Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Cultures sportives et cultures politiques. Le cas des chefs d'Etat et de gouvernement dans le monde au XXe siècle

Coordination : Patrick Clastres

Les cultures politiques au défi des cultures sportives

Patrick Clastres
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Les cultures sportives de manière générale, et en particulier celles des chefs d’État et de gouvernement, sont un impensé de l’histoire et de la science politique. Et cela pour au moins trois raisons. Elles relèveraient de l’anecdotique et d’une histoire de l’intimité, voire d’une psycho-histoire sujette à caution. De plus, elles ne se laissent guère appréhender aisément tant les traces archivistiques sont rares sauf pour l’ère télévisuelle, tant les références au sport sont refoulées par les usages convenus des écritures biographiques et auto-biographiques. Enfin, dans la hiérarchie des goûts des élites et des savoirs académiques, les sports arrivent à ce point au dernier rang que bien des chercheurs en sciences humaines et sociales éprouvent de la peine à les classer dans les faits culturels : les sports, selon une taxonomie implicite des légitimités académiques, mériteraient donc d’être traitées à part. Et quand ils sont pris en compte, c’est pour être abordés en fin de chapitre alors que le phénomène sportif, avec la culture des écrans et la musique, est devenu l’une des trois pratiques culturelles majeures du second XXe siècle. Parce que les sports sont de l’ordre du divertissement du corps, ils n’auraient donc rien à nous apprendre sur les itinéraires, les décisions et l’action gouvernementale des leaders politiques.

C’est un tout autre pari qui est tenté ici et qui fait de ce dossier une contribution pionnière à l’histoire sportive du politique. Pionnière dans la mesure où le seul ouvrage qui est paru à notre connaissance sur un tel sujet est celui de John Sayle Watterson en 2006 sur les sports pratiqués par les présidents américains [1] . À vrai dire, cet historien américain ne limite pas son enquête à la santé physique et à la compétence athlétique des présidents américains, à leurs principaux titres de gloire sportifs et à leurs traits de caractère. Son ouvrage est une contribution à l’étude de la fonction présidentielle aux États-Unis et de la tendance longue des Américains à tenir pour équivalents qualités sportives, courage, virilité et compétence politique.

Précisons que les auteurs de ce dossier entendent la notion de « culture sportive » [2] au sens large des différentes formes d'exercice physique (jeux traditionnels, loisirs du corps y compris la chasse ou la vie au grand air, gymnastiques et éducation physique, sports d'origine anglo-saxonne et sports nationaux), des postures corporelles (manières d'être dans son corps, et de l'exposer aux regards, en privé comme en public), de la conception et de la vision du sport (sport amateur ou professionnel, des élites ou populaire), des passions sportives (goût pour les spectacles du corps et du sport), de la présence aux événements sportifs, de l'usage des métaphores sportives dans le champ lexical politique. Que les lecteurs qui confondent les gymnastiques et les sports, deux pratiques et formes culturelles aussi différentes que peuvent l’être la photographie et le cinéma, se rassurent : les auteurs ont scrupuleusement veillé à décrypter les enjeux sociaux et culturels des différentes pratiques athlétiques en les rapportant à leurs moments historiques. Quant aux cultures politiques, elles sont d’un usage banalisé parmi les historiens depuis les ouvrages fondateurs des années 1980 et 1990 de René Rémond, de Serge Berstein et Pierre Milza, de Jean-François Sirinelli et Jean-Pierre Rioux [3] .

Les sept articles qui composent ce dossier se situent au-delà de l’histoire des politiques sportives qui est en chantier depuis les années 1960, c'est-à-dire depuis les années de guerre froide où le sport devient un substitut de la guerre. Ils apportent en effet leur contribution au défrichement de nouveaux territoires : l’image de l’homme d’État comme lieu de résistance du stéréotype viril, les sports comme outil de communication politique, la référence sportive comme révélateur chimique des régimes autocratiques, la circulation de modèles politiques à l’échelle planétaire comme celui du sporting president.

