Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Historiographies étrangères de la Première Guerre mondiale

Coordination : Robert Boyce, Sabine Jansen, Pierre Purseigle, Marie Scot

L’impact de la Première Guerre mondiale en Asie centrale : des révoltes de 1916 aux enjeux politiques et scientifiques de leur historiographie

Cloé Drieu
Résumé :

S’appuyant sur les sources scientifiques, idéologiques et artistiques, cet article traite des historiographies soviétiques et post-soviétiques des révoltes (...)

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Introduction : les dimensions globales de la Grande Guerre [1]

À l’image de la ténuité des historiographies soviétique puis russe ou turque de la Première Guerre mondiale, l’Asie centrale coloniale – le Turkestan russe à l’époque [2]  – n’a pas encore fait l’objet d’une analyse de cette période en tant que telle. Outre le fait que, comme le remarque à juste titre Kees Boterbloem au sujet de la Russie, une guerre perdue suscite difficilement l’engouement de la recherche nationale ou une quelconque commémoration [3] , la quasi-absence de travaux qui croiseraient « Grande Guerre » et « Turkestan » s’explique aussi par le fait que le découpage chronologique 1914-1918 et la perspective eurocentrée souvent adoptée n’ont que peu de pertinence pour appréhender les réalités et les dynamiques historiques que ces régions traversent au même moment ou, plus tard, les enjeux mémoriels qui s’y jouent.

Côté soviétique et post-soviétique, la « guerre impérialiste », illégitime, n’est considérée par les historiens et les officiels que dans le sens où elle s’impose comme le berceau révolutionnaire de Février 1917 mais surtout d’Octobre 1917, et comme un drame fondateur qui, dans le cas des révoltes de 1916, se retrouve à l’origine symbolique des futurs États et des nations centrasiatiques. Côté occidental, l’historiographie exclut malheureusement trop souvent l’Empire russe de l’analyse de la Première Guerre mondiale – comme l’Empire ottoman – en proie à une « transgression révolutionnaire [4]  », de la même façon que ces deux entités sont souvent exclues de l’analyse des empires [5] . Le cas de l’Asie centrale est emblématique de cette double cécité : « 14-18 », d’une part, ne signifie pas grand-chose dans les historiographies soviétiques [6] et centrasiatiques – la guerre est illégitime et impérialiste – et, d’autre part, la région centrasiatique, perdue dans les confins de l’immensité d’un bloc impérial russe a priori monolithique, ne figure nullement dans les historiographies occidentales de la Grande Guerre [7] . Or, il serait intéressant de penser la Grande Guerre comme, entre autres, un espace de révoltes, surtout en 1916 : révoltes arabes, révoltes des Aurès, insurrection de Pâques en Irlande…

Comment réunir ces deux angles morts historiographiques et penser toute la complexité des logiques de violence et de mondialisation de la première grande guerre du XXe siècle ? Le cas du lointain Turkestan colonial permet d’abord d’abonder dans le sens actuel de l’élargissement de la chronologie du conflit, mais il invite aussi à penser la propagation géographique de la Grande Guerre – et par là même son changement de nature – à partir de l’épicentre européen. Ainsi, l’analyse de la Grande Guerre ne peut ici se restreindre au cadre d’États officiellement en guerre, pris dans les jeux officiels d’alliance et de logiques de fronts. Les conflits intérieurs aux sociétés déclenchés par la mobilisation – dans les cas des empires continentaux et multinationaux russe comme ottoman – sont révélateurs de tensions sociales et économiques, même s’ils ont commencé avec le processus de colonisation, et de ce fait participent du premier conflit mondial, mais de façon différente.

