue l’exemple emblématique. Dirigée par Charles-Émile Loo, Irma Rapuzzi et Antoine Andrieux, tous socialistes et membres de la garde rapprochée de Gaston Defferre, elle constituait bien davantage une officine dévouée à sa personne qu’une organisation contrôlée par le parti. En provoquant un afflux d’adhérents et en offrant aux socialistes la détention de ressources propres à construire une clientèle[29], la conquête de la mairie en 1953 acheva de placer le parti socialiste marseillais sous la dépendance du maire.

Sous le signe de la continuité?

On est dès lors tenté de pointer la continuité du système de domination et de gouvernance établi par Defferre avec celui qui existait avant-guerre à Marseille, qu’il s’agisse d’Henri Tasso ou, antérieurement, de Siméon Flaissières[30] : « un type de pouvoir personnalisé, voire autocratique », faisant de ses détenteurs des « archétypes de l’élu, gestionnaire populaire et maître d’un système que l’on peut qualifier de clientéliste[31] », soucieux de marquer leur indépendance à l’égard d’un appareil socialiste dont la faiblesse est volontairement entretenue. Dans cette optique, le « defferrisme » ne serait qu'un « flaissiérisme » dépoussiéré et rajeuni. Cette lecture présente l’intérêt de questionner et de nuancer la rupture que représenta la Résistance.

Néanmoins, la mise en évidence de continuités – bien réelles – dans le système de domination et de gouvernance construit par Defferre ne saurait conduire à dénier toute originalité, moins encore toute modernité à l’édifice. Songeons au rapport de Defferre aux médias. Par bien des aspects, l’importance que le socialiste accorde au contrôle d’un journal l’inscrit dans la lignée des notables radicaux emblématiques du régime défunt qui avaient construit leur carrière avec l’appui – et parfois la possession – d’un journal. Le Petit Provençal était devenu Le Provençal, le propriétaire radical était désormais socialiste. Cette redistribution des cartes dissimulait mal la continuité des pratiques et des représentations. Defferre demeurait, il est vrai, convaincu que celui qui tenait la presse tenait le pouvoir.

Pour autant, le député-maire de Marseille se singularise sous deux aspects. Alors que l’âge d’or de la presse appartenait au passé, Defferre montra également son intérêt pour les médias de masse modernes. Passons sur son action au plan national, comme ministre de l’Information, pour assurer aux socialistes le contrôle de la radio[32]. À Marseille, le député-maire œuvra pour la mise en place d’une télévision régionale : la cité phocéenne reçut le premier émetteur régional en 1954, permettant aux Marseillais de suivre des programmes locaux… et de regarder leur maire à la télévision[33] ! Au-delà de ses apparitions télévisuelles, le maire socialiste chercha, comme on peut le deviner, à contrôler l’information en intervenant dans la nomination des journalistes en charge de l’émission hebdomadaire d’actualités régionales[34] : « Provence-magazine » fut ainsi confiée au rédacteur en chef adjoint du Provençal, Jean de Benedetti, non sans susciter des protestations[35]. L’épisode n’en montre pas moins la capacité d’un notable à innover, à s’emparer de techniques de communication modernes pour mieux conforter son pouvoir dans la construction duquel Le Provençal tient une place considérable.

L'importance du quotidien – Le Provençal s'imposa rapidement comme le premier quotidien régional du Sud-Est, tirant à 250 000 exemplaires – et l’envergure politique de Defferre en font un cas singulier d’homme politique patron de presse. On ne trouve en effet guère d’équivalent à une telle confusion des rôles[36]. Entreprise commerciale, Le Provençal constituait un redoutable instrument de pouvoir. L’affaire était lucrative[37] : le quotidien marseillais constituait le cœur d’un empire régional de presse. Au Provençal et au Soir – quotidien marseillais qui paraissait l’après-midi –, ils ajoutèrent en 1954 Var-Matin-République, qui paraissait quotidiennement dans le département limitrophe. Cet empire assurait à ses propriétaires une indépendance financière. Il rendait les deux hommes incontournables – plus encore Defferre qui prit, en 1958, la direction du Provençal – pour les candidats aux différents scrutins soucieux de se faire connaître du grand public et convaincus, à tort ou à raison, que la presse faisait l’élection. De fait, Le Provençal ne fut jamais seulement une affaire commerciale mais bien le journal d’un homme politique : le quotidien pilotait l’ensemble des campagnes électorales des socialistes qu’il finançait contre remboursement a posteriori[38]. Le journal constituait enfin une réserve d’emplois fictifs, assurant à Defferre une clientèle. Nombre de responsables de la fédération socialiste et de membres de l’entourage de Defferre – le service d’ordre notamment – étaient salariés du Provençal[39]. Au demeurant, les bons services du journal et les faveurs de Defferre ne se limitaient ni au parti socialiste, ni à la seule ville de Marseille puisque le quotidien, avec douze éditions, était diffusé dans les départements limitrophes des Bouches-du-Rhône. Autant dire qu’il est impossible de comprendre l’étendue géographique et politique du leadership de Defferre sans prendre en compte l’instrument de premier plan que représenta la presse.

Mais plus encore, c’est dans le cumul des responsabilités – et non dans le seul cumul des mandats –, dans le contrôle simultané de la fédération socialiste, de la mairie et du Provençal que résidait le pouvoir du socialiste. Celui-ci révélait son étendue à l’occasion des élections : en tant que secrétaire fédéral de la SFIO, Defferre jouait un rôle décisif dans les investitures des candidats ; le patron de presse leur ouvrait ensuite les pages du quotidien et finançait au besoin leurs campagnes électorales ; le maire distribuait enfin les écharpes d’adjoints. Ce cumul des responsabilités s’accompagnait d’un cumul des légitimités et des réseaux. En ce sens, l'accès à la notabilité n'a pas effacé le capital résistant de Defferre. C’est ainsi, nous semble-t-il, qu’il convient d’interpréter l’évolution des demandes d’intervention adressées au responsable politique entre la Libération et le milieu des années 1950. Dans les années qui suivent la Libération, celles-ci proviennent majoritairement du milieu résistant[40]. Par la suite, les demandes d’interventions se diversifient : on constate notamment une recrudescence des échanges du député socialiste avec le milieu du patronat marseillais – par l’intermédiaire notamment de son beau-frère, André Cordesse, huilier et ancien président de la chambre de commerce[41]. En réalité, la défense des intérêts des huiliers marseillais n’a rien d’une nouveauté ; les parlementaires de la cité phocéenne, de droite comme de gauche, s’y livraient déjà dans l’entre-deux-guerres[42]. Elle témoigne du souci de Defferre de s’enraciner localement en élargissant son réseau de relations et de fidélités bien au-delà de la clientèle traditionnelle des socialistes.

