Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Le programme du Conseil national de la Résistance en perspective

Coordination : Claire Andrieu

Introduction

Claire Andrieu
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Étrange destin que celui du programme du Conseil national de la Résistance française. Objet d’un consensus quasi unanime de 1944 à 1946, il est aujourd’hui au cœur du dissensus portant sur les principes de la bonne économie. Dans une certaine mesure, le consensus réformateur social-démocrate de 1945 a été remplacé, en 1989, par le « consensus de Washington » avec ses recommandations de libéralisation, de privatisation et d’ouverture sur l’extérieur [1] . Les crises économiques survenues depuis ont tempéré le discours libéral des années 1980. John Williamson, l’économiste auteur de l’expression « consensus de Washington » est lui-même revenu sur cette analyse en 2003, pour en montrer les limites et le caractère désormais « galvaudé [2]  ». En France, c’est probablement en 2007 que le programme du CNR a connu sa mise en cause la plus frontale, après les attaques restées confidentielles formulées en 1948 par les héritiers de la Collaboration. Sous le titre « Adieu 1945 ! Raccrochons notre pays au monde ! », un ancien responsable patronal a proposé de « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance [3]  ». La crise bancaire et financière qui a suivi a de nouveau modéré le ton. Depuis 2007, le programme du CNR est même entré comme référence républicaine dans le discours des présidents de la République, de gauche comme de droite.

L’autre sujet d’étonnement vient de la médiatisation dont le programme du CNR fait actuellement l’objet en France et dans le monde. Ses principes économiques et sociaux sont non seulement revendiqués par un nouveau parti politique, le Parti de Gauche, fondé en 2009, mais aussi par la mouvance internationale des Indignés. Publié en 2010, Indignez-vous !, le petit livre de Stéphane Hessel, ancien résistant et déporté, a popularisé les principes du CNR avec « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale ». Le livret a été traduit en 34 langues et diffusé à plusieurs millions d’exemplaires. En 2013 en France, un film documentaire a également entretenu la flamme militante [4] . Cette notoriété fait suite à un oubli de quelque cinquante ans qui correspond à la durée de la guerre froide. Après 1947, l’unanimité trans-partisane de la Résistance, de même que le tripartisme PCF-SFIO-MRP qui en est issu, sont devenus difficilement compréhensibles. Au même moment, la création du RPF a brouillé l’image du gaullisme et participé de la métamorphose du champ politique. En l’espace de quelques mois, le programme du CNR est devenu anachronique. Même la négociation du programme commun de gouvernement de la gauche, en 1972, n’a pas suffi à ranimer son souvenir. C’est la fin de la guerre froide, la disparition de l’URSS et l’installation du libéralisme économique comme pensée dominante, qui ont provoqué, en réaction critique, la résurgence du programme résistant.

L’esprit de 1945

À l’occasion du 70e anniversaire de la signature du programme dans la clandestinité, le 15 mars 1944, et dans le cadre de la commémoration nationale de la Libération, il a paru intéressant de mettre en perspective le programme du CNR, de façon à enrichir le savoir académique le concernant [5] . Étudié jusqu’à présent dans le cadre de l’histoire de la Résistance, le texte mérite d’être désenclavé et regardé aussi pour ce qu’il dit de la vie politique française de 1943 à 1946. L’histoire de l’Occupation gagne à être insérée dans l’histoire politique ou dans l’histoire économique en général. Même si la double rupture de 1940 et de 1944 justifie d’isoler la période et de l’étudier pour elle-même, son intelligence peut pâtir d’un manque de vue perspective en histoire politique ou économique. Inversement, dans les ouvrages d’histoire politique, la vie politique des années 1940-1944, pourtant très intense au grand jour comme dans la clandestinité, est peu présentée. Il est vrai que les formes et les enjeux de la vie politique en régime de double dictature ont peu de points communs avec celles et ceux du temps de liberté.