L’Asie centrale s’en va-t-en guerre en 1916 : mobilisation et révoltes

Il est indéniable que la mobilisation générale et l’entrée en guerre de l’Empire russe en juillet-août 1914 ont des répercussions directes sur le Turkestan russe : départ massif des colons slaves de peuplement sujets à la conscription militaire ; réquisition du matériel, du bétail, des chevaux ; dons en argent, etc. Pourtant, ce n’est pas la mobilisation générale qui marque l’entrée en guerre de la région mais les révoltes liées à la levée d’hommes pour les bataillons de travail qui ont lieu à partir de l’été 1916, alors même que les zones de combats entre grandes puissances sont géographiquement lointaines, et que seule une minorité d’hommes est concernée. Le décret impérial du 7 juillet 1916 (25 juin selon le calendrier julien en vigueur à l’époque) prévoit en effet la levée de 250 000 hommes âgés de 19 à 43 ans, ce qui doit combler les pertes humaines dues aux combats dévastateurs des premières années de conflit [8] . Le nombre global d’hommes ainsi fixé, la désignation nominative de ces derniers reposent en dernière instance sur les épaules de l’administration indigène, ce qui plonge l’Asie centrale dans un enchevêtrement de conflits internes contre l’administration coloniale, russe comme indigène, et contre les colons slaves de peuplement.

L’annonce du décret entraîne dans toute l’Asie centrale une vague de contestation sans précédent à l’époque coloniale car ces populations colonisées (inorodtsy ou « allogènes »), essentiellement musulmanes, ont toujours été exemptées d’obligations militaires en raison de leur statut. Qu’il s’agisse des zones sédentaires (Ouzbékistan, Tadjikistan actuels) ou nomades (Kazakhstan, Kirghizstan et Turkménistan actuels), le moment du décret est mal venu à une époque d’intenses travaux agricoles dans les régions cotonnières comme céréalières, mais aussi de ramadan. Par ailleurs, l’annonce du décret n’est précédée d’aucune préparation, alors même qu’il doit être mis en œuvre rapidement ; l’administration militaire russe est insuffisante en effectifs, mal informée, voire incompétente, et dépassée par les rumeurs [9] . Le décret se heurte également à l’absence d’état civil et de certificats de naissance, ce qui donne lieu à des pratiques d’achat d’exemption et de corruption [10] . À ces causes conjoncturelles s’ajoutent de profonds déséquilibres structurels, économiques et sociaux, qui se sont creusés depuis l’annexion relativement récente des territoires centrasiatiques à l’Empire russe (1865-1875). Ensuite, le niveau de développement des infrastructures et du réseau d’administrations régionales, l’importance ou non de la présence coloniale et militaire russe ou encore la vivacité du ressentiment contre les colons de peuplement et contre l’administration indigène jouent différemment selon les régions, ce qui explique que les révoltes, selon les lieux, aient des degrés de violence, des durées et des conséquences variables.

Disons pour simplifier que les révoltes dans les zones de peuplement sédentaires, agricoles et surtout cotonnières – Tadjikistan et Ouzbékistan actuels –, sont plus courtes dans leur durée (juillet-août 1916) ; qu’elles sont réprimées plus rapidement ; qu’elles sont relativement moins violentes et qu’elles ciblent l’administration coloniale autant russe qu’indigène. Les révoltes des régions nomades ou semi-nomades quant à elles (Kazakhstan, Kirghizstan actuels surtout) s’étendent parfois jusqu’au mois de janvier-février 1917 et prennent pour cible l’administration russe puis les colons de peuplement.

Dresser un bilan de ces révoltes n’est pas simple. Si leur durée correspond à peu près à celle de la bataille de la Somme, les chiffres des victimes sont loin de pouvoir « concurrencer » les tragédies des fronts européens : au plus gros des estimations, les révoltes ont occasionné un peu moins de 5 000 morts dans les rangs de l’administration impériale (militaires russes comme indigènes) et des colons [11]  ; cela dit, elles restent plus meurtrières que l’ensemble de la conquête coloniale du Turkestan [12] . Côté indigène, le bilan est complexe à établir car il n’y a pas eu de comptage. Dans la région (oblast) la plus touchée du Sémiriéchié, la population indigène a diminué de 273 000 personnes (53 000 décès et 220 000 migrants) ; avec les décès occasionnés pendant les migrations vers la Chine, la perte de la population indigène serait de 29 %, alors que dans certains districts cette proportion atteint près de 70 % [13] . Pour compléter le bilan, il faut ajouter que l’exode vers la Chine engendre la perte de la quasi-totalité du bétail et des biens des migrants ; ces populations se retrouvent à la veille de l’hiver dans une situation de pauvreté extrême, menacées par les épidémies et la faim. L’ensemble de ce bilan humain est enfin aggravé par des destructions matérielles importantes (poste, télégraphe, chemin de fer), la perte considérable des récoltes et la désorganisation totale de l’économie et du travail.