De l’histoire des politiques sportives à l’histoire sportive du politique

L’histoire politique du sport est un champ de recherche qui se situe à l’intersection de la science politique et de la sociologie politique, d’une part, de l’histoire politique et des relations internationales, d’autre part, de l’histoire sportive enfin. En témoigne la publication insolite en 1966 de Sport et politique par Jean Meynaud [4] . Dans cet ouvrage tout à fait pionnier, ce politiste spécialiste des groupes de pression s’intéresse aux groupements sportifs nationaux et internationaux, aux mobiles et modalités des interventions des pouvoirs publics (sauvegarde de l’ordre public, amélioration de la condition physique de la population, préparation militaire, équilibre physique et bien-être, rendement du travail, affirmation du prestige national), à l’incidence du sport dans les conflits internationaux. Mais l’originalité de son enquête réside surtout dans l’application au sport de ses recherches antérieures sur les attitudes politiques. Il expose et critique ainsi avec force et rigueur les trois conceptions courantes qui attribuent au sport des vertus démocratiques et pacifistes singulières (acquisition de vertus civiques, promotion de l’unité nationale, développement de la compréhension internationale). Enfin, il désingularise la notion d’« apolitisme sportif », définie comme « revendication d’une indépendance de la pratique sportive vis-à-vis des affaires de la politique », en la rapprochant de tous les autres apolitismes qui servent « la défense des privilèges et commodités des groupes nationaux ou sociaux dominants ». Et, en ne négligeant pas d’étudier « la manipulation du sport et du prestige du sport à des fins strictement politiques » mais aussi le transfert spontané « des significations sportives aux significations politiques » (comme l’adoption par le reste du monde des sports et des règlements sportifs en provenance de Grande-Bretagne qui accompagne et prolonge l’anglomanie), il conclut à « la difficulté d’isoler le sport de la politique même au nom de l’apolitisme sportif [5]  ».

Contre l’adage justement qui veut qu’« on ne mélange pas le sport et la politique », Alfred Wahl regrettait toutefois en 1995 que l’histoire et la science politique ne prennent pas suffisamment en compte les liens tissés depuis la fin du XIXe siècle entre sport et politique [6] . Et l’historien des relations franco-allemandes et du football français de dégager à son tour cinq enjeux principaux : le sport comme « porteur d’idéologie et vecteur de cohésion sociale assurant le statu quo (…), l’instrumentalisation consciente des pratiques sportives à des fins électorales (…), la contribution des rencontres sportives internationales et des héros sportifs à la consolidation de la cohésion nationale, les confrontations entre sportifs par-delà les frontières comme facteur des relations internationales, l’élaboration directe par l’État d’une véritable politique sportive ».

Avec ce dossier, il ne s’agit pas d'interroger les politiques sportives comme on interroge les politiques culturelles, mais d'inverser la proposition en questionnant l’éducation corporelle, les pratiques sportives, les consommations de spectacle sportif, et les mises en scène corporelles des chefs et cheffes d'État et de gouvernement comme des creusets et des révélateurs efficaces de leurs cultures politiques. Et les exemples ne manquent pas, en effet, de ces mises en scène publiques du double corps sportif et politique des dirigeants du monde : Theodore Roosevelt faisant installer un ring de boxe à la Maison Blanche, le président français Gaston Doumergue s'affichant à Roland-Garros et en finale de la coupe de France de football au seuil des années trente, Mao Ze Dong traversant le Yangzi Jiang à la nage, et plus récemment Nicolas Sarkozy gravissant en tenue de joggeur les marches de l'Élysée, ou Vladimir Poutine s'exhibant en judoka et en karateka…

