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Philosophie en République et expérience morale de la Grande Guerre : le cas Dominique Parodi

Stéphan Soulié
Résumé :

Dominique Parodi (1870-1955), philosophe-professeur devenu inspecteur général de l’Instruction publique après la Première Guerre mondiale, appartient à une (...)

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Dans son pamphlet de 1932, Paul Nizan fait de Dominique Parodi l’un des « chiens de garde » de la République bourgeoise. L’essai s’ouvre sur deux citations du philosophe habilement choisies pour brocarder une métaphysique sans prise sur le monde. En regard de chacune d’elle, Nizan place la relation sèche d’un fait d’actualité tiré de la presse : la répression d’une révolte en Indochine, une mutinerie dans une garnison disciplinaire[1]. Cet exergue proche du sarcasme cible l’intellectualisme abstrait et incantatoire de la philosophia perennis, ignorant la réalité des violences sociales et coloniales. Aux yeux de Nizan, Parodi incarne un « rationalisme anémique[2] » au service du moralisme républicain, allié objectif des dominants. Au-delà de la figure singulière, la charge pamphlétaire vise un moment de la philosophie française que, d’une certaine manière, la Grande Guerre est venue clore ; elle stigmatise une génération de philosophes compromis par leur participation à la tragédie morale d’une guerre à laquelle ils ont cru devoir donner « un sens éthique[3] » et dont ils n’ont pas su penser la violence incommensurable. Dominique Parodi appartient à cette matrice intellectuelle républicaine des années 1890-1900, murie dans les combats dreyfusistes, la lutte contre le cléricalisme et la recherche d’une philosophie pour la République. Philosophe et critique philosophique, pédagogue, puis inspecteur général de l’Instruction publique après la Première Guerre mondiale, Dominique Parodi a servi la République en « rationaliste impénitent ». La Grande Guerre fut pour lui une épreuve morale et philosophique : au temps de la pensée succédait celui de « l’action » dont le pouvoir sur les esprits subvertissait les relations entre raison spéculative et raison pratique. Jusqu’à subordonner la recherche de la vérité à l’efficacité ? Comment, dès lors, rester fidèle à la critique rationnelle comme fondement intellectuel de la démocratie ? Les doutes de Parodi ont été en partie étouffés par le sentiment du devoir patriotique et par la nécessité de justifier philosophiquement le consentement individuel et collectif à la guerre. Encore fallait-il donner au conflit une « signification » conforme aux idéaux démocratiques et conjurer la menace d’une apocalypse morale. Dominique Parodi tenta ainsi de concilier discours de mobilisation morale et réflexion critique. Cette position difficile, peut-être intenable, qui le distingue à la fois de la condamnation des passions guerrières par Alain (Émile Chartier) et de la mystique patriotique de Bergson, ne peut être comprise sans un retour préalable sur la séquence 1890-1914.

Philosophe en République et philosophe de la République

Dominique Parodi est né en 1870, à Gênes dans une famille bourgeoise franco-italienne[4]. Il appartient à un groupe générationnel qui s’éveille intellectuellement et politiquement au milieu des années 1880, avant de devenir philosophiquement fécond dans les années 1890.

Un philosophe-professeur très intégré à la communauté philosophique

Au lycée Condorcet, Dominique Parodi rencontre Xavier Léon, Élie Halévy, Léon Brunschvicg et Louis Couturat, qui animeront quelques années plus tard la Revue de métaphysique et de morale. Normalien, agrégé de philosophie, il connaît les débuts du jeune professeur en province. Contrairement à la plupart de ses condisciples de l’École, il renonce à préparer ses thèses, ce qui ne l’empêche pas de s’intégrer aux réseaux intellectuels qui contribuent puissamment à l’organisation de la communauté philosophique et au développement de la sociologie. Il participe ainsi à l’aventure intellectuelle de la Revue de métaphysique et de morale, fondée en 1893, qui devient rapidement l’une des deux grandes publications philosophiques universitaires avec la Revue philosophique de la France et de l’étranger[5]. Il appartient également à l’équipe réunie autour de Durkheim qui lance, en 1898, l’Année Sociologique, avant de prendre ses distances à l’égard du « sociologisme ».

Dès sa nomination à Paris en 1905, Dominique Parodi se montre très actif au sein de la Société française de philosophie, lieu majeur de la communication philosophique[6]. Acteur important des controverses philosophiques de la Belle Époque, son autorité intellectuelle et morale au sein de la communauté des philosophes-professeurs lui vaut d’être élu au Conseil supérieur de l’Instruction publique en 1911. Suivant une trajectoire classique, Parodi devient inspecteur de l’Académie de Paris en 1917, puis Inspecteur général de l’Instruction publique après la guerre. Il accède ainsi à une position institutionnelle et académique fort respectable. Après les disparitions de Xavier Léon et d’Élie Halévy, respectivement en 1935 et 1937, il prendra les rênes de la Revue de métaphysique et de morale. En 1945, il succèdera doublement à Léon Brunschvicg : à l’Académie des sciences morales et politiques et à la Société française de philosophie dont il devient président. Lorsque qu’il disparaît en 1955, Dominique Parodi est le dernier représentant historique du réseau intellectuel structuré dans les années 1890 autour de la Revue de métaphysique et de morale.

Critique philosophique et philosophie morale en République

En 1935, Dominique Parodi tentera de systématiser son idéalisme philosophique dans En quête d’une philosophie, essais de philosophie première[7]. Sa philosophie se définit comme un « spiritualisme idéaliste » et « rationaliste » qui entend surmonter le dualisme, la séparation entre sujet et objet, entre univers et esprit, tout en rejetant « l’idéalisme romantique » et l’« intuitionnisme mystique »[8]. La fidélité d’esprit à l’héritage cartésien est manifeste dans l’importance accordée à l’analyse, à l’exigence de clarté et d’intelligibilité logique. Bien qu’éparse, l’œuvre de Dominique Parodi a pu apparaître suffisamment consistante et représentative d’un moment de la philosophie française pour que Célestin Bouglé lui consacre une étude dans un petit volume sur Les maîtres de la philosophie universitaire en France[9].

L’œuvre de Parodi est peut-être surtout celui d’un lecteur critique et d’un géographe des controverses philosophiques. On doit notamment à Parodi un très respectable tableau de la philosophie française : La philosophie contemporaine en France, essai de classification des doctrines[10]. Mais c’est moins le métaphysicien ou le fin connaisseur du champ philosophique que le moraliste républicain qui est au centre de cette étude. Dans le moment d’intense mobilisation de l’affaire Dreyfus et de ses prolongements, Dominique Parodi prend en charge, avec d’autres, la fonction de pare-feu républicain et de régulateur critique des principes démocratiques. Il est de ce point de vue assez représentatif de l’idéalisme de la Revue de métaphysique et de morale qui cible deux adversaires à la fois philosophiques et politiques : la réaction cléricale et le socialisme matérialiste, tous deux liberticides. Cet idéalisme rationaliste en posture défensive, dont la force réside peut-être surtout dans la dimension critique, s’exprime dans différents articles et dans un ouvrage couronné en 1909 par l’Académie des sciences morales et politiques : Traditionalisme et démocratie[11]. Dominique Parodi y défend la rationalité des principes de 1789 contre la pensée réactionnaire des Brunetière, Bourget, Barrès et Maurras, contre un positivisme de droite qui justifie le cléricalisme, contre les entreprises de naturalisation et de biologisation du politique, plus généralement contre les « fatalismes » qui disqualifient les idéaux démocratiques d’égalité et de liberté[12]. Le rationalisme de Parodi est allié de l’esprit scientifique, mais antipositiviste : la science positive, au sens de l’observation des faits, ne saurait fonder une morale ni fournir les fins de l’action politique. Parodi participe ainsi à un travail de réflexion critique sur l’idée républicaine et sur les conditions de sa réalisation ; « commun » au sens où il implique différents acteurs partageant des questionnements et une même exigence démocratique de l’échange et de la confrontation des idées. En 1902-1903, Dominique Parodi participe ainsi, dans les pages de la Revue de métaphysique et de morale, à un débat emblématique sur la « crise du libéralisme[13] ». Dans le contexte de la lutte contre les congrégations enseignantes, la discussion pose la question de la légitimité des restrictions de la liberté d’enseignement au nom même de la défense de la Liberté. Dans ce débat, Dominique Parodi défend les positions résolument anticléricales au service de l’éducation laïque comprise comme éducation à la liberté.