Leur signification pour l’histoire

Une tragédie d’une telle ampleur à l’échelle de l’Asie centrale devient historiquement et politiquement significative et la région va commencer à suivre, pour des raisons idéologiques, un chemin historiographique propre, sans liens véritables avec ceux relatifs aux théâtres européens de la Grande Guerre. À cette « désolidarisation » et singularisation, il y a au moins quatre raisons essentielles. Premièrement, l’entrée en guerre avec la mobilisation et l’expérience directe de violences extrêmes et généralisées, militaires et civiles, que matérialisent les révoltes et leur répression, marquent le début de la décolonisation ; les révoltes sont lues comme un mouvement anticolonial massif qui fait vaciller les structures de l’État impérial russe, définitivement mises à mal par les révolutions de Février et d’Octobre 1917. Deuxièmement, comme les révoltes résultent aussi en partie de nombreux dysfonctionnements sociaux et économiques inhérents au système colonial russe au Turkestan, elles peuvent servir à dénoncer la domination capitaliste et impériale. Troisièmement, elles attestent, par la proximité chronologique avec les révolutions russes, de la force révolutionnaire potentielle des peuples colonisés tout en restant « inférieures » à Octobre ; cette proximité permet de lier et de subordonner symboliquement les destins des peuples d’Asie centrale à celui de la Russie. Enfin, s’intéresser aux révoltes permet d’ériger le moment fondateur des nations et États (soviétiques) dans les années qui suivent.

En conséquence, l’événement se prête particulièrement bien, quelles que soient les époques, à des lectures politiques multiples ayant des répercussions fondamentales sur les constructions idéologiques, soviétique ou nationale, et la création de destinées communes entre Russie et Asie centrale. De ce fait, la région se coupe du reste des débats historiographiques européens en interprétant son histoire – mythifiée – selon deux grilles de lecture : celle de « lutte de libération anticoloniale et nationale », d’une part, interprétation qui prédomine jusqu’au début des années 1930 et surtout après les indépendances ; et celle de « lutte de libération populaire », d’autre part, qui s’impose de la fin des années 1930 à la disparition de l’URSS. Ces lectures schématiques sont contrebalancées depuis peu par l’historiographie occidentale qui réintègre l’événement dans un temps long de violences et de dynamiques socioéconomiques et politiques, mais pas encore véritablement dans l’histoire du premier conflit mondial.

1916 à l’époque soviétique : les sources au service du mythe révolutionnaire

Dès le déclenchement des soulèvements, puis aux époques soviétique comme post-soviétique, les révoltes de 1916 occupent une place importante dans les productions artistiques (poèmes, romans, films), scientifiques (articles, ouvrages, recueils de documents d’archives) et idéologiques (thèses et discours officiels). Le sujet se trouve au cœur de l’édification des grands récits nationaux des républiques centrasiatiques et d’une matrice idéologique soviétique qui essaie de fédérer, autour de mythes communs, des populations particulièrement hétérogènes sur les plans ethnique, national et religieux. Outre le fait que l’historiographie soviétique et post-soviétique de 1916 se désintéresse des destinées européennes de la Grande Guerre et des enjeux occidentaux de son historiographie, l’essentiel des documents publiés en Asie centrale – sources primaires comme sources secondaires –, va encore plus loin dans la fragmentation et la singularisation historiques et géographiques de cette histoire, en procédant à un isolement de l’événement à la seule année 1916. Cette fragmentation de l’histoire devient plus propice à l’instrumentalisation politique et au développement de discours nationaux.

Présentations des sources : à partir de quels documents appréhender 1916 ?

Sans grande originalité, la source principale est constituée de documents administratifs disponibles dans les archives nationales russes (archives militaires en particulier) et dans les archives nationales d’Ouzbékistan, lesquelles conservent l’ensemble des actes, rapports, télégrammes, sténogrammes de réunions ou notes de l’administration coloniale du Turkestan relevant des zones sédentaires (Ouzbékistan et Tadjikistan actuels), comme nomades (Kazakhstan, Kirghizstan et Turkménistan actuels) [14] . Certains de ces documents font l’objet d’édition – à l’occasion de jubilés, à l’époque soviétique ou après les indépendances –, matière brute difficilement accessible aux non-spécialistes, mais qui a l’intérêt, pour les auteurs, d’aborder un sujet sensible sans proposer d’interprétation trop stricte à une époque, notamment stalinienne, où tout faux-pas peut avoir des conséquences funestes [15] . La sélection de documents relève bien entendu de choix idéologiques, mais elle offre néanmoins, plus que les sources secondaires officielles, la possibilité d’une lecture « à contre-courant ».