L’image de l’homme d’État : résistance du stéréotype viril

Justement, depuis que les cultures sportives sont devenues dominantes dans l’espace des loisirs corporels, les leaders politiques ne sont-ils pas soumis à un impératif, celui d’être des « sportsperson in chief » pour reprendre une expression de John Sayle Watterson [7] , c'est-à-dire des leaders sportifs par excellence ? Une telle notion de leadership sportif et politique renvoie aux travaux de George Mosse sur le stéréotype moderne de virilité qui imprègne la culture européenne occidentale depuis la fin du XVIIIe siècle et ses conséquences politiques [8] . Cet idéal masculin moderne qu’il considère comme toujours défini par la force, la volonté de puissance, l’honneur, le courage, et le sang-froid, il l’a considéré comme un tout, « corps et âme, aspect extérieur et qualités intérieures censés former une unité harmonieuse ». Renforcé par l’existence de modèles négatifs, les parias (femmes, homosexuels, êtres difformes, Juifs, Gitans, Noirs…), ce stéréotype est conforté par des images publiques au point de rencontre d’une éducation visuelle et d’œuvres de propagande. Et parmi ces images publiques, il y a, de manière croissante tout au long du XXe siècle, les images de sport [9] .

Des sports, George Mosse a effectivement identifié leur rôle dans l’exaltation de ces mêmes valeurs lorsqu’il étudie les figures du duelliste et de l’athlète grec, du gymnaste allemand et du sportsman anglais, du muscular christian et du scout, du nouvel homme fasciste et nazi. Non seulement les sports ont largement contribué à l’inculcation de la virilité masculine moderne dans toutes les couches des sociétés occidentales, où ils sont venus rencontrer et renforcer d’autres types de virilité, mais on pourrait ajouter qu’ils ont participé à leur diffusion à l’échelle planétaire du fait de leur triomphe symbolique sur les jeux corporels des peuples indigènes. Pour George Mosse, l’idéal de force et de beauté masculine n’appartient ni à une nation ni à un camp politique. Pris en charge par les nationalismes, il a « imprégné les mouvements conservateurs (…) mais encore les mouvements ouvriers ». Cette « image de l’homme » connaît une persistance seulement ébranlée par les mouvements de contestation des sixties et des seventies (culture jeune, androgynie, mouvement gay). Mais, pour George Mosse, il y a bien une « résistance du stéréotype » et nous ajouterons que les cultures sportives fonctionnent comme un conservatoire de cette virilité.

No sport ? Invisibilité des presidential sports et communication politique

Pour autant, il y a les sports que les leaders politiquent affichent publiquement, mais il y a aussi ceux qu’ils s’évertuent à cacher à leurs compatriotes, tel Fidel Castro pratiquant la plongée sous-marine dans son paradis secret de Cayo Piedra ou bien Valéry Giscard d’Estaing multipliant les safaris. Ainsi, l’étude des cultures sportives avouées et inavouées informe-t-elle sur les stratégies de communication politique. Car les références sportives sont à double tranchant. Elles peuvent renvoyer du côté du pur divertissement et être interprétées comme de la négligence par rapport aux dossiers politiques d’importance. Ou bien alors, elles sont mobilisées pour mettre en scène les vertus prêtées au sport : bonne santé, courage, force, capacité de décision....

Le cas de Winston Churchill est intéressant de ce point de vue puisqu’il incarne la vaillance et la résistance à Hitler en même temps qu’il ne revendique aucun passé sportif. « No sport(s) » : telle serait, en effet, la réponse adressée par Winston Churchill à un journaliste qui le questionnait sur les secrets de sa longévité politique et de sa popularité. Telle est donc l’image du Prime Minister britannique conservée dans les mémoires, celle d’un homme d’État éloigné des futilités et des passions sportives et tout entier consacré à l’action politique. Par provocation et en guise d’humour typiquement britannique, le Prime Minister aurait précisément rétorqué : « Whisky, cigars and low sports ». Par low sports, on comprendra soit du sport à faible dose et dépense énergétique minime, soit du sport sans enjeu de compétition. Dans tous les cas, luxe, excentricité, et pratique des sports comme simple loisir, telles sont bien les caractéristiques des sportsmen, ces fils des élites traditionnelles outre-Manche. En réalité, comme les autres boys des public schools, Winston Churchill (1876-1965) a bel et bien reçu une éducation corporelle, en l’occurrence sportive à Harrow et militaire à l’Académie royale de Sandhurst qui est l’équivalent de Saint-Cyr.