Durant les quinze années qui précédent 1914, Dominique Parodi est un acteur important du débat sur « le problème moral » dans un moment d’intense réflexion sur les conditions de possibilités d’une morale républicaine et laïque. Dans une série d’études réunies en volume en 1910, il passe ainsi au crible de la critique les différentes « doctrines morales » qui s’opposent alors sur la scène philosophique dans le contexte d’une forte mobilisation des élites universitaires au service du programme républicain d’éducation morale[14]. Parodi participe également activement aux débats dont la Société française de philosophie est le théâtre sur ces questions. Il joue d’autre part un rôle important à l’École des hautes études sociales fondée par Dick May, l’un des laboratoires de l’idée républicaine qui accueille une nébuleuse réformiste au point de contact entre élites intellectuelles et politiques[15]. Parodi est enfin engagé dans l’action de différentes ligues et unions républicaines : l’Union pour l’action morale de Paul Desjardins[16], devenue l’Union pour la vérité, l’Union de libres penseurs et de libres croyants pour la culture morale, l’Union rationaliste, ou encore la Ligue française d’éducation morale fondée en 1912 et dont il sera vice-président. À l’image de nombre de ses collègues philosophes et pédagogues, Dominique Parodi apparaît comme un « homo republicanus[17] » anxieux, à la recherche d’une conciliation entre, d’un côté, la défense de l’autonomie morale, de la démocratie comme idéal du « libéralisme rationnel[18]» et, de l’autre, « l’unité morale » de la République menacée par des forces de dissolution. Cette liaison entre enjeux philosophiques et visée démopédique sera soumise à l’épreuve de la guerre.

La guerre et l’impératif de « l’action » au service de la Patrie

Lorsque la guerre éclate, Dominique Parodi est en poste au lycée Condorcet. Agé de 44 ans, il n’est pas immédiatement mobilisable, mais il peut être appelé à servir dans la « réserve de l’armée territoriale ». « Blackboulé » à deux reprises par le conseil de révision[19], alors qu’il dit vouloir participer au moins indirectement à l’action militaire, il voit s’éloigner la perspective d’une mobilisation. Parodi ressent cette « angoisse de l’inaction[20] » mêlée d’un sentiment de culpabilité commun à bien des intellectuels de sa génération : « je philosophe sans entrain » un « peu honteux de ne remuer que des idées, et de ne pas trouver un moyen d’action directe en de pareilles heures[21] ». Dominique Parodi envie donc Émile Chartier (Alain), l’un des rares philosophes de sa génération engagé sur le front[22]. Chez les intellectuels cantonnés à l’arrière, l’opposition dramatisée entre pensée et action est devenue un lieu commun épistolaire.

Parodi est finalement mobilisé en juin 1915 dans les services auxiliaires : ses liens intimes avec l’Italie[23] lui valent d’être attaché au vice-consulat de France à Vintimille en qualité d’interprète. Mais cette fonction de gratte-papier qui consiste essentiellement à établir des passeports et des copies de signalements ne satisfait guère son besoin d’action[24]. À la fin de l’année 1915, il est donc mis à la disposition du ministère des Affaires étrangères, semble-t-il grâce aux interventions de Xavier Léon et de René Berthelot, ancien condisciple de l’École normale supérieure, dont le frère aîné joue un rôle majeur au Quai d’Orsay[25]. Dominique Parodi est chargé de mission au service de l’Institut français de Florence[26]. Il est l’adjoint du directeur, Julien Luchaire[27], au sein de l’annexe milanaise de l’institution où il espère enfin être « utile ». Dans le cadre de cette mission qui prend fin au bout de quelques mois, Parodi œuvre au renforcement de « l’alliance franco-italienne » : il prononce des conférences littéraires (sur le romantisme français) et politiques (sur l’axe franco-italien) ; il se consacre surtout à un fastidieux travail de documentation au service de la propagande afin d’alimenter les journaux italiens en notes tirées de la presse française et inversement. Dominique Parodi sélectionne des articles et les traduit, il rédige des synthèses[28] ; il collabore à la Revue des Nations latines, éphémère périodique franco-italien, publié entre 1916 et 1919, sous la direction de Luchaire et de l’historien Guglielmo Ferrero. La revue constitue un relai de la propagande française en Italie en œuvrant au renforcement de la solidarité franco-italienne, et plus largement latine, face à la germanité[29]. Cette expérience au service d’une forme de diplomatie culturelle[30] est intense, mais de courte durée : à la rentrée 1916, le philosophe est remis à l’Instruction publique. Depuis plusieurs mois, Parodi espérait en effet reprendre sa chaire : « Puisque le métier que je fais n’a rien de militaire, je ne vois pas l’utilité de continuer à vivre indéfiniment loin des miens ; s’agit-il de faire de l’enseignement, il est plus naturel que je reprenne ma chaire ; ou si l’on a besoin de moi pour le travail de propagande, je pourrais m’en acquitter aussi bien de Paris, par exemple dans le nouveau service de René[31]. » À la rentrée 1916, Parodi retrouve donc le lycée Condorcet avant d’être nommé, quelques mois plus tard, inspecteur de l’Académie de Paris[32].

De retour en France, Dominique Parodi continue d’agir, parallèlement à ses fonctions, au service de l’effort de guerre. À l’instar d’autres intellectuels, philosophes notamment, il participe à la fondation et à l’administration d’œuvres de bienfaisance[33]. Il est ainsi nommé, au printemps 1918, secrétaire adjoint de l’orphelinat des armées (dont Jules Siegfried est le secrétaire général)[34]. Il effectue d’autre part des tournées de conférences patriotiques en province dans le cadre d’une œuvre rattachée au ministère des Affaires étrangères : L’Effort de la France et de ses Alliées[35]. Parodi est accueilli par les maires, les préfets, les députés et reçoit les remerciements des instituteurs qui constituent un relai de poids dans l’opinion. Les conférences, dont certains titres, plans et notes apparaissent dans les archives de Dominique Parodi, portent sur « l’opinion publique et la guerre », « la question de l’Alsace-Lorraine », « l’intervention américaine », « les fins des belligérants » ou encore « les responsabilités de la guerre[36] ». Le contenu est subordonné à la visée performative du discours, l’autorité philosophique et pédagogique mise au service de l’effort patriotique : il s’agit avant tout de soutenir le moral de l’arrière et de défendre la légitimité de la guerre du point de vue des Alliés.