De fait, et comme pour l’Empire ottoman à la même période [16] , l’histoire de l’Asie centrale qui peut être écrite à cette période est essentiellement une « histoire par le haut », bâtie sur des documents produits par les organes d’État. En effet, à l’exception des élites politiques et religieuses, la région est largement analphabète et les principaux acteurs n’ont presque pas laissé de traces testimoniales, contrairement à leur abondance dans les pays européens. Néanmoins, ces voix ne sont pas totalement absentes et les instances judiciaires disposent par exemple d’interrogatoires d’insurgés et de témoins [17] . Par ailleurs, dans les années 1950, plusieurs initiatives ont été entreprises par les historiens centrasiatiques sous l’égide des académies des sciences afin de collecter souvenirs et témoignages.

Le manque de témoignages, leur orientation idéologique ou la simple difficulté d’y accéder, donnent aux sources artistiques – poésie, littérature, cinéma – une place particulière [18] . Sans vouloir faire trop de mauvais esprit en reprenant une plaisanterie entendue à plusieurs reprises lors de mes terrains de recherche, « les historiens font de la fiction, les cinéastes de l’histoire », il faut cependant reconnaître, après avoir travaillé sur le cinéma de fiction dans le cadre d’un doctorat puis d’un livre [19] , que la part documentaire des romans ou des films historiques dépasse ce que l’on pourrait en attendre a priori. D’abord parce que souvent les poètes, les écrivains et les cinéastes sont les témoins directs des événements, ce qui fait d’eux des réceptacles particulièrement sensibles de l’événement. Ensuite, parce que les auteurs se lancent dans une véritable recherche documentaire en archives ou bien recueillent des témoignages et produisent des œuvres qui regorgent de détails de la vie quotidienne, ce qui donne beaucoup de chair à la documentation officielle ou archivistique et soulève d’autres questionnements. Il faut aussi souligner que les artistes membres du parti communiste peuvent avoir un accès privilégié aux archives de la police politique ou à celles du parti [20] . Enfin, parce qu’ils ont une marge de manœuvre créative, une liberté plus importante et aussi une occasion de lapsus plus grande, avec bien entendu une censure, mais qui ne répond pas aux mêmes critères et aux mêmes interdits que ceux que doivent suivre les historiens officiels.

Les sources secondaires : une histoire tourmentée et fragmentée

Contrairement à l’historiographie occidentale récente de la sortie d’empire de l’Asie centrale (on y reviendra en fin d’article), l’essentiel des ouvrages ou des articles produits durant la période soviétique propose une analyse de l’événement isolé d’un continuum historique avec la « Grande Guerre », mais aussi géographique, refusant certaines continuités pour en créer d’autres. S’il est difficile de présumer des raisons objectives à cela, il est néanmoins évident que l’isolement de l’événement le rend davantage propice à l’instrumentalisation politique.

Cette « fragmentation de l’histoire de l’Asie centrale », de la fin de la période impériale à la période stalinienne, s’entend donc comme une désolidarisation et une mise en exergue de l’épisode des révoltes de 1916. Celles-ci – souvent nommées au singulier comme « le soulèvement de 1916 » ou « la révolte des saisonniers », formulation idéologiquement plus connotée – ce qui renforce l’idée d’un mouvement unique, homogène et paysan – sont progressivement analysées séparément des mouvements de contestation antérieurs (colonisation, révoltes de 1898) et surtout postérieurs (mouvement basmachi, révoltes contre la collectivisation chez les populations kazakhes et kirghizes). Ceci s’explique objectivement par le fait que les révoltes d’Andijan de 1898 – première contestation marquante pour le pouvoir russe – sont « réactionnaires » aux yeux des historiens officiels car elles sont motivées par un mécontentement de nature religieuse [21] . Il en va de même du mouvement insurrectionnel basmachi ou encore des révoltes au Kazakhstan contre la collectivisation (dans la région de Turgai notamment [22] ), qui sont aussi « réactionnaires » parce que soit motivées en partie par des raisons religieuses, soit témoignant de la force des structures claniques et tribales, soit simplement antisoviétiques. Pourtant, ces mouvements ont beaucoup en commun avec les révoltes de 1916 dans leur structuration, leurs modes de fonctionnement et d’organisation, leurs revendications – ou du moins les cibles de la contestation – et leurs expressions.