Ses résultats de sortie ne peuvent le destiner à l’infanterie, au grand regret de son père, mais à son grand soulagement car il semble ne pas supporter les marches militaires (comme le jeune officier de Gaulle) : « Je déteste l’Infanterie car ma faiblesse physique me rendra quasi inapte au service et la seule activité où je montre quelque aptitude athlétique - monter à cheval - ne m’y sera d’aucun avantage » écrit-il à sa mère en 1894 [10] . C’est donc lors de son enrégimentement à Aldershot dans le 4e de Hussars en 1895-1896 qu’il va se découvrir une passion pour le polo. Il n’a pas 30 ans qu’il a déjà quatre guerres à son actif : Cuba où il découvre les plaisirs du cigare, Pakistan où il s’illustre sur les terrains de polo, Soudan où il participe à la dernière charge de la cavalerie britannique en 1898, Afrique du Sud qu’il couvre comme reporter pour le Morning Post et où il doit parcourir 500 km pour échapper à la geôle des Boers [11] . Mais sa pratique des sports ne s’est pas limitée à ses jeunes années. Dans les deux décennies qui précèdent la Grande Guerre, il joue au golf sans y démontrer de grandes aptitudes, par exemple à Cannes en 1913. Outre le fait qu’il est un grand propriétaire de chevaux (près de cinquante tous acquis dans les années 1950-1960, dont « High Hat » 4e au Prix de l’Arc de Triomphe), il aurait continué à pratiquer avec passion le polo, qu’il qualifie de « Emperor of the Games », jusqu’à l’âge de 52 ans et à monter à cheval encore à 76 ans pour la chasse à courre. Last but not least, il adore les baignades et pratique la nage jusque vers 80 ans.

Un creuset démocratique, un miroir des autocraties

Dans un ouvrage récent d’histoire comparée, le spécialiste américain en classical studies Paul Christesen se demande si le sport joue un rôle dans le processus de démocratisation des sociétés grecques depuis l’âge du bronze jusqu’au Ve siècle avant Jésus-Christ et de l’Occident d’avant la Grande Guerre (Grande-Bretagne, États-Unis, Allemagne). Il répond par l’affirmative, non sans réserves, et dans le seul cas des « horizontal mass sports » qu’il définit par trois critères majeurs : un même statut social pour les sportifs et leurs dirigeants, l’indépendance des participants plutôt que leur soumission à une autorité extérieure, des profits symboliques et matériels pour les individus et non pour des groupes sociaux [12] . Ce genre d’analyse n’emporte pas la conviction du fait de son caractère mécanique et d’une définition du processus démocratique réduite aux relations égalitaires interpersonnelles au sein même de l’activité athlétique sans considération pour le hors-champ de la société englobante.

Un seul et double exemple suffira pour s’en convaincre, celui à partir duquel l’auteur élabore sa grille d’interprétation [13] . Parce que ses règles ont été adoptées en 1845 à l’initiative des élèves de Rugby School, confirmées par un vote des anciens, parce que l’autorité sur le jeu est remise à des arbitres députés pour cela, parce que la liberté d’action des joueurs est faiblement limitée et que les mécanismes de coopération y sont exacerbés, le rugby serait de nature démocratique. A contrario, les exercices physiques imposés au même moment aux enfants de la classe ouvrière britannique dans les écoles du gouvernement dirigées par les élites, que ce soit la gymnastique militaire d’inspiration allemande (drill) ou hygiéniste d’influence suédoise, ne développeraient que des réflexes d’obéissance et incorporeraient des normes de soumission sociale. En rester là, c’est refuser de voir que le rugby des origines correspond à une démocratie de l’entre-soi construite sur la domination sociale, politique et culturelle du petit peuple des workers.

Au demeurant très érudit, l’ouvrage de Paul Christesen présente au moins l’intérêt de poser la question de la nature démocratique des sports. Aucune réponse définitive ne saurait être donnée. Pas plus que les arts, les sports ne sont ontologiquement voués à une cause fût-elle démocratique ou autoritaire, ou bien réactionnaire ou progressiste. Aussi la connotation politique des sports pratiqués par les chefs d’État et de gouvernement n’est-elle pas lisible aussi simplement. Elle requiert de positionner leur éducation corporelle dans le système des sports qui est propre à chaque société et à chaque moment historique. Les cultures sportives présentent une telle historicité que les auteurs de ce dossier se sont efforcés d’en retrouver les contextes pour éclairer le lecteur.