Dominique Parodi prononce également des conférences dans d’autres cadres : en janvier 1917, il s’exprime sur « les valeurs idéales de la Guerre » à l’Université populaire de Rouen où il avait enseigné au tournant du siècle. La même année, il tire « les enseignements de la guerre », au nom de la Ligue française d’éducation morale, lors d’une « soirée littéraire et patriotique » organisée par la Société des anciens élèves de la rue des Haies. La tonalité moralisatrice et presque religieuse de ces deux conférences contraste avec celle, plus critique, des articles « philosophiques » que Parodi a fait paraître, antérieurement, en 1915 et 1916. Articles académiques et conférences morales ne relèvent pas du même type de discours et n’assurent pas les mêmes fonctions. Il serait donc hasardeux de conclure à une inflexion de la pensée de Dominique Parodi. À l’évidence, dans le contexte de 1917, Parodi participe consciemment à l’effort de remobilisation morale de l’arrière : il s’agit de ressusciter l’unanimité de l’Union sacrée des premiers temps, de justifier le consentement individuel et collectif au sacrifice en identifiant la « cause idéale (…) pour laquelle il vaut la peine de mourir et dont la défaite ferait qu’il ne vaudrait plus la peine de vivre[37] ». Parallèlement, Parodi stigmatise les comportements immoraux de l’arrière : l’esprit d’indifférence, de jouissance, mais également l’enracinement d’une culture de la haine. La ferveur patriotique, parfois un peu affectée, ne dissimule guère les inquiétudes du moraliste républicain quant aux conséquences morales, à long terme, de la guerre. C’est peut-être sur ce point que le conférencier s’inscrit le mieux dans la continuité de ses articles. 

« Démocratie » et « morale » à l’épreuve de la guerre

En publiant trois articles philosophiques sur la guerre entre le printemps 1915 et le printemps 1916, Dominique Parodi tente de persévérer dans une forme de veille critique en prenant le risque d’écrire publiquement. Il se distingue ainsi des amis philosophes qui, depuis des positions différentes, ont fait le choix du silence public conjugué à l’action, à l’image d’Élie Halévy[38] et d’Alain[39]. Le « patriotisme raisonné[40] », l’exercice de lucidité critique du premier et le pacifisme, la lutte contre les « passions guerrières » du second se sont essentiellement exprimés et confrontés dans le clos des correspondances[41]. En continuant à écrire, Parodi se livre à l’exercice délicat qui consiste à conjuguer soumission à la censure, consentement intellectuel à la guerre et revendication d’une liberté critique à l’égard de certains discours bellicistes. De ce point de vue, il affiche une certaine distance à l’égard de l’intense mobilisation philosophique incarnée par Bergson.

Dominique Parodi considérera ses articles sur la guerre suffisamment dignes d’être republiés après le conflit, en 1921, dans l’édition augmentée de son essai sur Le problème moral et la pensée contemporaine. Le premier texte avait été publié en mai 1915 dans la Revue pédagogique, revue de l’Instruction primaire fondée en 1878 par Ferdinand Buisson et dirigée par Paul Lapie[42]. Les deux autres articles avaient été publiés, en 1916, dans la Revue de métaphysique et de morale[43], dont la parution avait repris en 1915 après quelques mois d’interruption[44].

Trois thèmes peuvent être dégagés des articles de Dominique Parodi : la méditation sur l’opportunité et les conditions d’une pensée libre en temps de guerre ; la réflexion sur la « signification morale » du conflit ; enfin, l’interrogation sur l’ambivalence de l’expérience morale de la guerre : expérience d’« élévation morale » et, dans le même temps, menace de démoralisation généralisée dont les effets risquaient de se prolonger après le conflit. De ces trois thèmes, on trouve des échos dans la correspondance de Dominique Parodi et dans les notes de ses conférences. La confrontation des écrits publics avec ces deux autres formes de discours (plus libre dans le cas des correspondances, plus ajusté au public et à l’effet visé dans celui des conférences) éclaire la pensée du philosophe sur l’expérience morale de la guerre.

L’esprit mobilisé : l’impossible pensée libre et critique ?

La question des limites externes de la liberté critique (la censure) et de ses limites internes (l’autocensure, consciente ou non) affleure dans la correspondance de Dominique Parodi. C’est le cas à propos de l’article sur les discours de guerre de Bergson rédigée pour la Revue pédagogique en réponse aux sollicitations de Paul Lapie. Dans une lettre adressée à Xavier Léon, directeur de la Revue de métaphysique et de morale[45], Dominique Parodi s’inquiète : « Si, comme il est probable, ce que je pense lui envoyer lui paraît un peu dangereux pour une publication quasi officielle, je te l’enverrai aussitôt sans chercher autre chose[46]. » Le périodique philosophique, dont les liens avec l’Université et l’administration de l’Instruction publique sont néanmoins étroits, lui semble ainsi offrir des marges de liberté supérieures à la Revue pédagogique liée de façon plus organique à l’institution. Mais au moment de confier à Xavier Léon son étude sur « Guerre et morale », au printemps 1916, Dominique Parodi amende, voire édulcore, prudemment son texte, anticipant les effets éventuels de la censure : 

« L’article, en le relisant, m’a paru pouvoir prêter à des interprétations un peu dangereuses et j’ai voulu en atténuer ou en expliquer certains formules ; je serai curieux de voir si Dame Anastasie[47] ne s’en montrera pas un peu inquiétée[48]. »

L’embarras devant la censure des opinions ne pouvait donner lieu, dans le cadre d’une publication, à une réflexion critique parfaitement assumée. La question de l’opportunité des restrictions de la liberté d’expression (et, de facto, de penser) renvoyait le philosophe au débat sur la faiblesse intrinsèque des démocraties en situation de guerre. Dans les années 1910, durant lesquelles se mettent en place les conditions politiques et culturelles du consentement à la guerre, cette idée est soutenue par la droite nationaliste mais également, de façon plus indirecte, par des représentants de la gauche pacifiste, à l’image de Marcel Sembat qui publie, en 1913, Faites un roi sinon faites la paix. La pensée républicaine apparaît alors sur la défensive, enjointe de démontrer que la démocratie n’est pas incompatible avec la guerre, ni en principe ni dans les faits (à condition que celle-ci soit patriotique et juste). Dans le cadre de la controverse philosophique feutrée mais perméable aux passions politiques, le « problème moral » s’élabore alors dans une relation sous-jacente à l’horizon d’attente de la guerre qui vient. L’un des ressorts intimes du débat sur les conditions de possibilité d’une morale républicaine laïque est l’anxiété collective quant au caractère potentiellement dissolvant pour l’unité et l’élan patriotiques de l’autonomie morale et de la critique rationnelle.

Lors d’une tournée de conférences, en décembre 1916, Dominique Parodi aborde avec prudence mais, semble-t-il, une certaine sincérité intellectuelle, la question de la suspension des libertés. Dans les notes manuscrites de cette allocution sur « l’opinion et la guerre », il ne condamne pas frontalement les « mesures restrictives » mais souligne la défiance, à ses yeux excessive, qui s’est manifestée au début de la guerre à l’égard de l’opinion, donc de la démocratie ; défiance qui s’est traduite par la mise en place d’une « réglementation tout autoritaire et monarchique ». Il lui apparaît donc nécessaire de « faire de plus en plus crédit à l’opinion d’un peuple adulte, conscient, et qui veut vivre », d’« agir sur l’opinion, oui mais à force de sincérité, en développant sa raison, son esprit de clairvoyance[49] ».