À cette fragmentation historique, s’ajoute une fragmentation géographique (régionale et/ou nationale) des événements de 1916. Les ouvrages de synthèse et les recueils de documents d’archives disponibles sur les révoltes sont organisés en fonction des grandes régions administratives coloniales. Après les indépendances, les recueils publiés dans les républiques d’Asie centrale pérennisent logiquement cette dichotomie géographique pour continuer de fonder, plus ou moins, les récits nationaux. De plus, la focale sur 1916 et leurs descriptions régionales donnent l’impression, à la lecture des sources secondaires comme des documents d’archives, que le mouvement a été uniforme sur tout le territoire centrasiatique. Or, le peu de cartes disponibles – elles sont entièrement absentes des publications soviétiques et post-soviétiques et seule une carte a été trouvée dans les archives – sont loin de représenter des révoltes qui couvriraient de façon homogène l’ensemble du territoire centrasiatique. Ces révoltes sont au contraire localisées par foyers, autour de bâtiments de l’administration coloniale, de gares et de garnisons, ou selon les lignes de chemins de fer ou de peuplement russe. Une représentation cartographiée fine de ces dernières permettrait de s’éloigner de l’image du mouvement massif et généralisé que les textes laissent entendre. Par ailleurs, cette catégorisation géographique rend plus difficile la compréhension des logiques et des vecteurs d’expansion (ou non), d’une région à l’autre.

Éviter le politique : le temps long de l’exploitation économique

Si d’un côté, l’historiographie soviétique procède à une fragmentation de l’histoire décrite précédemment, elle va, d’un autre côté, créer des lignes de continuité pour appuyer la thèse d’une révolte « paysanne » (de cultivateurs ou de bergers nomades) contre la bourgeoisie urbaine commerciale indigène, le capital russe et la présence coloniale (administrateurs et colons). Voyons maintenant plus en détail, et de façon chronologique, les publications à ce sujet.

La diversité des interprétations du début des années 1920

Les premières publications sont éditées au début des années 1920 [23] par des hommes qui ont été les témoins directs des révoltes ; certains d’entre eux occuperont des fonctions politiques importantes dans les organes de l’État soviétique. Mêlant analyses introductives, sources primaires éditées, témoignages et dépositions, ces publications dressent un tableau complexe, réaliste et particulièrement saisissant des causes des révoltes, du déroulement de la contestation et des violences, de leurs logiques internes et micro-économiques, des enjeux locaux claniques, ainsi que de la greffe des structures traditionnelles qui s’est opérée sur les nouveaux organes de pouvoir impérial russe. Dans cette première série [24] , et parmi les publications les plus marquantes, sont réunies la longue déposition auprès du tribunal de Grigorii Broido (1883-1956) [25] , celles de Petr Galuzo (1897-1980) [26] et enfin celles du communiste « national » Turar Ryskulov (1894-1938) [27] .

De ces écrits, c’est la thèse de la provocation, défendue par Grigorii Broido et Turar Ryskulov (contrairement à Petr Galuzo), qui ouvre les débats puis qui est visée par les premières critiques historiographiques. Cette thèse – pourtant loin de constituer l’essentiel des travaux des auteurs susmentionnés – postule que l’administration militaire russe aurait incité à la révolte pour réprimer la population afin de s’emparer des terres et créer ainsi une « place d’arme » grâce à laquelle de nouvelles forces militaires russes pourraient avancer vers l’Afghanistan et les régions frontalières avec la Chine. Cette thèse cristallise les critiques encore aujourd’hui, et lance les débats dans une direction plus polémique qu’historienne [28] .