Le programme du CNR mérite aussi d’être examiné à l’aune de l’analyse alors prévalente de l’économie, à l’échelle non seulement européenne mais mondiale. En 1945, l’idée d’un retour à l’avant-guerre, « à la normale » comme ce fut fait dès que possible après 1918, paraît impensable. L’ampleur incomparable des ruines mais surtout la conviction presque générale que la crise de 1929 a démontré l’incapacité du libéralisme économique à assurer la croissance de la production et le bien-être des peuples, mettent l’innovation et la réforme au pouvoir. Le New Deal du président Roosevelt inspire souvent le nouveau cours. Des mesures tendant à la « démocratie économique et sociale », selon l’expression du programme du Conseil national de la Résistance, sont adoptées ou débattues dans presque tous les pays. Les quatre piliers des nouveaux États-Providence, ou « Welfare States » selon l’expression lancée par l’archevêque de Canterbury en 1942, sont : des nationalisations, un plan de production, des comités ouvriers d’entreprise, la protection sociale. Ce sont les mesures-types de la Libération, mais chaque pays les combine, les module ou les écarte d’une manière qui lui est propre. La France, dans un mouvement social et politique dont le programme du CNR est le porte-drapeau, est le seul pays qui adopte à la fois les quatre sortes de réforme. Par-delà la diversité des schémas nationaux, la démocratie fait un bond en 1945. Un nouveau capitalisme s’installe, le « Welfare Capitalism », qui repose sur un rééquilibrage du compromis social [6] .

Les articles qui suivent s’inscrivent dans ce questionnement. Ils proposent d’abord une comparaison dans l’espace, entre les cas français, britannique et italien. Le choix des trois pays n’est pas dû au hasard. Il s’agit de mettre en regard deux pays connus pour l’ampleur de leurs réformes économiques et sociales en 1945, la France et la Grande-Bretagne, et deux pays, la France et l’Italie, dont l’Occupation et la Résistance présentent des caractéristiques similaires. En France comme en Italie de 1943 à 1945, une Résistance multi-partisane se constitue sur la base de Comités de libération et dans une double opposition à l’occupant nazi et au régime dictatorial autochtone. Ce double combat tend à radicaliser la Résistance. C’est du moins ce que suggèrent a contrario les exemples de la Belgique, des Pays-Bas, du Danemark et de la Norvège qui, pour avoir été occupés sans avoir perdu complètement leur gouvernement légitime, ont traversé les années de Libération dans une certaine continuité politique avec l’avant-guerre.

Le poids des contextes nationaux

L’un des effets de la comparaison est la relativisation. Puisque la réforme économique et sociale a pris presque autant d’ampleur en Grande-Bretagne qu’en France en 1945, on serait tenté d’en déduire que la Résistance n’était pas nécessaire à la transformation de l’après-guerre. Elle n’aurait pas été suffisante non plus à mettre en œuvre le changement, puisqu’en Italie, la Résistance n’a pas réussi à imposer des trains de réforme consistants. Cette pesée globale a le mérite de faire ressortir le mouvement transnational des conceptions économiques et sociales, indépendamment des circonstances de guerre. Mais elle reste superficielle. Elle ne pénètre pas dans les systèmes singuliers des États-nations et ne rend pas compte des rapports de force internes qui produisent, tempèrent ou paralysent la décision. Elle ne s’interroge pas non plus sur la réalité du vécu politique par-delà les mots et les apparences.

De ce que l’Angleterre n’a pas été envahie en 1940, il ne s’ensuit pas qu’elle n’a pas connu l’esprit de résistance. « L’esprit de 45 », pour reprendre le titre du film de Ken Loach sorti en 2013 et qui célèbre les réformes du gouvernement travailliste de Clement Attlee, ce « Spirit of ‘45 » prolonge l’esprit de résistance de la bataille d’Angleterre et du Blitz. Le « Battle of Britain Spirit » et le « Blitz Spirit » ont fait l’objet, depuis les années 1970, d’une série de travaux historiques qui en ont montré les limites, de la même façon que dans le même temps, le renouvellement historiographique a relativisé l’action de la Résistance en France. Néanmoins, l’isolement splendide de la Grande-Bretagne, seule à porter le destin de l’Europe durant une année, puis seule à combattre en Europe de l’Ouest durant près de quatre ans, a créé une conscience nationale et populaire spécifique qui a participé directement de l’ampleur de la réforme d’après-guerre.