Désireux de construire une carrière politique durable, et conscient des transactions que cela impose, Defferre entreprend donc sans complexe un processus de notabilisation. Il n’en conserve pas moins une légitimité résistante, sensible à travers un réseau de relations qui s'étend bien au-delà du milieu socialiste, et des amitiés avouables… ou moins – dans le Milieu notamment. Cette légitimité, couplée à l’onction des urnes et au cumul des responsabilités, locales et nationales, contribue à le distinguer et à le placer au sommet de la pyramide des notables socialistes marseillais. Ce cumul permet, en effet, de comprendre qu’un homme qui, contrairement à bien des notables, ne fut jamais élu au premier tour d’une élection, domina sans relâche, pendant plus de trente ans, la vie politique de l’aire marseillaise.

Les défis de la Cinquième République

Defferre survécut en effet à l’instauration de la Cinquième République et traversa sans trop de difficultés la République gaullienne. De même, il affronta victorieusement la refondation du parti socialiste au congrès d’Épinay de 1971, décrochant une place de choix dans la majorité du premier secrétaire, François Mitterrand. La solidité de son ancrage local n’y fut pas étrangère.

Vues d’en bas pourtant, les années 1960 n’eurent rien d’un long fleuve tranquille pour les notables hostiles au pouvoir gaulliste. Opposition oblige, les portes des ministères eurent tendance à se fermer et le député socialiste éprouva plus de difficultés à satisfaire les demandes d’intervention qui lui étaient adressées, faute d’avoir l’oreille des ministres[43]. À plus long terme, l’instauration de la Cinquième République confronta les notables à deux défis : elle engendra une bipolarisation de la vie politique qui contrariait les alliances de Troisième force répandues localement, et s’accompagna d’un regain de politisation de la gestion des affaires locales, qui conférait une importance accrue aux partis politiques modernisés. Bref, la République gaullienne imposait une modernisation de la vie politique locale qui semblait menacer les positions des notables, provoquant résistances et hostilité[44].

Ces années sont pourtant des années fastes pour Defferre à Marseille : la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône devint dans les années 1960 la première en termes d’effectifs, tandis que Defferre fut reconduit en 1965 – après l’avoir été en 1959 – pour un troisième mandat municipal avec une large majorité. Faut-il y voir la conséquence d’une conversion précoce du socialiste à la modernisation de la vie politique, à rebours de l’image de notables faisant le dos rond et s’arc-boutant sur leurs fiefs en attendant des jours meilleurs ?

Plusieurs indices suggèrent que Defferre ne refusa pas le changement et se montra soucieux de l’accompagner. Non seulement le socialiste rallia rapidement le régime nouveau – en septembre 1958 –, mais il fut l’un de ceux qui, à gauche, acceptèrent le plus précocement l’élection présidentielle au suffrage universel direct – après s’y être opposé en 1962. Au point de défendre l’idée d’une transposition locale de la réforme qui permettrait au maire d’être directement élu par les électeurs, renforçant ainsi sa légitimité et sa responsabilité devant les citoyens[45]. Refusant de laisser au pouvoir gaulliste l’apanage de la modernisation politique, Defferre s’empara du thème et se posa non en adversaire du changement, mais bien en champion d’une autre modernisation.

L’année 1965 marquée par sa candidature avortée à l’élection présidentielle et, au même moment, par sa victoire aux élections municipales, permet d’apprécier le rapport complexe qu’il entretint à la modernisation politique. Bien des Français découvrirent alors Defferre sous les traits de « Monsieur X », ce candidat idéal à l’élection présidentielle dont L’Express avait brossé le portrait-robot à l'automne 1963[46]. Dès lors, reprenant les idées des clubs politiques, Defferre n’eut de cesse de se poser en modernisateur : à la concentration du pouvoir dans les mains du président, il opposait la participation des « forces vives » à la vie politique, hommes et femmes venus de la société civile et experts en tout genre – constitutionnalistes, juristes, économistes, sociologues ; contre un État envahissant, il défendait les « libertés locales », autrement dit les pouvoirs locaux présentés comme autant de contre-pouvoirs, et réclamait une décentralisation. Il s’appuyait pour cela sur son expérience de maire, conscient des mutations profondes du « métier » dont les domaines d’interventions et la technicisation ne cessaient de s'accentuer[47]. Sur un autre plan, Defferre, en lutte ouverte contre le secrétaire général de la SFIO Guy Mollet, compta parmi les plus fervents défenseurs de la rénovation et de la modernisation d’une organisation devenue moribonde pour l’adapter à la nouvelle donne institutionnelle.

Plus d’un observateur, pourtant, eut alors le sentiment que la modernisation qu’il entendait incarner s’arrêtait aux portes de la cité phocéenne. Avec la campagne municipale de 1965, l’image ne résista pas à la réalité. Candidat déclaré à l’élection présidentielle, Defferre se trouvait en effet sous les feux des projecteurs. La presse nationale se fit l’écho d’une campagne électorale rude, marquée par un regain de violence à Marseille sur fond de guerre interne aux socialistes, divisés sur la stratégie à adopter, tandis que gaullistes et communistes étaient bien décidés à mettre en échec le maire-présidentiable[48]. Olivier Chevrillon, qui dirigeait alors la campagne présidentielle du socialiste, ressentit un véritable choc en arrivant à Marseille pour suivre la bataille municipale[49]. On arguera de la force des stéréotypes et de la candeur d’un jeune haut fonctionnaire plus habitué aux espaces feutrés des bureaux qu’à la politique de terrain. Il n’empêche : sa réaction est symptomatique non seulement d’une moindre tolérance de la société pour les phénomènes de violence politique, mais aussi du décalage entre l’image parisienne de Defferre et celle, perçue localement, d'un maire despotique, prêt à tout pour sauver son mandat. S’il sortit largement vainqueur du deuxième tour, il perdit ainsi la bataille de l’image : c’est à Grenoble, non à Marseille, que la thématique de la modernisation démocratique vantée par Defferre semblait prendre corps et qu'une équipe venue de la société civile emportait la mairie ; c’est Hubert Dubedout et non Gaston Defferre qui incarna dès lors la modernité politique locale[50].