Avec eux, apparaît une nouvelle catégorie d’historiens-idéologues de tendance marxiste qui, plutôt que d’analyser l’événement en profondeur, tentent de le synthétiser et surtout de l’interpréter politiquement, dans une logique où le politique s’explique par le social, lequel s’explique à son tour par les aspects économiques. Assez rapidement, les débats vont se centrer sur la détermination du « caractère » ou de la « nature » (kharakter, kharakteristika) du soulèvement de 1916 – lutte des classes ou pas ? – en trouvant une première grande tribune dans les pages du journal Kommunisticheskaia smysl’ qui consacre, sur une initiative du Département d’histoire du Bureau centrasiatique (organe local du comité central), un numéro entier à 1916 [29] . Outre la difficulté d’inscrire l’événement dans un strict antagonisme de classes, le caractère fortement antirusse des révoltes à l’encontre des colons parmi les populations nomades pose de réels problèmes de simplification et d’inscription dans la rhétorique d’« amitié des peuples », tout au long de la période soviétique, et même au-delà.

La stabilisation du récit dans les années 1930

À partir de là, l’historiographie soviétique des révoltes va occulter progressivement les aspects de l’événement qui dérangent d’un point de vue idéologique. S’accompagnant d’une professionnalisation du métier d’historien et d’un encadrement scientifique et politique de plus en plus serré au sein des académies des sciences et des instituts d’histoire dans chacune des républiques, l’historiographie soviétique espère « lisser l’histoire » en créant des liens « objectifs » entre deux trajectoires historiques – une russe et une centrasiatique – afin de créer une seule destinée commune, qui naît dans les affres du premier conflit mondial.

La première tentative de donner un cadre idéologique officiel interprétatif des révoltes de 1916 est publiée à l’occasion de leur 15e anniversaire [30] . En résumé, cette doctrine (tezisy) considère que les révoltes révèlent la crise de l’impérialisme mondial et que, même si elles se sont soldées par un échec, elles n’en ont pas moins facilité la révolution russe ; de fait, elles constituent un exemple pour les peuples colonisés. Elles témoignent d’une communauté de destin entre populations indigènes (inorodtsy) exploitées et le prolétariat urbain dans la lutte qui les unit « au sein d’une même famille » contre toute forme d’exploitation (bourgeoise, impérialiste, capitaliste). Avec la révolution d’Octobre, la lutte continue grâce à la direction politique du parti bolchévique ; par ailleurs, la Révolution offre l’égalité de tous les peuples de la nouvelle « patrie socialiste », défendue désormais par l’Armée rouge, rempart contre les « voleurs impérialistes mondiaux ». Cette publication conclut, de façon erronée, en qualifiant la révolte de 1916 de « guerre de libération nationale » contre la domination en Asie centrale de l’impérialisme russe ; dans ce discours et ceux qui suivent, le terme « national » est davantage un label mobilisateur qu’une réalité politique et historique.

En ce qui concerne les aspects économiques – et moins polémiques –, des nombreuses thèses défendues dans les différentes républiques centrasiatiques [31] , c’est celle de Zinaida Kastel’skaia, soutenue en 1935 à l’Académie des sciences d’Ouzbékistan et (ré)éditée deux fois (en 1937 et en 1972), qui fait date et qui reste un classique durant toute la période soviétique [32] . Se basant sur des archives situées en Ouzbékistan et en Russie, ainsi que sur des témoignages, l’auteure analyse les conditions économiques et sociales des révoltes dans les zones sédentaires, cotonnières et céréalières, de l’actuel Ouzbékistan (régions du Ferghana, de Samarcande et du Syr-Darya). En remontant à la période coloniale et en décortiquant les politiques de l’Empire et la place des capitaux russes et centrasiatiques dans la région (politiques fiscales, rôle des banques, absence de projet politique de développement économique), Z. Kastel’skaia insiste sur l’Asie centrale comme réserve de matières premières (monoculture du coton), alors que s’accroissent la paupérisation de la paysannerie centrasiatique et la domination des « classes bourgeoises » (administration coloniale, riches propriétaires, commerçants et usuriers indigènes). Avec les déséquilibres engendrés par le déclenchement de la guerre, 1916 apparaît pour l’auteure comme le faîte des dysfonctionnements socioéconomiques et la manifestation d’une véritable lutte de classes, prélude de cet « Octobre libérateur ».