La grande différence entre la France et le Royaume-Uni tient au statut de leur souveraineté. La perte de souveraineté de la première et la double dictature autochtone et étrangère qui s’est imposée en 1940-1944 y ont provoqué le rassemblement des tendances de l’opinion, en réaction à l’usurpation. Que le programme du CNR ait été signé par des courants aussi traditionnellement opposés et rivaux que les partis d’extrême gauche, de gauche, du centre et de droite, et qu’après la Libération, cette unité plurielle ait tenu pendant deux années, même réduite à l’éventail PCF-SFIO-MRP, signale la force du mouvement national suscité par la domination nazie-vichyste. Claire Andrieu souligne cette exception française qui rend compte de la nationalisation de la Résistance. De fait, en 1945-1946, les mesures de démocratie économique et sociale inscrites dans le programme du CNR ont été votées à l’Assemblée nationale à plus de 80 % des voix. Tandis qu’à Londres, les réformes ont été portées par un gouvernement purement travailliste.

Plus encore que le programme du CNR, le rapport Beveridge « sur l’assurance sociale et les services associés », paru en 1942, est sans doute le texte le plus emblématique de l’esprit de 1945. Noel Whiteside montre l’étonnant succès de librairie de ce rapport et sa médiatisation enthousiaste par la presse de gauche comme de droite. Sa notoriété franchit les frontières : il est lu et commenté aux États-Unis, à la conférence internationale du Travail de Philadelphie, et notamment en France et en Italie. Au Royaume-Uni, les réserves entretenues à son sujet par le Parti conservateur et par Winston Churchill en particulier, sont cause de leur échec électoral de juillet 1945. La création de la sécurité sociale britannique en 1946 a achevé de couronner le Plan Beveridge. Plutôt que de reprendre l’épopée du rapport, déjà bien étudiée, Noël Whiteside entreprend d’en déconstruire le mythe. Fondé en partie sur l’impôt, le système d’assurances sociales britannique n’était pas d’inspiration socialiste. Son administration n’incluait pas les syndicats, et les indemnisations, forfaitaires, étaient peu redistributives. Les retraités devaient faire appel à des assurances complémentaires ou bien au National Assistance Board créé en 1948. Et le recours à l’assistance supposait de subir le « means test » honni, dont Beveridge avait annoncé la disparition. William Beveridge retrouve ainsi son profil de libéral, privilégiant la responsabilité personnelle, et persuadé de l’impartialité de l’État.

Par contraste, Giovanni Focardi fait ressortir l’importance de l’existence d’une dynamique nationale et synchrone pour que les réformes voient le jour. Le Royaume-Uni et la France ont connu cette unité de temps, de lieu et d’action qui a fait la force du mouvement de réforme. Comparée à celle de l’Italie, la libération de la France a été rapide et son gouvernement a été constitué sur la base de l’union nationale résistante dès avant la libération du territoire métropolitain, et avec un programme sinon proclamé du moins adopté, celui du CNR. Le gouvernement italien a présenté au contraire des configurations variables, d’où les forces résistantes étaient même absentes au début. Il était en outre doublé de l’AMGOT, l’Allied Military Government of Occupied Territories, puis de la Commission de contrôle allié. Le Comité italien de libération nationale n’a pas produit de programme commun, et le territoire italien est resté coupé en deux pendant deux années. Cet échelonnement, cette division de la souveraineté et cette partition territoriale ont sans doute constitué le premier obstacle à la réforme. Malgré toute l’influence du rapport Beveridge et son examen approfondi par plusieurs leaders politiques et deux commissions ministérielles, le régime des assurances sociales n’a pas été restructuré. La réforme politique s’est concentrée sur l’abolition de la monarchie et le passage à la République. La rédaction de la première partie de la Constitution – « Droits et devoirs des citoyens » – demeure le seul écho de l’esprit de 1945. « Un verre à moitié vide, à moitié plein », conclut Giovanni Focardi à propos des réformes de la Libération.