Mais la critique rationnelle n’est pas seulement menacée par la censure des opinions. Dominique Parodi s’interroge, en effet, dans sa correspondance sur la possibilité même de la « sincérité intellectuelle » cultivée avant-guerre par les philosophes rationalistes comme fondement d’une éthique intellectuelle démocratique :

« Mais, dès que l’on réfléchit, avec nos habitudes de scrupules et d’impartialité, on est exposé à trop vouloir rendre justice même à des adversaires qui ne s’en soucient vraiment pas à notre égard ; et l’on se demande si c’est le moment d’être juste, si c’est le moment d’expliquer et de comprendre ; et c’est le "pragmatisme" qui, inévitablement triomphe plus ou moins à l’heure qu’il est[50]. »

Il faut entendre ici le mot « pragmatisme » au sens large et polémique[51]. Dominique Parodi stigmatise non seulement la doctrine philosophique dont il fut, avant-guerre, l’un des adversaires mais, plus largement, une attitude intellectuelle diffuse, au-delà du cercle étroit des philosophes, et dont le pouvoir de nuisance est de ce fait plus réel. De quoi le « pragmatisme » est-il le nom pour Parodi ? C’est la vérité subordonnée à l’action et non recherchée pour elle-même, le renversement de la relation établie entre pensée et action par le rationalisme intellectualiste, par l’idéalisme.

Cette menace pragmatiste, pointée dans l’article sur « Guerre et morale », fait craindre à Parodi le triomphe d’une « conception tout utilitaire et toute sociale du vrai[52] ». L’expérience de la guerre dramatise ainsi la relation agonistique aux diverses formes de l’altérité philosophique (le pragmatisme, mais également, en filigrane, le positivisme sociologique et les « mysticismes » philosophiques). La pensée critique de Dominique Parodi s’inscrit ainsi dans la matrice problématique du « moment 1900 » : elle reste, durant la guerre, largement dépendante des formulations du problème moral antérieures au choc de 1914. L’exigence intellectualiste de « sincérité philosophique » apparaît menacée par le culte, voire le mysticisme, de l’action qui s’est affirmé dans les années 1910 avant, peut-être, de triompher à la faveur de la guerre. La mise à l’épreuve, par la guerre, du couple pensée/action, est l’un des aspects d’une crise de la raison pressentie par Parodi. Dans la conscience troublée du rationaliste, tout se passe comme si, en temps de guerre, il ne s’agissait plus « de penser pour comprendre, mais de penser pour agir ; les seules opinons légitimes et loyales seront, non les plus exactes, mais les plus efficaces, celles qui sont excitatrices, motrices, toniques ou apaisantes[53] ».

Si la pire expression de cette culture de guerre « pragmatiste » ne peut être qu’allemande..., Dominique Parodi n’en stigmatise pas moins les dérives françaises du patriotisme germanophobe qui s’écarte de la recherche de la vérité au nom de l’action :

« Chez nous-mêmes, d’ailleurs, malgré toutes les résistances de notre rationalisme impénitent et de notre souci de justice, des littérateurs ou des musiciens du patriotisme échauffés ne découvrent-ils pas, chaque matin, en toute sincérité, que l’Allemagne n’a jamais produit un grand homme authentique, que ni Kant ni Goethe n’étaient de vrais penseurs, ni Beethoven ou Wagner des artistes originaux[54]. »

La posture symétrique de l’intellectuel « au-dessus de la mêlée », celle de Romain Rolland[55], lui apparaît néanmoins illusoire et intenable. Dominique Parodi évoque la « mésaventure » de l’écrivain « qui n’a pas voulu comprendre que l’heure où une nation entre en lutte pour son existence ne saurait être celle de l’impartialité entière et de l’équité sereine ». Et de préciser : « Si la lutte ne se soutient que par la confiance en soi et l’enthousiasme, il est impossible de tendre toutes ses énergies contre l’ennemi et au même moment de s’attacher à le comprendre exactement et à le juger scrupuleusement : on dirait qu’à vouloir encore être avant tout clairvoyant ou juste, on se mette en dehors de son peuple et on ne soit plus entièrement patriote. » Dominique Parodi entend-il donner ainsi des gages de loyalisme ? La voie de la critique apparaît en tout cas étroite aux yeux du moraliste qui s’interroge sur la légitimité même de son texte : « Par cela seul qu’elle est un effort d’analyse de nos sentiments, ne risque (t-elle) pas de paraître suspecte et blâmable à plus d’un[56] ? »

Dégager la signification morale de la guerre

Les philosophes, à l’instar de Bergson et de Boutroux[57], ont pu considérer qu’il leur revenait de dégager la « signification » de la guerre. Dans un article de 1920, Dominique Parodi légitime rétrospectivement la prétention de la philosophie à éclairer les combattants sur le sens qu’il convient de donner à leur action[58]. S’il est difficile d’évaluer la diffusion et l’influence des discours de Bergson au front, la volonté performative ne doit pas être sous-estimée, ainsi qu’en témoigne la publication dans le Bulletin des Armées de la République, en novembre 1914, du texte célèbre sur « la force qui s’use et celle qui ne s’use pas ». Dégager la signification morale de la guerre revient, selon un lieu commun de la littérature de guerre, à rendre compte d’une altérité allemande irréductible[59] et à affirmer la légitimité d’une guerre du droit contre la force. Parodi, de ce point de vue, ne fait pas exception. Mais si la manière dont il pose le problème est comparable, il se montre critique à l’égard de l’interprétation bergsonienne de l’altérité allemande dans son article sur « la guerre et la conception allemande en morale », publié au printemps 1915.

Parodi partage néanmoins avec Bergson et la majorité de ses collègues bien des lieux communs sur la caractérisation nationale de la philosophie et sur l’évidence, de ce point de vue, de l’altérité allemande. Cette nationalisation de la philosophie, sensible avant 1914, se radicalise dans le contexte de la Première Guerre mondiale[60]. La théorie des « deux Allemagne » (celle du Nord, prussienne et autoritaire, opposée à celle du Sud, plus libérale) est revitalisée pour faire de la Grande Guerre l’aboutissement d’un processus de « prussianisation » de l’Allemagne. L’autoritarisme, le pangermanisme[61], le militarisme prussiens auxquels s’articulent l’industrialisme, le culte des forces matérielles, ont corrompu en profondeur la nation allemande. La « morale allemande de la guerre », d’emblée essentialisée, est ramenée à deux propositions centrales. Premièrement, la justification brutale de la force et sa « divinisation » : la force est créatrice du droit ; la suspension du droit est justifiée parce que « la guerre est la guerre », parce que la « nécessité fait loi ». Deuxièmement, la conception du peuple allemand comme « peuple élu » dont la victoire est « une nécessité métaphysique », selon une citation de la Gazette de Cologne souvent reprise. Dominique Parodi trouve confirmation de cette conception dans une citation de Rudolph Eucken, l’un des philosophes allemands signataires du Manifeste des 93 :

« Au peuple allemand, plus qu’à aucun autre peuple dans l’histoire, est confié le soin de l’âme intérieure et de la valeur propre de l’existence humaine[62]. »

La critique des discours de Bergson développée par Parodi porte essentiellement sur deux points. Il s’attaque tout d’abord à la double opposition mobilisée par Bergson pour rendre compte de l’altérité allemande : celle du matériel et du spirituel que redouble celle du mécanique et du vital. Bergson met en effet les ressources de sa propre philosophie au service de la cause patriotique[63]. Au « matérialisme » et au « mécanisme » allemands, il oppose l’esprit et la spontanéité de la vie qui caractériseraient la France : d’un côté la force matérielle et mécanique de la puissance militaire et économique allemande (cette force qui s’épuise), de l’autre la force spirituelle et vitale (celle qui ne s’épuise pas). Cette réduction de l’altérité allemande au mécanisme et au matérialisme est rejetée par Dominique Parodi[64]. Il met pour sa part l’accent sur la dimension spiritualiste et mystique de la morale allemande de la guerre. Symétriquement, il rappelle que le matérialisme et son rameau positiviste ne sont pas étrangers à la pensée française des XVIIIet XIXe siècles. Ce qui se joue selon lui dans la guerre, c’est la lutte entre le rationalisme français des idées claires (héritier de Descartes) et la conception allemande de la pensée : romantique, mystique, voire obscurantiste. Parodi substitue ainsi le couple clair/obscur au couple esprit/matière. La critique de Parodi s’élabore donc sur deux fronts en désignant un ennemi extérieur (le mysticisme allemand) et un adversaire intérieur (le spiritualisme vitaliste bergsonien). En défendant le rationalisme, les droits de l’abstraction et de l’analyse face aux prétentions de « l’intuition » (terme qui renvoie de façon polémique au bergsonisme), Parodi met également en garde contre les tentations françaises du mysticisme guerrier. Cette défense du rationalisme est très politique : le libre-arbitre apparaît comme l’équivalent dans l’ordre pratique de l’abstraction dans l’ordre scientifique. Le rationalisme fonde donc l’individualisme démocratique que menace l’esprit allemand.