Au-delà de l’image, le choix d’une stratégie centriste aux élections municipales marseillaises se trouve au cœur du problème de l’acceptation de la nouvelle logique institutionnelle, caractérisée par une bipolarisation croissante de la vie politique[51]. Trois remarques s'imposent ici. Premièrement, les divergences stratégiques profondes, qui divisent dans les années 1960 la gauche non communiste, doivent être replacées dans le moyen terme de l’apprentissage des institutions et des tâtonnements qu’il engendre. De fait, la lecture qui voudrait que François Mitterrand, en prônant l’union de la gauche, soit dès les années 1960 le gagnant de l’histoire contre les tenants d’une stratégie centriste, condamnés d’avance, ne nous semble guère satisfaisante.

D’autant que – deuxièmement –, la stratégie défendue par le maire de Marseille eut alors ses thuriféraires et pouvait passer jusqu’au sein du parti socialiste pour « moderne ». Elle s’accompagnait en effet, au plan national, d’une volonté d’ouvrir la « vieille maison » socialiste au centre, particulièrement aux catholiques gagnés aux idées progressistes. Pour ses défenseurs – dans les clubs comme le club Jean Moulin, mais aussi à la SFIO –, un tel projet social-démocrate portait en germe un Bad-Godesberg à la française et apparaissait résolument moderne. La candidature de Defferre à l’élection présidentielle marqua l’apogée et l’échec de ce projet, échec auquel l’élection municipale ne fut pas étrangère.

Troisièmement en effet, le choix du maire sortant de faire liste commune dès le premier tour avec la droite municipale fut, plus que jamais, un choix sous contrainte. En choisissant un mode de scrutin majoritaire et en interdisant la fusion des listes entre les deux tours, le pouvoir gaulliste entendait favoriser la bipolarisation de la vie politique tout en attaquant sur leurs terres maints notables qui s’étaient repliés sur leurs fiefs. Gaston Defferre écarte la possibilité de listes homogènes socialistes, qui revenait à perdre la mairie. Il refuse également la constitution de listes d’union avec les communistes, qui l’auraient placé en position de faiblesse. Le PCF demeurait la première force politique marseillaise, et une alliance avec lui aurait ruiné la campagne présidentielle defferriste fondée sur une stratégie centriste. Le maire de Marseille imposa donc aux socialistes de s’allier dès le premier tour avec la droite non gaulliste.

Defferre refusait donc moins par principe la bipolarisation à l'œuvre dans la vie politique qu’il ne la redoutait : l’infériorité électorale des socialistes sur les communistes ne pouvait à ses yeux que réduire la bipolarisation à un face à face gaulliste/communistes. La constitution d’une force politique de la gauche non communiste suffisamment forte pour contrebalancer le parti communiste constituait le préalable nécessaire à l’unité d’action. Dans l’immédiat, c’est un non possumus qui dictait son attitude vis-à-vis du PCF… qui n’était cependant pas incompatible avec une observation froide et lucide de l’arithmétique électorale. L’intérêt bien compris, et la nécessité de se conformer aux directives nationales du parti, conduisirent en effet Defferre à accepter la discipline républicaine au second tour des élections législatives dès 1967, pour mieux garder les mains libres lors des scrutins municipaux. Une adaptation partielle, en somme, marquée par une conversion officielle et froide à l’union de la gauche lors du congrès d’Épinay de 1971. Ne nous y trompons pas cependant : ce n’est qu’en 1983 que les socialistes marseillais se rallièrent à l’union de la gauche pour l’élection municipale[52]. Cette résistance à la bipolarisation, bien réelle au plan local, démontre son poids politique au sein du parti socialiste d’Épinay. Elle contribua à préserver et à pérenniser son leadership local –  à court terme, du moins.

Un notable dans le parti d'Épinay

Au début des années 1970, Defferre est devenu un « super-notable ». Président du groupe socialiste de l'Assemblée depuis 1962, triomphalement réélu maire de la deuxième ville de France en 1977[53] et président de la – nouvelle – région Provence-Alpes-Côte d'Azur, le sexagénaire cumule plus que jamais les mandats. Au plan partisan, s’il a abandonné officiellement la direction de la fédération socialiste en 1968, c’est pour la confier à son homme de confiance, Charles-Émile Loo : par son intermédiaire, il continue à contrôler la première fédération du parti socialiste au point de lui imposer une volte-face stratégique en rompant, en 1971, avec la pratique des alliances au centre qui semblait faire partie de l’ADN des socialistes marseillais depuis vingt ans. Non seulement la naissance du parti socialiste d’Épinay n’a pas constitué de rupture dans le leadership de Defferre mais, contrastant avec le discours volontiers hostile aux notables du parti socialiste des années 1970, elle a même accru l'importance de ce bastion et de son chef, devenu l’un des piliers de la majorité du premier secrétaire, François Mitterrand. Enfin, en 1971, le patron de presse offre au maire de Marseille Le Méridional, le quotidien de la droite locale, principal journal d’opposition[54].