Parmi les acteurs du mouvement de réforme, les partis politiques ont joué un rôle important. Le multipartisme commun à la France et à l’Italie invite à la comparaison. Massimo Asta a étudié les rôles respectifs du PCI et du PCF dans la conduite de la politique économique. La question posée n’est pas celle, très débattue dans les années 1980, de savoir si le Parti communiste a tenté de prendre le pouvoir, ou si le « tournant de Salerne » (avril 1944) ou le « retour à l’ordre républicain » (Ivry, janvier 1945) a signifié la fin de cet essai. Le Parti communiste est saisi ici dans sa pratique gouvernementale à la tête de certains ministères économiques et sociaux. À ce niveau, il paraît légaliste, voire même défenseur de l’orthodoxie financière, en France surtout. Inversement, il est beaucoup plus actif en faveur des nationalisations en France qu’en Italie. Le PCF a joué un rôle moteur dans ce domaine à partir du printemps 1945, tandis que le PCI n’a présenté aucune proposition concrète. Autre sorte de chassé-croisé : le PCF a soutenu le plan Monnet tandis que Togliatti a dans un premier temps repoussé toute idée de planification, avant d’entamer une conversion à la fin de 1946. Dans l’attitude du PCI face aux mesures d’étatisation, il entre un paramètre autochtone dirimant : le fait que l’État fasciste ait déjà procédé à une forme de nationalisation étendue en créant l’Institut de Reconstruction industrielle (IRI) en 1933. Ce sont les contextes nationaux qui ont ainsi dicté des compromis variables entre la théorie du capitalisme irréformable et courant à sa perte, et la pratique responsable du gouvernement. Ce balancement entre révolution et réforme explique la réticence du PCF, en 1943-1944, à inscrire des réformes de structure dans le programme du CNR, de même qu’il éclaire son action réformiste à partir de 1945.

Universalité et limites de l’esprit de 1945

Les articles de ce dossier proposent ensuite une réflexion sur le long terme, en confrontant le programme, dont la philosophie repose sur l’État-nation, avec le devenir de la souveraineté des États et des peuples dans une économie mondialisée. On peut penser le programme du CNR comme emblématique à la fois d'un moment politique et d'un aboutissement économique. En 1944-1946, la conjonction de la Libération et des ruines dues à l’Occupation et à la guerre donne à l’État-nation une légitimité et un dynamisme sans pareil. En croisant État-nation, État social et mondialisation, l’étude du programme de la Résistance montre l’étendue et les limites de sa postérité

L'étude d'Olivier Beaud se distingue par son appartenance à la discipline juridique. Elle rappelle d’abord un point d’histoire du droit : le préambule de la Constitution de 1946 est l’héritier des travaux constitutionnels de la France libre. Il s’inspire directement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen rédigée à Londres en 1943 par la Section de réforme de l’État, et reprise à Alger, en 1944, par la Commission d’études de la réforme de la Constitution. Ces textes étendaient les droits de l’homme aux droits économiques et sociaux, comme le faisait au même moment le programme du CNR, qui lui aussi est une déclaration de principes plutôt qu’un programme au sens électoral du terme. Les « manifestes », « déclarations », « programmes » pour l’après-guerre foisonnent dans la clandestinité, mais ils ne sont pas seuls. Les Alliés partagent ce souci de fonder l’avenir sur des bases rénovées. Comme le montre Michel Margairaz, la Charte de l’Atlantique (1941) et la conférence internationale du Travail à Philadelphie (mai 1944) participent de ce mouvement transnational d’affirmation de droits nouveaux dans le domaine économique et social.

L’article d’Olivier Beaud montre cependant la difficulté que rencontre la doctrine juridique à appréhender la notion de nationalisation. Le consensus nationalisateur de 1944-1946 a peu pénétré ce milieu. Pour la doctrine, la nation s’incarnant dans l’État, la nationalisation se comprend comme une étatisation, et se définit par le simple acte de transfert de propriété à l’État. En outre, ce transfert est perçu comme second et conjoncturel, voire « politique », la propriété individuelle restant première et fondamentale. C’est exactement l’inverse de la conception du CNR, pour qui la nationalisation est un « retour à la nation ». Enfin, pour la CGT, la nationalisation n’est pas réductible à un acte juridique, mais doit être « industrialisée », c’est-à-dire prévoir une gestion paritaire avec la participation des syndicats ouvriers, et elle doit s’apprécier à l’aune des bienfaits sociaux attendus de la nouvelle gestion. La doctrine juridique souligne aussi le lien nécessaire entre souveraineté territoriale et nationalisation. Or aujourd’hui, en économie ouverte, une nationalisation strictement appliquée déclencherait des nationalisations « médiates » importantes dans d’autres pays souverains, ce qui pourrait provoquer des conflits de souverainetés. Quand en outre, 60 % des profits des grands groupes sont réalisés à l’étranger, la nationalisation dans un seul pays perd une partie de son sens [7] .