La fossilisation du mythe et la résilience de l’historiographie centrasiatique

À la veille de la Grande Guerre patriotique (1941-1945), les thèses historiographiques dominantes connaissent des infléchissements majeurs qui touchent directement à la revalorisation de l’histoire de l’Empire russe et à la perception positive de la colonisation (ou plutôt de l’« intégration »). Deux moments importants façonnent ces revirements historiographiques. Il s’agit d’abord de la mort en 1932 de l’historien et personnalité forte du régime M. N. Pokrovskii (né en 1868), père de l’historiographie marxiste et très critique du système tsariste [33] . Il s’agit ensuite du rejet d’une histoire multiethnique de l’URSS en faveur d’un russo-centrisme perceptible à travers les positions politiques de Staline et de ses idéologues [34] . Alors que, jusqu’au début des années 1930, les révoltes contre l’ordre tsariste – où qu’elles soient et quelles qu’elles soient – sont louées, l’introduction de la thèse du « moindre mal » (naimen’shee zlo), relative à la caractérisation de l’adjonction de territoires conquis par l’Empire tsariste [35] , commence à structurer les écrits historiques, les discours et les œuvres artistiques, notamment ceux produits en Russie soviétique. Or, ce nationalisme bolchévique prorusse, qui culmine avec le slogan de Russie « première parmi les égaux » (Primus inter pares – Pervaia sredi ravnykh), lequel a toujours été exprimé d’une façon ou d’une autre depuis la révolution d’Octobre, connaît un rapide infléchissement avec le déclenchement de la Grande Guerre patriotique en 1941. Afin de stimuler les sentiments patriotiques, la recherche de thèmes de propagande mobilisateurs relance les élans nationalistes des peuples soviétiques par la recherche dans le passé de grands héros ou d’événements qui valorisent leur caractère martial.

Si le deuxième revirement est intégré rapidement aux œuvres artistiques et aux écrits historiques, le premier (l’Empire russe comme « moindre mal ») est plus compliqué – et ce jusqu’au milieu des années 1950 – à articuler à l’histoire de l’Asie centrale, à l’historiographie des révoltes de 1916 et à celle de la colonisation. Les historiens et idéologues ne suivent pas à la lettre ces soubresauts historiographiques : sans doute n’en saisissent-il pas tout de suite l’importance, ou peut-être suivent-ils quand ils le peuvent ceux qui les arrangent. L’historiographie centrasiatique des révoltes est donc plus résistante, ou du moins plus résiliente à certains changements, ce qui n’est pas une exception dans l’espace soviétique. Ainsi, l’historiographie proposée à la fin des années 1930 et celle des nouveaux ouvrages collectifs d’histoire parus pendant la guerre ne se démarquent pas encore fondamentalement des travaux précédents. Elles n’appliquent pas complètement la thèse du « moindre mal » mais dénoncent encore la collusion entre autorités coloniales russes et les figures d’autorité traditionnelles locales, la politique coloniale « barbare » de l’Empire russe, sa politique agraire et la colonisation de peuplement, et enfin les élites nationales libérales et « bourgeoises », suppôts de l’impérialisme russe car porte-parole d’une conscription militaire ou économique (elles mettent en œuvre des comités de travailleurs pour les appelés aux travaux d’arrière) [36] .

Seule exception à cette résilience : la perception nouvellement positive de la participation des populations centrasiatiques aux bataillons de travail car, malgré les révoltes, quelque 123 000 hommes y sont incorporés [37] . La dénonciation des conditions extrêmes de leur travail quotidien laisse place à partir de 1936 à une interprétation qui pense le bataillon de travail comme une « école révolutionnaire » du fait du contact avec les soldats russes ; de retour au pays une fois démobilisés, les travailleurs de l'arrière deviendraient passeurs des idées révolutionnaires [38] . Ainsi, les révoltes de 1916 comme le travail au sein des bataillons donneraient naissance à une conscience de classe, qui ne peut mener à la victoire qu’à la condition d’être organisée et dirigée par le parti communiste.