Pourtant si le notable est alors au zénith de son pouvoir, les bases de son leadership sont fragilisées. L’érosion est d’abord perceptible au plan électoral : le parti socialiste – qui détient dans les Bouches-du-Rhône l’ensemble des leviers du pouvoir – entame dans les années 1970 un déclin que les victoires aux élections municipales marseillaises dissimulent sans l’enrayer. Il essuie ainsi un échec cinglant aux élections législatives de 1978, démontrant qu’à Marseille l’union de la gauche profite aux communistes[55]. Autant dire que la défaite eut un goût amer pour des militants et des responsables qui, bien souvent, n'avaient accepté l’union de la gauche qu’à contrecœur[56]. Le mal était cependant plus profond : faute d’une rénovation suffisante, le parti socialiste entra dans une crise militante et identitaire sévère. Il n'est guère exagéré d'affirmer que la rénovation du parti marseillais s’était limitée au plan stratégique – avec les exceptions que l’on sait. Pour le reste, le parti n’avait guère renouvelé ses cadres et demeurait dominé par des dynasties de petits notables locaux qui cumulaient les mandats et les fonctions et transmettaient héréditairement leurs fiefs[57]. La pratique du vote bloqué décourageait la discussion interne dans un parti que la dépolitisation de la gestion des affaires locales avait depuis longtemps vidé de toute substance idéologique. Ainsi, en ces années marquées par un regain de politisation, par une soif de participation et d’approfondissement démocratique, le parti socialiste marseillais n'attirait guère… A fortiori parmi la jeunesse, nombreuse : faute d'une mue organisationnelle et identitaire, il échouait à cristalliser les aspirations des « années 1968 ». La concurrence accrue avec le parti communiste, née de l'union de la gauche, montra en outre combien il pâtissait de la faiblesse de son appareil et de sa situation de dépendance financière.

Ainsi, pour la première fois, l’intérêt du parti socialiste – qui commandait des réformes profondes pour assurer l'avenir – ne coïncidait plus tout à fait avec celui de ses notables – Defferre en tête –, soucieux dans le court terme de leur réélection. Allié au déclin électoral des socialistes, cet élément contribue à expliquer la contestation interne dont Defferre fit bientôt l’objet. Le phénomène n’était pas nouveau mais il prit, à la fin des années 1970, une tournure inédite : pour la première fois, en effet, la question de la succession de Defferre fut posée parmi les socialistes marseillais. Un tabou était levé. Vieillissant, cumulant les mandats, bafouant la démocratie interne du parti socialiste, il incarnait désormais les déviances associées à la figure-repoussoir qu’était (re)devenu le notable.

Un ministre modernisateur, un notable sur le déclin ?

Gageons que la multiplication des scandales autour de la gestion de la mairie de Marseille au début des années 1980 n’améliora pas l'image du député-maire[58]. Defferre avait certes procédé à un certain renouvellement de son entourage, faisant entrer à la mairie une génération de jeunes technocrates derrière Philippe Sanmarco. En interne, cependant, la façon dont il se désolidarisa des personnalités mises en cause fut, semble-t-il, assez mal ressentie[59]. Devant les électeurs, enfin, les scandales faisaient ressortir des amitiés peu avouables dans le Milieu et des pratiques – du clientélisme à la corruption – que la population ne tolérait plus. Ils confortaient la légende-noire du notable despote[60]. Le renversement des alliances au plan local et l’impopularité du gouvernement Mauroy dont il était le numéro 2 firent le reste : aux élections municipales de 1983, Defferre ne dut sa réélection qu’au nouveau découpage électoral qu’il avait effectué comme ministre de l’Intérieur[61] !

Il n’en fallut pas plus à l’opposition pour pointer – non sans raison – le conflit d’intérêt et pour alimenter l’image d’un autocrate prêt à tout pour conserver son fief. À ce jeu-là, Le Méridional ne fut pas en reste. Le rachat du quotidien par le maire de Marseille n’était pas passé inaperçu et certains journaux s’étaient émus des atteintes au pluralisme politique et à la liberté de la presse que l’acquisition laissait craindre[62]. Si Defferre s’était engagé à laisser aux journalistes leur liberté éditoriale, il n’en jouait pas moins un jeu douteux sur le plan démocratique. Plus profondément, le maire-patron de presse fut confronté au début des années 1980 à la crise du groupe qu’il avait cofondé à la Libération. Comme l’ensemble de la presse, Le Provençal souffrait de la concurrence de la télévision qui se traduisit par une baisse sensible des recettes publicitaires. Celle-ci fut d’autant plus douloureuse que le groupe avait réalisé de lourds investissements de modernisation – changement de locaux, achat de nouvelles machines… La nécessité de trouver des financements conduisit Defferre à faire entrer des investisseurs – Riboud notamment – dans le groupe. Dans le cas du Provençal cependant, la crise était différente, par certains aspects, de celle qui touchait les autres groupes de presse ; elle reflétait la crise d’un modèle de domination politique. À l’heure du triomphe de la télévision, Le Provençal pâtissait de n’avoir jamais été considéré seulement comme une entreprise de presse. La prise en charge financière de la fédération socialiste et des campagnes électorales, la mobilisation d’une partie des journalistes et de la direction au service de la logistique électorale avaient fait la force de Defferre ; elles ne pouvaient cependant qu’aggraver les difficultés économiques que le journal traversait. Cette dimension ne fut pas étrangère aux divergences de vue qui conduisirent les deux familles propriétaires du groupe – Defferre et Leenhardt – à une douloureuse rupture.

C’est ce notable sur le déclin qui, devenu ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation à la faveur de l’alternance, en 1981, laissa son nom à une réforme emblématique de la modernisation du pays : la décentralisation.

Il revint en effet au « vieux lion marseillais », archétype du notable, de mener à bien une réforme chère à la « deuxième gauche », et de répondre aux aspirations à davantage de participation démocratique emblématiques des « années 68 ». Et ce, tout en donnant gain de cause à des élus locaux qui faisaient l’expérience quotidienne de la centralisation et qui avaient, pour beaucoup, douloureusement vécu l’État conquérant de la République gaullienne.

Avec les lois de 1982-1983, Defferre aurait-il réalisé l’équation impossible, favorisant l’évolution de la République vers un nouvel âge démocratique à travers un approfondissement de la démocratie locale ? Des voix s’élevèrent bientôt pour dénoncer un jeu de dupes : bien loin de rendre le pouvoir aux citoyens, les lois Defferre auraient accouché d’un « sacre des notables[63] ». Les élus locaux auraient été les seuls bénéficiaire d’une réforme qui, en leur transférant l’exécutif local et en les dotant de compétences nouvelles, leur aurait permis de consolider leurs fiefs, faisant d’eux des « super-notables ». Dans cette optique, la décentralisation aurait été confisquée par les élus au détriment des citoyens : la modernité ne serait qu’un faux-semblant ; la réforme, contre-productive, aurait renforcé un système archaïque.