En soulignant la dimension spirituelle de la morale allemande de la guerre, Dominique Parodi rejette la double réduction de l’Allemand au barbare et de la conception allemande de la force à la brutalité pure. C’est le second point sur lequel il entend se distinguer de Bergson : la « force matérielle allemande » que Bergson présente à l’excès comme mécanique implique en effet des « vertus » : le courage, le patriotisme, la solidarité, l’esprit de sacrifice. L’effort critique pour résister à l’ethnicisation essentialisante ne doit pas pour autant être surestimé : Dominique Parodi n’échappe pas aux considérations sur la lourdeur, l’insincérité, la brutalité germaniques et n’hésite pas à stigmatiser, dans sa correspondance, toute pensée « bochisée ». Néanmoins, en mettant l’accent sur l’antagonisme entre deux « conceptions de la vie de l’esprit », il s’oppose aux conceptions déterministes de l’altérité et aux tentations de biologisation/racialisation de l’ennemi[65]. Parodi synthétise ainsi sa pensée :

« L’opposition qu’a révélée cette guerre n’est donc pas, peut-être, celle de deux races, fatalement figées en leurs caractères corporels hérités, mais plutôt celle de deux méthodes spirituelles […], opposition non pas du matérialisme au spiritualisme, nous semble-t-il, mais de deux manières d’entendre la vie de l’esprit : c’est essentiellement, le contraste d’une mentalité mystique à une mentalité rationaliste ; de la foi aveugle au bons sens clairvoyant[66]. »

Dans ses articles comme dans ses conférences, Dominique Parodi défend sans surprise l’idée d’« une guerre en faveur du droit », de la « justice » et de la « paix », d’« une guerre à l’esprit de la guerre »[67]. L’enjeu de la lutte est la victoire de « l’individualisme moral[68] » et l’universalisation de la démocratie. Entre les nations, comme entre les individus, doivent s’instaurer des relations de droit conformément au credo rationaliste : « l’application de la raison à la vie pratique et au règlement des relations des hommes entre eux[69] ». Répondant, dans les pages de la Revue de métaphysique et de morale, à un article de son ami Théodore Ruyssen sur la « force et le droit », article qu’il juge trop pessimiste, Parodi se livre à une vibrante défense de l’idéalisme. Le pacifisme juridique, dont Ruyssen était l’un des grands défenseurs, a en effet été ébranlé par la guerre. Il fondait ses espoirs de paix sur la juridisation des relations internationales rendue possible par le progrès des solidarités internationales, de la pratique de l’arbitrage et des conventions encadrant le droit de la guerre[70]. La Grande Guerre marque à l’évidence un coup d’arrêt, et même une régression brutale dans cette évolution. Dominique Parodi rend hommage à la « sincérité courageuse » de Ruyssen qui ne dissimule pas « les démentis que la brutalité des faits semble apporter aujourd’hui à l’idéalisme de la théorie pure[71] ». Il lui reproche cependant de ne pas faire suffisamment droit à l’idéal rationnel, l’idée du droit pur conçu par la seule raison qu’il oppose aux conceptions « sociologiques » en quête d’un fondement « positif ». Ruyssen n’aurait pas suffisamment séparé droit positif et droit idéal, force et droit pur. Pour Dominique Parodi, l’idéal rationnel du droit est radicalement distinct de la force, mais il est créateur de force, moteur de l’élan guerrier :

« Utopie peut-être, mais généreuse, mais féconde, et qui seule donne à ce sauvage égorgement de deux peuples une allure de croisade. C’est pour un idéal juridique que la nation de la Déclaration des Droits de l’Homme a la persuasion de verser son sang ; elle a mis sa force au service du Droit, et c’est cela seul qui a pu la faire unanime dans la persévérance, et qui a doublé sa force. Mais c’est justement parce qu’elle croit la guerre pour le Droit qu’elle veut continuer à espérer la paix par le Droit[72]. »

L’idéalisme dynamogène affiché dans ce texte contraste avec la perception de plus en plus aigüe de l’ambivalence morale de la guerre de masse.

L’expérience morale ambivalente de la guerre de masse

Dans « Guerre et morale », Dominique Parodi résume ainsi l’ambivalence de la guerre :

« D’une part, toutes les règles communes y semblent suspendues, ou rendues fragiles et douteuses ; d’autre part pourtant la puissance de sacrifice y semble exaltée et accrue ; c’est tour à tour l’écroulement et le triomphe suprême de la vie morale[73]. »

C’est que la guerre en tant qu’« affirmation ultime du vouloir-vivre, dans toute sa brutalité » remet en question « l’existence même de toute moralité et son essence dernière[74] ».

Dans son article comme dans le texte d’une conférence sur les « enseignements moraux de la guerre », Parodi affirme nettement que la guerre est un mal et ferme la porte aux mysticismes de la guerre « purificatrice » ou « régénératrice »[75]. Les lettres de Dominique Parodi à Xavier Léon témoignent de son désarroi : elles évoquent le « recul de la civilisation[76] », l’« effet démoralisateur » de la guerre, celui notamment « de se faire aimer par ceux mêmes qui la font, la souffrent ». Dominique Parodi précise le sens politique de cette inquiétude : « Ne va-t-il pas se créer un courant militariste, guerrier et conquérant contre lequel nous ne pourrons que peu de chose[77] ? » Pour le moraliste, membre de la Ligue française d’éducation morale dont le regard est déjà fixé sur les défis moraux de l’après-guerre, les « régressions » sont multiples : restriction des libertés et, plus profondément, remise en question du processus d’individualisation qui faisait du respect de la personne « le plus haut idéal moral de toute la civilisation moderne[78] ». Non seulement « la vie humaine a, du jour au lendemain, perdu toute importance[79] », mais l’individu se trouve placé au service du groupe, jusqu’au sacrifice ; la responsabilité collective se substitue à la responsabilité individuelle : c’est le « triomphe du sociologisme[80] ». Parodi souligne d’autre part avec lucidité deux caractéristiques majeures de la violence de masse de ce que nous qualifions aujourd’hui de « guerre totale » : l’effacement de la distinction entre civils et militaires[81] et la rupture du principe de loyauté dans le combat[82]. En regard de cet effondrement moral, les vertus de courage, d’abnégation, de solidarité et de sacrifice exaltées par le combat, vertus manifestées chez tous les belligérants, paraissent peser de peu de poids. La guerre demeure toujours « immorale » : il n’y a pas une moralité de la guerre, mais une nécessité de la guerre comprise comme « moindre mal ».