Il reste que, dans son acception la plus commune, le sport est synonyme de concurrence et de compétition, de victoire ou de défaite, et qu’il se prête parfaitement à des métaphores du combat et de l’action politique. En particulier dans les démocraties modernes, les hommes politiques eux-mêmes, et plus encore les journalistes, n’ont pas manqué d’en faire usage. Le sport pourrait-il se transformer en manière de gouverner ? L’affichage de ses propres performances sportives, de sa connaissance des sports, de ses passions sportives ne serait-il pas devenu un moyen d’éprouver et d’éliminer ses alliés comme ses adversaires politiques ? Les années 1980-2010 inaugurent assurément une nouvelle ère du sport, une ère médiatique à outrance, qui vient rencontrer la médiatisation effrénée des candidats à la fonction politique suprême. Le sport ne pourrait-il pas servir de marqueur aux politistes et aux historiens du politique pour tracer la frontière, parfois ténue, entre démocratie médiatique, gouvernement populiste, et régime autocratique ?

Aires sportives indigènes, ère du sport globalisé

Enfin, les cultures sportives des chefs d’État et de gouvernement trouvent leur place dans la dynamique d’échelle mondiale des circulations culturelles sportives. Les sports ont connu deux vagues de mondialisation, une première fois à l’ère des empires dans les années 1880-1914, une deuxième fois avec la diffusion télévisée des méga-événements sportifs (jeux olympiques et coupe du monde de football notamment) inaugurée dans les années 1960. On pourrait croire que ces accélérations de la « globalisation sportive [14]  » entraîneraient une disparition des cultures corporelles et ludiques locales et nationales. Bien des travaux depuis l’essai d’Arjun Appadurai sur la diffusion du cricket en Inde [15] ont toutefois montré que la globalisation sportive génère en sens inverse des replis sportifs identitaires et la production de formes sportives hybrides ou indigénisées [16] .

Même si toutes les aires n’ont pu être étudiées, ce dossier permet d'établir une première radiographie des cultures sportives des leaders politiques dans le monde sur le long XXe siècle : l’idéal type du président sportif américain rapportée à l’éducation corporelle alternative des femmes d’État, l’injonction sportive adressée aux dirigeants de l’Italie (rois, premiers ministres, papes) et aux présidents français, la précocité de l’imitation du modèle du sporting president par les chefs d’État argentins, l’appropriation par les leaders africains et du monde arabo-musulman de la modernité et de l’altérité des cultures sportives occidentales. Un intérêt tout particulier a été accordé par les différents auteurs aux circulations culturelles sportives (cultures sportives héritées comme appropriation de cultures sportives étrangères), au jeu des continuités et ruptures (aller et retour entre régimes d'oppression et démocraties), aux transitions des situations coloniales vers l'ère post-coloniale.

La notion de « présidents sportifs » est avant tout une notion américaine, au point de constituer à la fois une illusion et un modèle politique qui sera imité par maints dirigeants de par le monde. C’est donc naturellement en quelque sorte que Peter Marquis passe en revue le rapport que les présidents américains de Theodore Roosevelt à Barack Obama entretiennent avec le sport. En vérité, son enquête va bien au-delà et s’inscrit dans le cadre renouvelé de la science politique américaine : la culture sportive des présidents américains informe sur le processus de décision (policy-making), la mesure de la performance politique, la communication politique et le rôle des émotions en politique. Dans l’ère de la communication politique par le sport ouverte par le président américain Theodore Roosevelt au début du XXe siècle, les femmes politiques se trouvent prises au piège d’une culture et d’un espace encore largement dominés par les mâles et la virilité. Du fait du petit nombre de femmes investies des plus hautes fonctions politiques, Florence Carpentier ne pouvait consacrer son étude à un pays ou à un continent en particulier. C’est pourquoi son analyse porte sur les quatre femmes politiques dont les mandats ont été les plus marquants et les plus commentés : Golda Meir (Israël), Indira Gandhi (Inde), Margaret Thatcher (Royaume-Uni) et Angela Merkel (Allemagne). Sa lecture genrée montre combien les mères sous le poids de la religion et des traditions déterminent l’éducation corporelle de leurs filles, tandis que les pères sont les seuls à avoir la capacité de transmettre (ou non) la culture sportive.