L’idée selon laquelle la décentralisation a été faite par des élus – Gaston Defferre, mais aussi François Mitterrand et Pierre Mauroy[64] – pour des élus est fondée : fort de son expérience, le maire de Marseille n’a jamais fait mystère de sa volonté de faciliter la tâche des élus locaux et de leur donner les pouvoirs et les compétences qui correspondaient à l’évolution de leurs missions. « Changer la vie » signifiait bien plus pour Defferre changer l’action publique que changer la citoyenneté ; la décentralisation, c’était avant tout « la fin des préfets[65] ». De fait, il donna la priorité au transfert des exécutifs locaux et à la suppression de la tutelle de l’État[66], renvoyant à plus tard le projet de loi sur la participation des citoyens.

Mais que la réforme fut faite pour les élus ne signifie pas qu’il faille lui dénier toute ambition modernisatrice. La décentralisation visait à assurer une plus grande efficacité de l’action publique, à faciliter la prise de décision locale et à rééquilibrer les pouvoirs sous la Cinquième République, à travers une meilleure répartition des compétences entre l’État et les pouvoirs locaux. La modernisation démocratique était également perceptible dans la volonté de donner l’exécutif local à des élus responsables devant les électeurs, et renforcés par une réforme qui conjuguait en pratique modernisation de la gestion des affaires locales et sacre des notables.

La longévité politique de Defferre – une carrière de plus de quarante ans, qui traverse deux Républiques – en dit long sur ses facultés d’adaptation. L’homme survécut au reflux qui affecta la Résistance dès la fin des années 1940 ; il affronta sans trop de difficultés l’instauration de la Cinquième République et la mise en place de la République gaullienne ; il traversa avec brio les années d’agonie de la SFIO puis la refondation du parti socialiste, au point de devenir incontournable dans le parti d’Épinay. La solidité de son ancrage local et l’étendue de son leadership expliquent pour partie cette capacité à résister aux crises. Que ce soit à la Libération, dans les années 1960 ou après 1968, Defferre parvint à construire, consolider et pérenniser un système de domination par un savant dosage de modernisation et de résistance au changement.

Cet équilibre – nécessitant de distinguer le court et le long terme, le national et le local, en matière stratégique notamment – était cependant fragile, et l’adaptation partielle. Les compromis réalisés face à des évolutions structurelles comme la bipolarisation ou la mue organisationnelle et identitaire des partis politiques sous la Cinquième République montrèrent bientôt leurs limites. À l’aube des années 1980, le décalage était trop grand entre un notable vieillissant, autoritaire, qui cumulait des mandats, et les aspirations de la société telles qu’elles s’étaient affirmées depuis les « années 1968 ».

Mais le déclin de Defferre – et du parti socialiste à Marseille – ne signifiait pas la fin des notables : certains aspects du système de domination et de gouvernance construit par le leader socialiste survécurent sous d’autres couleurs politiques – à la mairie – ou dans d’autres institutions – au conseil général notamment – à travers des élus qui avaient débuté leur carrière sous son « règne ». D’autant que, s’il n’eut pas le temps d’en profiter, Defferre légua aux élus une réforme institutionnelle qui renforçait leur marge de manœuvre et leur offrait de nouvelles possibilités. Ainsi, il revint à d’autres que lui d’inventer un nouvel âge de la notabilité.

Pour citer cet article : Anne-Laure Ollivier, « Notabilité et modernité politique. Le cas de Gaston Defferre, 1944-1986 », Histoire@Politique, n° 25, janvier-avril 2015 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Selon la définition de Pierre Grémion, Le pouvoir périphérique. Bureaucrates et notables dans le système politique français, Paris, Seuil, 1972.

[2] Voir notamment la thèse d'Éric Phélippeau, L'invention de l'homme politique moderne. Mackau, l'Orne et la République, Paris, Belin, 2002.

[3] Pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Élie Halévy : La fin des notables, Paris, Grasset, 1930. Sur la discussion de la thèse d’un déclin des notables avec l’implantation de la République, voir Éric Phélippeau, « La fin des notables revisitée », dans Michel Offerlé (dir.), La profession politique, XIXe-XXe siècles, Paris, Belin, 1999, p. 69-92.

[4] Des travaux ont abordé la question sous l'angle du clientélisme politique, étudiant l'évolution des pratiques clientélaires des notables au gré des transformations de la vie politique. Jean-Louis Briquet, La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, Paris, Belin, 1997 ; Frédéric Sawicki, Jean-Louis Briquet, Le clientélisme dans les sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1998. Le cas marseillais a été étudié par Cesare Mattina : « La régulation clientélaire : relations de clientèle et gouvernement urbain à Naples et à Marseille (1970-1980) », thèse sous la direction de Pierre Bréchon, université Pierre Mendès France, Grenoble, 2003. Voir aussi Cesare Mattina, « Mutation des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille, 1970-1990 », Politix, vol. 17, n° 67, 2004, p. 129-155.

[5] Selon l’expression de Jean-Claude Thoenig pour désigner les députés-maires de grandes villes, reprise par Denis Lacorne, Les notables rouges. La construction municipale de l’union de la gauche, Paris, Presses de la FNSP, 1980, p. 95.

[6] D'autres aspects pourraient être évoqués à l'appui d'une réflexion sur Gaston Defferre et la modernité politique, qu'il s'agisse de son engagement en faveur de la construction européenne ou de ses vues en matière coloniale. Ils n'entrent cependant pas dans le propos de cet article, consacré au notable Defferre.

[7] Sur le socialisme municipal : Aude Chamouard, Une autre histoire du socialisme. Les politiques à l'épreuve du terrain, 1919-2000, Paris, CNRS, 2013 ; Rémi Lefebvre, « Le socialisme saisi par l'institution municipale des années 1880 aux années 1980. Jeux d'échelle », thèse de doctorat en sciences politique, université de Lille II, 2001.