La guerre met ainsi à l’épreuve les différentes doctrines morales. Contre la morale des religions positives, contre les doctrines pragmatistes et utilitaristes, les conceptions « intuitives et mystiques » ou encore le « sociologisme », Dominique Parodi se veut le défenseur du « rationalisme » des « idées claires » et « l’individualisme moral » seul capable de surmonter la contradiction morale de la guerre. Mobilisant la distinction opérée par Renouvier entre « morale de l’état de paix » et « morale de l’état de guerre », Parodi aboutit, au terme d’un effort de pensée laborieux, à la justification rationnelle non seulement de la guerre, mais du recours à des moyens immoraux, à condition, « que la valeur morale de la fin compense l’odieux des moyens et en outre, qu’elle ne puisse pas s’en séparer[83] », autrement dit que ces moyens soient les seuls permettant d’atteindre la fin idéale. La responsabilité de ce recours nécessaire à des « moyens odieux » est rejetée sur les agresseurs allemands qui ont violé le droit et la morale. La seule guerre « légitime » est celle qui est « imposée », « celle qui est soutenue en faveur du droit, de la justice et véritablement de la paix, celle qui est, au fond, une guerre à l’esprit de la guerre[84] ». Parodi dessine l’horizon idéal du combat : la victoire française apparaîtra comme la victoire du principe des nationalités, l’affirmation du droit des peuples, la « victoire de la justice, de l’individualisme moral, de la démocratie, du pacifisme même » de tout ce qui correspond à une même aspiration essentielle : « l’application de la raison à la vie pratique et au règlement des relations des hommes entre eux[85] ».

Contre toute tentation de mystique guerrière, Dominique Parodi refuse de voir la guerre comme moralement régénératrice, comme une réponse à la « crise morale » de l’avant-guerre. Bien au contraire, il en souligne les effets potentiellement démoralisateurs à long terme. La guerre est un mal nécessaire à la défense d’un idéal moral qu’elle n’a pas engendré. Les valeurs morales exaltées par le combat ne suffiront pas au relèvement moral de l’après-guerre. Celui-ci passera par une démobilisation des esprits et une défense de l’idéal rationnel. La guerre de l’esprit dans laquelle Parodi est engagée est ainsi un combat sur deux fronts : sur un front extérieur contre la mystique allemande de la guerre et la divinisation de la force ; sur un front intérieur contre les adversaires du « rationalisme moral ». Parodi prolonge ainsi la controverse sur le « problème moral » tel qu’il est posé avant-guerre et réitère cette interrogation anxieuse : la morale autonome, rationnelle et laïque dont les philosophes-pédagogues républicains recherchent la formule est-elle capable de produire l’élan moral qui détermine à l’action ? Question cruciale lorsqu’il s’agit de l’appliquer au devoir moral ultime : le devoir patriotique qui implique l’acceptation du sacrifice. La « froide raison » est-elle capable d’engendrer la force morale qui renversera l’ennemi ou bien faut-il puiser à des sources plus profondes et, peut-être plus obscures ? Dans ces articles de guerre (et dans un texte de 1919 sur le « rationalisme moral »[86]), Parodi poursuit le combat de l’idéalisme rationaliste contre les conceptions religieuses, pragmatistes, ou bien sociologiques de la morale. Dans la préface de 1920 de son essai sur Le problème moral et la philosophie contemporaine, il souligne que les dix années qui séparent les deux éditions de l’ouvrage ont constitué pour les doctrines morales du temps « la plus tragique des épreuves » avant de s’interroger : « Comment ne pas se demander si l’on peut penser comme on pensait hier[87] ? » Mais, au lendemain de la guerre, c’est bien dans le cadre problématique élaboré dans le "moment 1900" que Dominique Parodi continue à penser tout en pressentant une crise de la raison qu’il appelle solennellement à conjurer :

« Au pays de Descartes, de la Déclaration des Droits et de la bataille de la Marne, veillons à ce que le juste reste pour nous le même aux heures de la victoire et aux heures du péril : ne souffrons pas que la morale divorce jamais chez nous d’avec la claire impartiale raison[88]. »

Pour citer cet article : Stéphan Soulié, « Philosophe en République et philosophe de la République », Histoire@Politique, n  25, janvier-avril 2015, www.histoirepolitique.fr

Notes :

[1] Paul Nizan, Les chiens de garde, Marseille, Agone, 2012, p. 1 (Paris, Rieder, 1932 pour la 1e éd.).

[2] Ibid., p. 128.

[3] Ibid., p. 75.

[4] Il est le petit-fils d’un vice-consul du Royaume des Deux-Siciles. Son père, Alexandre, s’installe à Paris où il connaît un certain succès littéraire grâce à deux pièces de théâtre : Rome Vaincue (jouée en 1876 par Sarah Bernhardt) et Ulm le parricide (il obtient la nationalité française en 1881). Voir Gilles Caplat, L’inspection générale de l’Instruction publique au XXe siècle. Dictionnaire biographique des inspecteurs généraux et des inspecteurs de l’Académie de Paris, 1914-1939, Paris, INRP et Économica, 1997, p. 420-423.

[5] Dominique Parodi est un collaborateur régulier et un ami proche de la direction bicéphale (formée par Xavier Léon et Élie Halévy) de la revue. Sur la « revue » comme lieu et comme réseau intellectuel avant la Première Guerre mondiale, voir le numéro du centenaire, notamment l’article de Christophe Prochasson, « Philosopher au XXe siècle : Xavier Léon et l’invention du "système R2M" (1891-1902) », Revue de métaphysique et de morale, 1993, p. 109-140, ainsi que Stéphan Soulié, Les philosophes en République, l’aventure intellectuelle de la Revue de métaphysique et de morale et de la Société française de philosophique (1891-1914), Rennes, PUR, 2009.

[6] Il prend activement part aux discussions et prononce, avant la guerre, deux conférences : « Sur la signification du pragmatisme » (1908) et la « notion d’égalité sociale » (1910).

[7] Paris, Alcan, 1935 (PUF, 1949, 2° éd.). Voir aussi : Du positivisme à l’idéalisme, études critiques. Philosophies d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Vrin, 1930,

[8] Dominique Parodi est marqué par les travaux de Thomas Hill Green, de Charles Renouvier, d’Émile Boutroux et d’Octave Hamelin. Son spiritualisme qui voit dans l’ordre de l’univers la présence du divin (délié de toute attache avec les religions positives) se distingue du rationalisme de Léon Brunschvicg dont il rejette l’idée d’une historicité de la raison.

[9] Paris, Librairie, Maloine, 1938, p. 87-99.

[10] Paris, Alcan, 1919.

[11] Paris, Armand Colin, 1909, (1924, 2e éd.). Trente ans plus tard, pendant l’Occupation, il rédige un nouvel essai sur la démocratie qui paraîtra à la Libération : Le problème politique de la démocratie, Paris, PUF, 1945.

[12] La partie « positive » articule liberté et égalité en montrant que la raison, au principe de la démocratie, est nécessairement égalitaire. Il s’agit donc d’organiser la liberté dans l’égalité (en développant notamment un système d’assurance contre les risques).

[13] Le débat, lancé par un article de Célestin Bouglé, rebondit sur plusieurs numéros (les autres protagonistes sont Gustave Lanson, Baptiste Jacob et Théodore Ruyssen).

[14] Le problème moral et la pensée contemporaine, Paris, Alcan, 1910 (1921, 2e éd. ; 1930, 3e éd.). Le livre passe en revue la « morale biologique de Metchnikoff », les doctrines sociologiques de Lévy-Bruhl et de Durkheim, l’utilitarisme de Gustave Belot (et d’Adolphe Landry), la réflexion de Jean Delvolvé sur les conditions d’efficacité de la morale laïque. Dominique Parodi défend finalement une morale fondée sur l’autonomie de la raison qui, sans exclure le « sentiment », met l’accent sur l’exigence de cohérence et d’intelligibilité. Sa réflexion sur la morale se prolongera dans Les Bases psychologiques de la vie morale, Paris, Alcan, 1928 et La conduite humaine et les valeurs idéales, Paris, Alcan, 1939.