Les cas italien et français s’imposaient comme des observatoires où la virilité s’exprime en politique dans les figures du duce et du sauveur, alors que le sport y fait figure de produit d’importation. Du primo sportivo d’Italia Mussolini au Cavaliere des sports et des médias Silvio Berlusconi, Fabien Archambault semblait avoir la partie facile. En vérité, aucun chef d’État ou de gouvernement italien n’a laissé le souvenir d’un sportif, et c’est donc la figure de présidents du Conseil en tifosi, c'est-à-dire en supporters, qui s’impose. La démonstration se trouve singulièrement enrichie avec l’évocation des rois de guerre italiens et des papes alpinistes. Les uns et les autres ont utilisé le sport à des fins de légitimation symbolique, de mobilisation politique et de contrôle social. Tous s’en sont servis pour construire du consensus politique dans un pays où l’unité politique et nationale reste un projet. Dans la course mondiale à la réputation sportive, les présidents français partaient avec un double handicap : celui de ne pas être sportif dans une nation elle-même non sportive. Par-delà ces préjugés tenaces, Patrick Clastres se livre à une archéologie de l’éducation sportive reçue par les sept présidents de la Ve République. De Charles de Gaulle à François Mitterrand, l’éducation sportive des présidents fait apparaître des générations athlétiques singulières pour lesquelles la connotation sociale, et même politique, des sports pratiqués est en fort décalage avec les sports tôt popularisés dans le XXe siècle comme le cyclisme ou le football. De Nicolas Sarkozy et François Hollande, on retiendra l’outing sportif qui relève avant tout de la communication politique.

Avec Lucie Hémeury, l’analyse se déplace vers les présidents argentins présentés parmi les plus sportifs des chefs d’État dans le monde, et cela dès les années 1920. Le sportsman Marcelo Torcuato de Alvear devient membre du Comité international olympique (CIO) en 1927, soit cinq ans après son accession à la présidence. Il inaugure ainsi l’obsession de modernité sportive qui fonctionne comme un marqueur de la présidentialisation du régime argentin. En rendront compte bien plus tard les trajectoires de Juan Perón et de Carlos Menem. Mais, en Argentine, les lignes de clivage sociales et politiques s’expriment tout particulièrement au sein du phénomène sportif au point que le stade peut devenir un lieu de contestation des dictateurs. Paul Dietschy explore un autre sous-continent, l’Afrique sub-saharienne, où le football est roi. Les trajectoires de Nnamdi Azikiwe (Nigéria), Nelson Mandela (Afrique du Sud), Joseph-Désiré Mobutu (Congo-Brazzaville) et Ahmed Sékou Touré (Guinée) montrent comment les cultures sportives adoptées à l’ère coloniale par les leaders des indépendances, ou de la sortie de l’apartheid, ont été actualisées dans le combat politique pour la conquête de l’indépendance, ou pour la prise et l’exercice du pouvoir. Le football en particulier est utilisé comme un instrument de propagande et de revanche contre l’occupant colonial, puis comme un moyen de fabriquer de la nation. Enfin, les usages politiques de la boxe, du football des Noirs et du rugby des blancs sont loin d’être anecdotiques dans le cas de la geste sportive de Nelson Mandela. Du côté du monde arabo-musulman, Mahfoud Amara montre comment rois et présidents doivent jongler entre les traditions sportives arabes et mahométanes, les sports des élites sous influence culturelle anglo-saxonne notamment (tennis, golf, jumping), et les passions populaires pour le football par exemple. Là encore, le football est Janus : à la fois instrument de mobilisation des masses et de construction de la nation, et lieu de contestation des pouvoirs militaires comme récemment en Égypte et en Turquie.