L’article conclusif de Michel Margairaz permet de rouvrir le débat sur l’héritage de la Résistance. Dans le domaine politique, on souligne parfois ses limites, en oubliant que la Résistance a contribué, si peu que ce soit, au rétablissement de la démocratie. Il est vrai que la Constitution de la IVRépublique, mis à part son préambule, n’a pas vraiment réformé celle de la IIIe. On peut aussi relever que ce mouvement social à l’échelle nationale qu’est devenue la Résistance en 1943-1944 [8] , n’a pas débouché sur la création d’un parti politique important, même si l’UDSR, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, n’a pas été sans incidence sur la vie politique de la IVe et des débuts de la Ve République. Michel Margairaz montre que Michel Debré a déploré dès août 1945 ce bilan quasi négatif. L’analyse du résistant faisait suite au débat du mois de juillet à l’Assemblée consultative provisoire, débat dans lequel le général de Gaulle s’était trouvé seul, face aux délégués, à défendre un modèle de Constitution préfigurant le texte de 1958. De la même façon, parmi la vingtaine de projets de Constitution rédigés dans la Résistance, le texte du Comité général d’Études, dont Michel Debré était l’un des auteurs, était le seul à prévoir un régime de type semi-présidentiel [9] . Même chez les résistants, la « culture républicaine » issue de la IIIe République était dominante. Il n’y a donc pas eu d’échec de la Résistance sur ce point, mais isolement du général de Gaulle et de quelques personnalités résistantes du monde juridique ou politique. De la même façon, la volonté de créer un parti politique issu de la Résistance n’était pas sur l’agenda résistant, même si certains résistants entretenaient cette forme d’illusion politique reposant sur la confusion entre une activité politique clandestine et la vie politique des temps de liberté. De toute façon, comme le souligne Michel Margairaz, l’influence politique ne se mesure pas seulement à l’invention de mécanismes constitutionnels et à la création d’un parti politique. Mais ce n’est pas le lieu ici de développer ce débat.

Dans une réflexion globale sur les réformes économiques et sociales prônées par le programme du CNR, Michel Margairaz souligne la singularité du cas français, par-delà le caractère mondial de « l’esprit de 1945 ». Contrairement à sa réputation étatiste, la France organise les structures nouvelles sur le mode de la gestion paritaire, que ce soit entre État, syndicats ouvriers et syndicats patronaux au Plan, ou bien entre dirigeants, salariés et consommateurs dans les entreprises nationalisées, ou encore entre syndicats ouvriers et patronaux dans les organismes de sécurité sociale. Cette forme de partenariat gestionnaire est même ce qui distingue le plus nettement le plan français de sécurité sociale de son homologue le Plan Beveridge [10] . La création des comités d’entreprise étend encore le paritarisme en France. Dans la pratique, la guerre froide a largement paralysé les nouveaux mécanismes du dialogue et du compromis social, mais ce visage inédit d’une économie française tendant vers une forme de cogestion mérite d’être signalé. Il dément le vieux cliché de « l’individualisme étatiste » qui serait propre à la France. Ce n’est peut-être pas un hasard si en juin 1981, le nouveau ministre du Travail Jean Auroux a voulu relire le programme du CNR afin de nourrir le dossier que le président de la République lui avait commandé pour préparer des projets de loi sur les nouveaux droits des travailleurs. Le témoignage de l'ancien ministre est joint à ce dossier.

Dans un article écrit cum grano salis en 1998, le spécialiste de l’État-Providence Abram De Swaan a présenté un « projet pour une épidémie bénéfique [11]  ». Il y montre comment au XIXe siècle, l’endémie et les épidémies de choléra ont suscité le développement de structures collectives dans le domaine sanitaire et social. Issu principalement de la pauvreté, le mal menaçait les élites aussi, suscitant un mouvement d’interventionnisme municipal en pleine ère du libéralisme économique. Cette analyse qui laisse évidemment de côté l’histoire industrielle de l’eau et de l’évacuation des eaux usées, n’a d’autre but que de susciter la réflexion sur les conditions d’émergence de l’État social. D’une certaine façon, on peut dire que la crise de 1929 et la guerre mondiale ont joué le rôle du choléra dans la construction du consensus réformateur de 1945, et que cette force coactive a donné lieu, en France particulièrement, à une créativité institutionnelle d’une rare intensité.