[8] Félix Gouin fut le seul parlementaire des Bouches-du-Rhône à ne pas voter les pleins pouvoirs constitutionnels au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940. C’est autour de lui que se reconstitua le parti socialiste clandestin dans la région marseillaise. Gouin rejoignit par la suite Alger et présida l’Assemblée consultative, puis l’Assemblée constituante, avant de présider le gouvernement en janvier 1946. Il contribua de manière déterminante à l'ascension politique de Defferre, comme lui avocat, dont il fut de facto le mentor, avant de se brouiller avec lui à l'occasion du scandale des vins. Voir sa notice dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (www.maitron.org).

[9] Avec l’appui bienveillant de Félix Gouin et aux côtés de Max Juvénal, président du Comité de Libération, auquel Francis Leenhardt succéda.

[10] Francis Leenhardt (1908-1983) : protestant marseillais, patron d’une société d'import-export, il rejoignit précocement le mouvement Libération-Sud. Chargé d’organiser le comité général d’experts dans la région R2 en octobre 1942, il seconda l’année suivante Francis-Louis Closon dans la préparation administrative de la Libération en zone sud. En mars 1944, il devint délégué national du comité d’Alger pour la création des Comités départementaux de la Libération (CDL) clandestins de la zone sud. À la Libération, il présida le CDL des Bouches-du-Rhône aux côtés de Gaston Defferre, président de la délégation municipale, et adhéra à la SFIO. Il avait reçu des autorités d’Alger l’autorisation personnelle de publier un journal à la Libération. Cf. notice du Dictionnaire biographique…, op. cit.

[11] Sur la presse à la Libération et les sanctions contre la presse « collaborationniste », voir Olivier Wieviorka, « La presse », dans Philippe Buton, Jean-Marie Guillon (dir.), Les pouvoirs en France à la Libération, Paris, Belin, 1994, p 140-158 ; Marc Martin, « La reconstruction de l'appareil d’information en France à la Libération », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 39-40, juillet-décembre 1995, p. 35-38.

[12] Léon Bon (1875-1965) fut l'un des fondateurs de la SFIO dans les Bouches-du-Rhône. Secrétaire de la première fédération unifiée de 1906 à 1909, puis de 1919 à 1929, conseiller municipal de Marseille (1908-1912 ; 1919-1929), conseiller général (1924-1944) puis président du conseil général (1931-1945), il avait été élu sénateur des Bouches-du-Rhône en 1931. Partisan du secrétaire général de la SFIO Paul Faure, pacifiste « munichois », il avait voté les pouvoirs constituants au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, mais adopta une attitude résistante par la suite.

[13] Henri Tasso (1882-1944) : conseiller général socialiste de 1919 à 1925 puis en 1937, conseiller municipal de Marseille (1919-1925), il fut élu maire de la ville en 1935. Député des Bouches-du-Rhône entre 1924 et 1938, il est élu au Sénat cette même année. Il fut sous-secrétaire d'État à la Marine marchande dans les trois gouvernements de Front populaire entre 1936 et 1938. Il vota les pouvoirs constituants au maréchal Pétain le 10 juillet 1940. Après la suspension du conseil municipal de Marseille, le 20 septembre 1940, et son remplacement par une délégation spéciale, Henri Tasso se retira de la vie politique. Il mourut en février 1944

[14] La mauvaise réputation de la ville ne fut pas étrangère à cette décision, consécutive à l’incendie des Nouvelles Galeries le 28 octobre 1938, alors que le parti radical tenait son congrès. Sur cet épisode et, plus généralement, l’histoire politique de Marseille dans les années 1930, voir Robert Mencherini, Midi rouge, ombres et lumières. Une histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône de 1930 à 1950, tome 1 : Les années de crise, 1930-1940, Paris, Syllepse, 2004, p. 111-115.

[15] Pour les parlementaires, le critère retenu – le vote du 10 juillet 1940 – conduisait à écarter des hommes qui s'étaient par la suite tenus à l'écart de Vichy ou de l'Occupant, ou qui avaient, pour certains, rejoint la Résistance, comme Léon Bon.

[16] Pour les détails d'une affaire aux multiples implications, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse sous la direction d’Olivier Wieviorka : « Gaston Defferre, un socialiste face au pouvoir, de Marseille à l’élection présidentielle de 1969 », ENS-Cachan, 2011, p. 188-202.

[17] Henri Tasso était décédé en 1944. Léon Bon ne fut pas relevé par le Jury d'honneur.

[18] Les communistes avaient devancé les socialistes au premier tour des élections cantonales, le 23 septembre 1945. Le revers socialiste était net à Marseille où la SFIO ne gagna que deux sièges, contre cinq en 1939. Sur l’ensemble du département, les socialistes ne l’emportèrent sur les communistes que d’un siège. Defferre – qui ne s’était pas présenté à l’élection du maire – démissionna du conseil municipal avec l’ensemble des conseillers socialistes et MLN, considérant que la majorité de la municipalité ne reflétait plus la majorité électorale. Cette démission était en réalité tactique : Defferre espérait reconquérir son fauteuil dans des conditions plus favorables –  en vain. La mairie passa aux mains des communistes jusqu’à ce que les gaullistes l’emportent en 1947.

[19] Ceux-ci avaient été placés sous séquestre en application de l’ordonnance du 30 septembre 1944. Une nouvelle plainte avait été engagée contre Le Petit Provençal en application de l’ordonnance du 5 mai 1945, qui prescrivait de poursuivre les personnes morales, autrement dit les journaux, et non plus seulement leurs propriétaires. Mais les poursuites engagées contre Vincent Delpuech avaient abouti à un classement de la justice, le 20 juillet 1945. Comme d’autres propriétaires de journaux placés sous séquestre, l’homme argua de cette absence de condamnation pour revendiquer ses biens. Sur la bataille du Provençal, voir notre thèse : « Gaston Defferre, de Marseille… », op. cit., p. 298-332.

[20] Sur cette normalisation dont les élections municipale de 1953 furent emblématiques, voir Robert Menchérini, « Les changements de rapports de force politiques », dans Gilles Le Béguec, Denis Peschanski (dir.), Les élites locales dans la tourmente. Du Front populaire aux années 1950, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 33-46.