[15] Il y organise plusieurs cycles de conférences : sur « la philosophie allemande contemporaine » en 1910, sur « le problème religieux dans la pensée contemporaine » en 1912-1913, sur « La Valeur de la Science » en 1913-1914 et sur « la tradition philosophique » en 1914-1915. Sur l’École des hautes études sociales, voir Christophe Prochasson, « Sur l’environnement intellectuel de Georges Sorel : l’École des hautes études sociales (1899-1911) », Cahiers Georges Sorel, n° 3, 1985, p. 16-38 et, du même auteur, « Dick May et le social », dans Colette Chambelland (dir.), Le musée social et son temps, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1998, p. 43-58.

[16] Sur Paul Desjardins, le réseau intellectuel qu’il structure, voir François Chaubet, « L’Union pour l’action morale et le spiritualisme républicain », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 17, 1999, p. 67-89, et, du même auteur, Paul Desjardins et les décades de Pontigny, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000.

[17] La descendance de Dominique Parodi est, elle aussi, remarquablement républicaine<: un fils aîné, Alexandre (1901-1979), haut fonctionnaire, résistant, ministre, diplomate et vice-président du Conseil d’État ; un fils cadet, René, engagé lui aussi dans la Résistance, engagement qu’il paya de sa vie en 1942. Un petit-fils : Jean-Luc Parodi, fils d’Alexandre, grand connaisseur des institutions de la Ve République et directeur de la Revue française de science politique.

[18] Selon une formule de B. Jacob.

[19] Lettre de Dominique Parodi à Xavier Léon, n. d, f. 438, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364.

[20] Selon l’expression de Martha Hanna, The Mobilization of Intellect: French Scholars and Writers during the Great War, Cambridge, Londres, Harvard University Press, 1996. Sur la mobilisation intellectuelle, voir également Christophe Prochasson, Anne Rasmussen, Au nom de la patrie, les intellectuels français et la Première Guerre mondiale (1910-1919), Paris, La Découverte, 1996 ; Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 1914-1918, Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 159-214 ; le numéro de Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 23, 2005-1, consacré à la guerre du droit. Sur la mobilisation philosophique, voir notamment : Philippe Soulez (dir.), Les philosophes et la guerre de 1914, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes-Saint-Denis, 1988 ; Domenico Losurdo, « La seconde guerre de Trente ans et la croisade philosophique contre l’Allemagne », dans Jean Quillien (dir.), La réception de la philosophie allemande en France aux XIXet XXe siècles, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1994, p. 171-205 ; et Yael Dagan, « Justifier philosophiquement notre cause. La Revue de métaphysique et de morale 1914-1918 », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 23, 2005/1, p. 49-74.

[21] Lettre à Xavier Léon, 20 décembre 1914, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364.

[22] « J’envie Chartier et les autres qui portent l’uniforme » (ibid., cité par Yael Dagan, op. cit., p. 55).

[23] Qui vient juste d’entrer en guerre.

[24] Il écrit à X. Léon en juin ou juillet 1915 : « Je me sens encore plus inutile que je ne l’étais à Paris, et plus éloigné de la guerre et des besognes actives auxquelles j’aurais voulu moi aussi participer quelque peu » (n.d., f. 444, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364).

[25] Philippe Berthelot, éminence grise du ministère (dans la fonction de directeur de cabinet), exerce une influence déterminante sur la politique étrangère de la France. Philippe et René Berthelot sont les fils du célèbre chimiste et homme d’État républicain, Marcellin Berthelot.

[26] Créé pour faire concurrence au Kunsthistorisches Institut fondé dans la même ville. L’institut français participa à la propagande en faveur de l’interventionnisme italien pro-français.

[27] Julien Luchaire (1876-1962), normalien, agrégé de grammaire, professeur de littérature italienne et futur inspecteur général de l’Instruction publique (1920).

[28] Sur « L’alliance franco-italienne » ; « Verdun et l’émotion italienne », « La presse italienne et la conférence de Paris », « L’opinion publique en Italie », etc. (Fonds Dominique Parodi, en cours de classement, Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po).

[29] Voir Amotz Giladi, « L’idéologie palatine et les méandres des rapports franco-italiens. Le cas de la Revue des Nations Latines (1916-1919) », Revue des revues, 2013, n° 49, p. 44-56. Le périodique, qui paraît de 1916 à 1919 est orienté vers l’idéologie pan-nationaliste de la « latinité ». Il ne survivra pas aux désaccords sur les traités de paix.

[30] Le fonds Dominique Parodi (Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po) devrait éclairer cette action italienne.

[31] Lettre à Xavier Léon du 29 avril 1916, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364. René Berthelot est en effet en charge d’un service de propagande.

[32] Malgré les efforts manifestés au début de la guerre pour se rapprocher du front, Dominique Parodi n’aura sans doute pas complètement échappé au soupçon d’embusquage. A-t-il été sensible à cet éventuel soupçon ? C’est ce que peut laisser penser une allusion énigmatique à sa « susceptibilité », glissée dans la correspondance d’Élie Halévy au moment où il retrouve sa chaire à Condorcet (lettre d’Élie Halévy à Louise Bréguet du 15 octobre 1916 dans Élie Halévy, Correspondance et écrits de guerre, 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2014, p. 163). Sur les « embusqués », voir Charles Ridel, Les embusqués, Paris, Armand Colin, 2007.

[33] Son ami Xavier Léon fonde et coordonne, en relation avec Durkheim notamment, l’œuvre des Pupilles de l’Instruction publique dont il sera longtemps le secrétaire général. Durkheim s’engage dans l’action en faveur des réfugiés russes.

[34] Le Temps, 1er mai 1918.

[35] Il sillonne ainsi la Provence en août 1917 et l’Ain en septembre 1918.

[36] Archives d’histoire contemporaine Centre d’histoire de Sciences Po, Fonds Dominique Parodi.

[37] « Les valeurs idéales de la guerre » à l’occasion d’une « manifestation pour glorifier ceux qui souffrent, qui luttent et meurent pour la Défense de la Patrie et la Cause sacrée du Droit organisée par l’Université populaire de Rouen » sous la présidence de M. Morain, préfet de la Seine-Inférieure, 14 janvier 1917, Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po, fonds Dominique Parodi.

[38] Vincent Duclert, « Élie Halévy et la guerre », dans Élie Halévy, Correspondance et écrits de guerre, op. cit., p. 19-32, et Marie Scot, « Écrire en guerre, écrits de guerre », ibid., p. 33-47.

[39] Alain / Émile Chartier s’est engagé dans l’artillerie et Élie Halévy occupe les fonctions d’infirmier militaire.

[40] Vincent Duclert, « Élie Halévy et la guerre », op. cit. p. 28-29.

[41] Sur la posture d’Alain abordée à travers l’opposition avec celle de Bergson, voir notamment Stéphan Soulié, « L’artilleur et l’académicien : Alain et Bergson dans la guerre (1914-1918) », Annales bergsoniennes, VII : Bergson, l’Europe et le Première Guerre mondiale, Paris, PUF, 2014, p. 115-142.

[42] « La guerre et la conception allemande en morale » (Revue du Mois, mai 1915), dans Le problème moral…, op. cit., 1930 (3e éd.), p. 246-267.