Pour citer cet article : Claire Andrieu, « Le programme du Conseil national de la Résistance en perspective. Introduction », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 24, septembre-décembre 2014 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] L’expression « consensus de Washington », créée en 1989 par l’économiste américain John Williamson, désignait à l’origine dix mesures d’inspiration néo-libérale aptes, selon lui, à résoudre la crise financière des pays d’Amérique latine, tout en étant susceptibles d’obtenir un consensus parmi les organisations financières internationales basées à Washington (Banque mondiale et FMI) et le Trésor américain.

[2] John Williamson, « Un train de réformes devenu un label galvaudé », Finances et Développement, septembre 2003, p. 10-13.

[3] Denis Kessler, « Adieu 1945 ! Accrochons notre pays au monde », Challenge, 4 octobre 2007.

[4] Les Jours heureux, Quand l’utopie des résistants devint réalité, de Gilles Perret, La Vaka Production, 2013.

[5] Cet ensemble d’articles est issu d’une journée d’études intitulée « Le programme du CNR en perspective », qui a eu lieu le 15 mars 2014 à Sciences Po, dans le cadre du Centre d’histoire. Organisée en liaison avec le secrétariat d’État aux Anciens Combattants, elle a été ouverte par Frédéric Mion, directeur de Sciences Po. La vidéo de la rencontre est déposée au Centre d’histoire de Sciences Po. Les communicants de la journée sont : Claire Andrieu, Olivier Beaud, Giovanni Focardi, Michel Margairaz, François-Xavier Merrien, Henri Sterdyniak, Noël Whiteside.

[6] Ce paragraphe s’inspire de Claire Andrieu, « Les réformes économiques et sociales du lendemain de guerre », dans Jean-François Muracciole et Guillaume Piketty (dir.), Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Robert Laffont, 2015.

[7] Dominique Nivat, « Les profits des groupes du CAC 40 : quelle contribution des revenus des investissements directs à l’étranger ? Une évaluation sur la période 2005-2011 », Bulletin de la Banque de France, n° 192, 2e trimestre 2013, p. 19-30.

[8] Cf. Claire Andrieu, « La Résistance comme mouvement social », dans Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France, de 1814 à nos jours, Paris, La Découverte, 2012, p. 415-426.

[9] Jean-Éric Callon, textes rassemblés et présentés par, Les projets constitutionnels de la Résistance, Paris, La Documentation française, 1998, 244 p.

[10] Nicole Kerschen, « L’influence du rapport Beveridge sur le plan français de sécurité sociale de 1945 », Revue française de science politique, 45, 4, 1995, p. 570-595.

[11] Abram De Swaan, "Project for a Beneficial Epidemic: on the Collective Aspects of Contagion and Prevention”, dans Pieter Streefland (ed.), Problems and Potential in International Health: Transdisciplinary Perspectives, Amsterdam, Spinhuis/Royal Tropical Institute, 1998, p. 35-50.

Claire Andrieu

Professeure des universités en histoire contemporaine à Sciences Po, Claire Andrieu est rédactrice en chef de l’Encyclopédie en ligne des violences de masse (http://massviolence.org/fr/). Ses axes de recherche sont la Deuxième Guerre mondiale et la Libération ; la vie politique en France de 1920 à nos jours. Sur la Résistance et la Libération, elle a publié notamment Les nationalisations de la Libération, en codirection avec Antoine Prost et Lucette Le Van (Presses de Sciences Po, 1987) ; le Dictionnaire De Gaulle, en co-direction avec Philippe Braud et Guillaume Piketty (Robert Laffont, 2006) ; des articles dans le Dictionnaire historique de la Résistance française, François Marcot (dir.) (Robert Laffont, 2006) ; des chapitres dans Maurice Vaïsse (dir.), De Gaulle et la Libération (Complexe, 2004) , et dans B. Garnier et alii, (dir.), Pourquoi résister ? Résister pour quoi faire ? (CRHQ/CNRS, 2006).


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