Que tous les auteurs de ce dossier soient ici remerciés très chaleureusement pour s’être consacrés à la difficile archéologie de cultures sportives enfouies et refoulées au fin fond des mémoires et des écrits biographiques autorisés, et pour avoir joué le jeu de l’intertextualité et de la profondeur de champ éditoriale. Le sport, peut-être plus facilement que d’autres objets, se prête bien en effet à des renvois vers les ressources iconographiques du web. Le lecteur pourra ainsi prolonger son effort en visionnant les images sportives fixes et animées des chefs d’État et de gouvernement. L’histoire du sport, en effet, est indissolublement liée à l’histoire du visuel et du sensoriel.

Pour citer cet article : Patrick Clastres, « Les cultures politiques au défi des cultures sportives », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 23, mai-août 2014 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] John Sayle Watterson, The Games Presidents Play. Sports and the Presidency, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2006.

[2] Il y a loin de la notion de « culture sportive » définie il y a un demi-siècle par Jean Meynaud, qui s’inspirait alors des travaux de Joffre Dumazedier : « l’ensemble des notions et valeurs nécessaires à l’éducation complète du sportif par le sport et à l’organisation du sport par les sportifs eux-mêmes » (Sport et politique, Paris, Payot, 1966, p. 8).

[3] Entre autres, René Rémond (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988 ; Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 1992 ; Serge Berstein, Jean-Pierre Rioux Jean-François Sirinelli, « La culture politique en France depuis de Gaulle », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 44 (numéro spécial), octobre-décembre 1994 ; Serge Berstein et Pierre Milza (dir.), Axes et méthodes de l’histoire politique, Paris, PUF, 1998 ; Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 1999.

[4] Jean Meynaud, op. cit.

[5] Jean Meynaud, « L’apolitisme sportif et ses limites », chapitre VI, op. cit., p. 271-309.

[6] Alfred Wahl, « Sport et politique », dans Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, Paris, PUF, 1995, p. 1171-1176.

[7] John Sayle Watterson, op. cit., p. 338.

[8] George L. Mosse, L’Image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, éd. Abbeville, 1997 (1996 pour l’édition américaine).

[9] Françoise Bosman, Patrick Clastres et Paul Dietschy, Images de sport. De l’archive à l’histoire, Paris, Nouveau Monde éditions, 2010.

[10] Notre traduction. “I hate the Infantry — in which physical weaknesses will render me nearly useless on service & the only thing I am showing an aptitude for athletically — riding will be no good to me.” http://www.winstonchurchill.org/support/the-churchill-centre/publications/finest-hour-online/2625-churchill-and-polo [lien consulté le 22 juillet 2014].

[11] Winston Churchill, My Early Life: A Roving Commission London, Thronton Butterworth, 1930, trad. fr., Mes jeunes années, Paris, Tallandier, 2007. Voir également François Kersaudy, Winston Churchill, Paris, Tallandier, 2000, rééd. 2009.

[12] Paul Christesen, Sport and Democracy in the Ancient and Modern Worlds, New York, Cambridge University Press, 2012.

[13] Paul Christesen, op. cit., p. 20-27, notamment “Table I. Characteristics of Horizontal and Vertical Sport”, p. 22.

[14] John Bale and Joseph Maguire, The Global Sports Arena, Londres, Franck Cass, 1993 et Joseph Maguire, Power and Global Sport, Londres, Routledge, 2007.

[15] Arjun Appadurai, Modernity at Large: Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996.

[16] Pour une revue de ces publications en langue française, et aussi en anglais, Pierre Singaravélou et Julien Sorez (dir.), L’empire des sports. Une histoire de la mondialisation culturelle, Paris, Belin, 2010.

Patrick Clastres

Agrégé d’histoire et docteur en histoire contemporaine, Patrick Clastres est professeur de chaire supérieure en classes préparatoires littéraires et chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po où il co-dirige avec Paul Dietschy le séminaire de recherche en histoire du sport. Spécialiste d’histoire culturelle et politique, ses thèmes actuels de recherche concernent les passions sportives, les systèmes de valeurs affectés au sport, la neutralité politique prêtée au sport.


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  • ISSN 1954-3670