[43] « La force et le droit », Revue de métaphysique et de morale, 1916, p. 277-293 et « Guerre et morale », ibid, 1916, p. 397-422.

[44] Xavier Léon et Élie Halévy entendaient ainsi redonner vie à la spéculation philosophique en France et faire ainsi acte de « propagande patriotique ». Sur la Revue de métaphysique et de morale dans la guerre, voir Yael Dagan, op. cit. Si Halévy considère à titre personnel que le contexte de la guerre rend impossible une pensée libre et publique, il encourage néanmoins Xavier Léon a publié des articles de réflexion philosophique sur la guerre (Marie Scot, « Écrire en guerre, écrits de guerre », op. cit., p. 38. C’est ainsi qu’il qualifie de « bon » l’article de Dominique Parodi sur « guerre et morale » (Élie Halévy, lettre à Xavier Léon du 15 juin 1916, Correspondance et écrits de guerre, op. cit., p. 141).

[45] Si Xavier Léon n’a jamais assumé le titre de « directeur », lui préférant celui de « secrétaire de rédaction », c’est bien lui qui dirige le périodique en relation étroite avec Élie Halévy, « vice consul » de la publication.

[46] N. d. (fin 1914 ou début 1915), Bibliothèque Victor Cousin, ms 364.

[47] Allégorie féminine de la censure.

[48] 29 avril 1916, Bibliothèque Victor Cousin, BVC, ms 364.

[49] « L’opinion et la guerre », Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po.

[50] Lettre à Xavier Léon du 4 mai 1915, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364.

[51] Sur la réception du pragmatisme, voir Romain Pudal, « Enjeux et usages du pragmatisme en France (1880-1020), approche sociologique et historique d’une acculturation philosophique », Revue française de sociologie, 2011/4, vol. 52, p. 747-775 ; et du même auteur : « Contribution à l’analyse de la circulation internationale des idées : le "moment 1900" de la philosophie française et la philosophie pragmatiste américaine », Histoire et Politique. Politique, culture, société, n° 15, septembre-décembre  2011, p. 60-89.

[52] « Guerre et morale », op. cit., p. 410.

[53] Ibid., p. 409.

[54] Ibid., p. 410-411.

[55] Romain Rolland, Au-dessus de la mêlée, Paris, Payot et Rivages, 2013 (présentation de Christophe Prochasson).

[56] « Guerre et morale ». op. cit., p. 411.

[57] Qui assume l’expression de « croisade morale ».

[58] « La production philosophique de 1914 à 1919 », Revue du mois, tome XXII, 1920, n° 127, p. 66-76. Dominique Parodi écrit : « À peine le grand conflit engagé, on s’est préoccupé d’en dégager la signification et la place dans l’évolution morale du monde moderne, et de définir la mentalité allemande qui l’a rendu possible, dans son contraste avec notre mentalité française. De simples articles de revues ont eu une réelle importance pour préciser aux yeux des combattants eux-mêmes l’idée qu’ils devaient se faire de la lutte. » (Ibid., p. 67.)

[59] Les notes d’une conférence non datée sur « la signification morale de la guerre présente » s’organisent autour de ce thème de l’altérité allemande (Archives d’histoire contemporaine, CHSP)

[60] Sur la définition nationale de la philosophie, voir Frédéric Worms, « Au-delà de l’histoire et du caractère : l’idée de philosophie française, la Première Guerre mondiale et le moment 1900 », Revue de métaphysique et de morale, 2001, n° 3, p. 63-81.

[61] E. Thiers, art. cit., p. 39. Les théories de Treitschke sont particulièrement visées et la dimension raciste du pangermanisme est soulignée par Andler et Lavisse dans Pratique et doctrine allemandes de la guerre, Paris, Armand Colin, 1915.

[62] Citations mobilisées à la fois dans son article de 1915 (« La guerre et la conception allemande en morale, op. cit., p. 259) et dans les notes d’une conférence sur les « responsabilités de la guerre » Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po.

[63] Voir notamment : Philippe Soulez, Bergson politique, Paris, PUF, 1989, et « Les missions de Bergson ou les paradoxes du philosophe véridique et trompeur » dans Philippe Soulez (dir.), Les philosophes et la guerre de 1914, op. cit., p. 65-81 ; Pierre Trottignon, dans Jean Quillien (dir.), La réception de la philosophie allemande…, op. cit., p. 207-215 ; Johan Chapoutot, « La trahison d’un clerc ? Bergson, la Grande guerre et la France », Francia, XXXV, 1, 2008, p. 295-316 ; Caterina Zanfi, Bergson et la philosophie allemande 1907-1932, Paris, Armand Colin, 2013, p. 224-252 ; et Kisukidi, Yala et François, Arnaud (dir.), Annales bergsoniennes, VII : Bergson, l’Europe et le Première Guerre mondiale, op. cit.

[64] « La guerre et la conception allemande en morale », op. cit., p. 250-254.

[65] Pour une analyse des représentations croisées de l’altérité franco-allemande et de leur « ethnicisation » pendant la guerre, voir Michael Jeismann, La patrie de l’ennemi. La notion d’ennemi national et la représentation de la nation en Allemagne et en France de 1792 à 1918, Paris, CNRS, 1997.

[66] « La guerre et la conception allemande en morale », op. cit., p. 266-267.

[67] « Guerre et morale », op. cit., p. 417

[68] Ibid., p. 420.

[69] Ibid. À partir de 1917, les formulations wilsoniennes sont intégrées à la rhétorique de la guerre du droit (inflexion que l’on observe de façon plus nette encore chez Bergson).

[70] Ruyssen préside le mouvement « La paix par le droit ».

[71] « La force et le droit », op. cit., p. 277-278.

[72] Ibid., p. 293.

[73] « Guerre et morale », op. cit., p. 414.

[74] Ibid., p. 412.

[75] Archives d’histoire contemporaine, Centre d’histoire de Sciences Po, Fonds Dominique Parodi.

[76] n.d., mai ou juin 1915, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364,.

[77] n.d, 1915, Bibliothèque Victor Cousin, ms 364.

[78] « Guerre et morale », op. cit., p. 398.

[79] Ibid., p. 397

[80] Ibid., p. 410.

[81] Il évoque le sort réservé aux prisonniers de guerre, le traitement des populations civiles, la mobilisation économique de l’arrière, les camps de concentration mis en place pour les étrangers suspects, la tactique d’épuisement du territoire et d’appauvrissement de la population civile.

[82] Espionnage, utilisation de nouvelles armes y compris prohibées, exécution des prisonniers dont la prise en charge est impossible, pratique des représailles.

[83] « Guerre et morale », op. cit., p. 417.

[84] Ibid., p. 417.

[85] Ibid., p. 420.

[86] Revue pédagogique, mai 1919, repris dans Le problème moral, op. cit., p. 289-300.

[87] Le problème moral…, op. cit., p. I.

[88] « Le rationalisme moral », dans Le problème moral…, op. cit., p. 300.

Stéphan Soulié

Stéphan Soulié, agrégé et docteur en histoire, professeur au lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles, chercheur associé au Centre d’histoire sociale du XXe siècle, est l’auteur de Les philosophes en République, l’aventure intellectuelle de la Revue de métaphysique et de morale et de la société française de philosophie (1891-1914) (PUR, 2009). Il a réédité et présenté, en 2011, L’Expérience morale de Frédéric Rauh (1903), dans la « Bibliothèque républicaines » des Éditions Le Bord de l’eau.

Mots clefs :  Dominique Parodi ; philosophie morale ; Troisième République ; Première Guerre mondiale ; rationalisme.

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  • ISSN 1954-3670