[21] Defferre fut successivement secrétaire d’État à la présidence du Conseil chargé de l’Information dans le gouvernement Gouin en 1946, sous-secrétaire d’État aux Colonies du gouvernement Blum en décembre 1946, puis ministre de la Marine marchande dans les gouvernements Pleven et Queuille, entre 1950 et 1951. Tous ces postes présentaient un intérêt pour le candidat à la mairie de Marseille.

[22] Citons le cas de Toussaint Franchi (1893-1968) : conseiller municipal de Marseille (1935-1940), élu député en 1939 à la faveur d'une élection législative partielle, il avait voté les pouvoirs constituants au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940. Sans participer à la Résistance, il n'avait pas eu de contacts avec Vichy. À la Libération, le Jury d’honneur refusa sa demande de levée d’inéligibilité parlementaire, après un avis défavorable du CDL présidé par Francis Leenhardt. Toussaint Franchi fut exclu de la SFIO. À partir de 1948, la fédération des Bouches-du-Rhône appuya sa demande de réintégration. Il fut élu conseiller municipal de Marseille sur la liste Defferre en 1953, puis réélu en 1959 et 1965. Cf. Dictionnaire biographique…, op. cit.

[23] « Comme Henri Tasso [Gaston Defferre] a été ministre de la Marine marchande, où il a fait la preuve de ses qualités d'homme d'action et de pensée, et […] comme Henri Tasso, [il] saura rendre Marseille belle et heureuse », proclama Francis Leenhardt dans une réunion publique. (Cf. Le Provençal, 9, 14 et 17 avril 1953). Au point de crier à la « récupération » lorsque le candidat de droite s'empara à son tour de la figure de l'ancien maire ! Ce retour en grâce s'était traduit par l'érection d'un buste sculpté de l'ancien maire dans sa circonscription du Panier.

[24] Vincent Delpuech retrouve le Conseil de la République avec l'appui des socialistes en 1955. Il reste sénateur jusqu’à sa mort en 1967.

[25] Cf. Noëlline Castagnez, « La notabilisation du PS-SFIO », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 96, octobre-décembre 2007, p. 35-46.

[26] Cf. « Gaston Defferre, de Marseille… », op. cit., p. 307-315.

[27] L’homme fort de la SOCOMA était Charles-Émile Loo. Cf. Charles-Émile Loo, Une vie, Marseille, Autres Temps Éditions, 2007, p. 113.

[28] Ministre de la Marine marchande, Defferre se plaignit à plusieurs reprises du syndicat FO des gens de mer. Son secrétaire n’était autre que Pierre Ferri-Pisani. Dans ses mémoires, Charles-Émile Loo confirme avoir, par l’intermédiaire de la SOCOMA, « financé des forces syndicales et socialistes libres ».

[29] Les logements sociaux et les emplois municipaux, pour l’essentiel. Cf. Cesare Mattina, art. cit.

[30] Élu en 1892, ce médecin d’origine protestante cévenole – comme Defferre – fut le premier maire socialiste de la ville – jusqu'en 1902. Il le redevint entre 1919 et 1931. Cf. Dictionnaire biographique..., op. cit.

[31] Jean-Marie Guillon, « De Flaissières à Defferre. La fin d’un cycle politique en Provence », Parlement[s]. Revue d’histoire politique, HS 7, 2011, p. 42-53.

[32] Hélène Eck, « La radiodiffusion française sous la Quatrième République. Monopole et service public, 1944-1953 », thèse de doctorat sous la direction de Jean-Jacques Becker, université Paris X, 1997, p. 163-170.

[33] La station proposait une émission hebdomadaire d’information locale consacrée aux actualités et à des documentaires.

[34] Lettre du directeur de la RTF à Gaston Defferre, 11 août 1954, papiers Defferre, Archives municipales de Marseille (AMM), AMM 100 II 571.

Defferre se montra d’autant plus soucieux de contrôler l’émission d’information locale qu’il s’était plaint, quelques années plus tôt, de la domination des journalistes communistes de La Marseillaise sur la radio locale. Cf. Correspondance avec le directeur de la Radiodiffusion télévision française (RTF), Wladimir Porché, entre janvier et juillet 1950, AMM 100 II 751.

[35] Defferre connaissait le directeur de la RTF, Wladimir Porché, qu'il avait nommé lors de son passage au ministère de l’Information. D'aucuns remarquèrent alors que les journalistes du Provençal étaient nombreux dans le studio de télévision marseillais. Le journal accordait d’ailleurs une place conséquente au programme régional de télévision et publiait dans ses colonnes les lettres des téléspectateurs. Cf. Jérôme Bourdon, Cécile Méadel, Les écrans de Méditerranée. Histoire de la télévision provençale, 1954-1994, Marseille, INA-Éditions Jeanne Laffite, 1994, p. 19-24.

[36] Songeons à Robert Hersant et Jean Baylet. Hersant fut avant tout un homme de presse. La carrière politique du propriétaire de La Dépêche du Midi, Baylet, n’est pas comparable à celle de Defferre.

[37] Entretien de l’auteur avec Christian de Barbarin-Paquet, 8 octobre 2005 ; avec Marc Defferre, 9 août 2006.

[38] Entretien de l’auteur avec Michel Pezet, 27 février 2007.

[39] Entretien de l’auteur avec Marc Defferre, 9 août 2006.

[40] Demandes d’interventions adressées à Gaston Defferre, novembre 1945-octobre 1946, AMM 100 II 693.

[41] Demandes d’intervention des industriels de l’huile et du savon, 1948-1956, AMM 100 II 490.

[42] Cf. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Paris, Robert Laffont, 1984, rééd. 2005, p. 309-314.

[43] À deux exceptions près : Pierre Sudreau, ministre de la Construction du gouvernement Debré, puis ministre de l'Éducation nationale du 15 avril au 15 octobre 1962, était un ancien du réseau Brutus que dirigea Defferre. Il avait brièvement appartenu au cabinet du socialiste secrétaire d'État à la présidence du Conseil, chargé de l’Information, en janvier 1946. Le ministre des Armées de 1960 à 1969, Pierre Messmer, demeura par la suite quasiment le seul interlocuteur de Gaston Defferre, dont il avait été directeur de cabinet, en 1956, au ministère de la France d’Outre-mer. Les liens de la Résistance et les relations nouées sous la Quatrième République jouaient ici à plein.

[44] Voir sur ce point Gilles Le Béguec, « L’essor des notables », dans « Les Français et la vie politique dans les années soixante », Bulletin de l’IHTP, n° 79, 2002.

[45] Interview accordée à L’Expansion, en 1968, AMM 100 II 416.

[46] L’Express, 19 septembre 1963.

[47] Cf. interview accordée à L’Expansion, en 1968 (AMM 100 II 416).

[48] Cf. Le Monde, 20 mars 1965 ; « Le coup de Marseille », L’Express, 22-28 mars 1965, p. 16-19.

[49] « … ça, c’est la surprise. Je savais un peu, mais vous savez, une chose est de savoir et une autre de voir les choses de faire ». Entretien de l’auteur avec Olivier Chevrillon, 18 janvier 2007.

[50] Cf. « Grenoble ou Marseille ? », Le Nouvel Observateur, 1er avril 1965, p. 4. Cf. Pierre Lavau, « Réflexions sur le « mythe » de l’élection grenobloise », Revue française de science politique, 1965, n° 5, p. 958-963.

[51] Ce choix ne fut pas isolé : les élections municipales de 1965 montrèrent la résistance du centrisme et des notables de la Quatrième République. Cf. Gilles Le Béguec, « L'essor des notables », art. cit.

[52] Defferre reconduisit l’alliance avec la droite aux élections municipales de 1973. La rupture avec celle-ci fut consommée en 1976, mais le maire refusa l’alliance avec les communistes aux municipales de 1977.

[53] Sa coalition municipale – socialistes et centristes du Groupe d’action municipale (GAM) – emporte 41 des 63 sièges de conseillers municipaux. Defferre entame alors son cinquième mandat de maire.

[54] Le journal était, jusqu'en 1966, la propriété de l'armateur Jean Fraissinet, figure de la droite nationaliste marseillaise qui s’était imposé comme l’un des leaders de l’opposition à Gaston Defferre. Il avait alors vendu le quotidien à la famille Brémond, propriétaire – entre autres – du Progrès, laquelle vendit cinq ans plus tard le journal au groupe Le Provençal.

[55] Le parti socialiste perd deux de ses quatre sièges de députés : avec 23,8 % des suffrages, il recule de 4,7 points par rapport aux élections législatives de 1973 et de 12,7 points par rapport aux élections municipales de 1977. Si les élections sont globalement défavorables à la gauche, le parti communiste résiste mieux : avec 32 % des suffrages, il reste prééminent dans le département, et emporte sept sièges de députés.

[56] Sur le déclin électoral des socialistes et sur la crise de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône dans les années 1970, nous nous permettons de renvoyer à notre communication : « Les Bouches-du-Rhône : un vieux bastion socialiste dans un parti rénové », au colloque « Les socialistes, d'Épinay au Panthéon. Une décennie d'exception (1971-1981) », organisé par l'université Paris I (CHS), le Centre d'histoire de Sciences Po, la Fondation Jean-Jaurès et l'Office universitaire de recherche socialiste, les 10 et 11 novembre 2011 (actes à paraître).

[57] L’exemple emblématique est celui de la dynastie Masse : implantée dans l’est de la ville, elle voit se succéder Marius, son fils Jean (conseiller général de 1945 à 1973, conseiller municipal de Marseille de 1947 à 1983 et député des Bouches-du-Rhône, de 1956 à 1958 et de 1962 à 1978), lequel cède sa place dans les années 1970 à son fils, Marius. Le fils de ce dernier, Christophe Masse a depuis repris le flambeau. Citons encore les dynasties Guérini, Weygand et Andrieux.

[58] Citons notamment l’affaire des « fausses factures » qui révéla un système de corruption à la mairie, en lien notamment avec le truand Nick Venturi qui s'était reconverti dans le BTP. Venturi était le neveu de Louis Rossi qui avait secondé Defferre dans la Résistance à la tête des Milices socialistes. Venturi avait assuré le service d’ordre de la SFIO et la protection de Defferre dans les années 1960.

[59] Entretien de l’auteur avec Michel Pezet (alors premier secrétaire de la fédération), 27 février 2007.

[60] En témoignent les nombreux ouvrages pamphlétaires publiés durant ces années : citons Gilbert Rochu, Marseille. Les années Defferre, Paris, Alain Moreau, 1983 ; Jacques Derogy, Jean-Marie Pontaut, Enquête sur les mystères de Marseille, Paris, Robert Laffont, 1984 (qui porte plus généralement sur la légende noire de Marseille mais qui fait la part belle à Defferre : le dernier chapitre est intitulé « Defferre, la fin d'une époque »).

[61] La droite fut majoritaire en voix, mais la gauche l’emporta en sièges à la faveur d'un découpage de la ville en secteurs : elle obtint donc 64 sièges de conseillers municipaux contre 37 pour la droite.

[62] Les journaux nationaux rendirent compte de la grève des journalistes du Méridional à cette occasion. cf. Libération, 29 mai 1976.

[63] Jacques Rondin, Le sacre des notables : la France en décentralisation, Paris, Fayard, 1985.

[64] François Mitterrand avait présidé le Conseil général de la Nièvre de 1964 à 1981 ; Pierre Mauroy, maire de Lille depuis 1973, était aussi président de région depuis 1974 (Nord-Pas-de-Calais).

[65] Selon le titre qu'il donna au chapitre consacré à la décentralisation dans son livre paru en 1977 : Gaston Defferre, Si demain la gauche…, Paris, Robert Laffont, 1977.

[66] Cf. Loi du 2 mars 1982 « relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions ».

Anne-Laure Ollivier

Agrégée et docteure en histoire, Anne-Laure Ollivier enseigne en classes préparatoires littéraires. Sa thèse sur "Gaston Defferre, un socialiste face aux pouvoirs" (sous la direction d'Olivier Wieviorka) a obtenu le prix de thèse de l'Assemblée nationale en 2011.

Mots clefs :  notable ; modernisation ; Marseille ; socialisme ; médias.

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  • ISSN 1954-3670