Cette conception est le signe avant coureur de l’« histoire plombée » et russo-centrée des années 1950, dont l’ouvrage de Soli Rajabov est symptomatique [39] . Sur ses 208 pages revisitant la période de l’« intégration » (prisoedinie) à l’Empire russe – c’est-à-dire de la colonisation – à la révolution d’Octobre, seule une page et demie est consacrée à la révolte de 1916, devenue totalement anecdotique. La logique est simple : plutôt que de polémiquer et de tordre le cou à l’histoire, mieux vaut éviter le sujet. La « guerre impérialiste » est quant à elle inexistante ; le livre n’y fait qu’une seule allusion. L’interprétation proposée est rudimentaire : la révolte de 1916 est née de la « crise révolutionnaire [ouverte] par la classe ouvrière et de la paysannerie russes contre la guerre impérialiste [40]  ». Qualifiée de « spontanée et paysanne », la révolte en tant que « lutte de libération nationale » est par nature antitsariste, anti-impérialiste et antiféodale. Les forces conservatrices (féodales et cléricales dans le vocabulaire soviétique), avec l’aide des agents allemands et turcs [41] (!), auraient essayé – sans succès – de transformer la révolte en un mouvement réactionnaire antirusse, nationaliste et « féodalo-monarchiste ». Dans cette lecture, le « grand peuple russe » (velikii russkii narod) joue un rôle « décisif et positif », et ce jusqu’à ce que ne s’entrouvre l’étau idéologique après la déstalinisation – voir notamment l’important ouvrage de Khabib Tursunov pour la commémoration du 50anniversaire des révoltes [42]  –, et surtout dans les années 1960 avec la réhabilitation de certains membres des élites nationales réprimées.

La déconstruction du mythe : historiographies nationaliste et occidentale

Si à l’époque soviétique, la lecture de l’événement s’attachait à démontrer le caractère de lutte des classes (ou de « lutte de libération populaire ») et de lutte anticoloniale contre le pouvoir russe – avec cependant de nombreuses variations entre les années 1920 et la fin de l’URSS –, elle vise, après 1991, à démontrer le caractère de « lutte de libération nationale » pour fonder une légitimité nationale, antérieure à la période soviétique et aux découpages ethno-territoriaux de 1924, 1929 et 1936. Ceci permet de dénier notamment à l’ancien pouvoir communiste moscovite un rôle dans la création des États-nations centrasiatiques. C’est à la fin de la période soviétique et surtout après les indépendances que les anciennes élites nationales réformistes disparues dans les purges staliniennes sont réhabilitées.

Les élites nationales centrasiatiques : du bannissement à la réhabilitation

À y regarder de plus près, ce sont peut-être les intellectuels réformistes musulmans (ou jadids dans les régions sédentaires), – élite urbaine, commerciale et éduquée –, qui s’emparent en premier du thème des soulèvements de 1916, dans une perspective moins analytique que mobilisatrice [43] . De fait, dès 1916 et surtout après la révolution de Février 1917 (avec la relâche de la censure), sont publiés sous forme de poèmes, de chroniques et de témoignages, des écrits reflétant l’importance des événements de 1916 pour en faire un premier drame fondateur d’une histoire communautaire ; ces écrits semblent rencontrer un écho considérable auprès des populations locales [44] . Pourtant, contrairement aux visées nationalistes et indépendantistes que les historiens centrasiatiques prêtent à ces élites turkestanaises ou originaires des steppes depuis la disparition de l’URSS, le positionnement d’une grande partie d’entre elles reste clairement pro-impérial : nombre de leurs écrits se prononcent en faveur de la participation à l’effort de guerre et expriment de nouveau leur loyauté envers le tsar. Dans les faits, les tenants du réformisme soutiennent le recrutement dans les bataillons de travail, appellent au calme et désapprouvent le rejet de la mobilisation et les révoltes qui s’ensuivent. Ils organisent par ailleurs, à partir du mois d’août 1916, des « comités de mobilisation », en charge de recruter et d’équiper les appelés. La conscription est vue comme une opportunité pour impliquer véritablement les populations centrasiatiques dans la vie politique de l’Empire, alors qu’elles sont – peuple comme élite – largement tenus à l’écart des jeux politiques impériaux [45] . En définitive, la guerre ouvre une demande nouvelle de citoyenneté (grazhdanstvennost’) dans le sens d’une revendication à une appartenance impériale et égalitaire commune, qui serait ici acquise par le baptême du feu, ce qui permettrait de dépasser le statut de l’indigène (inorodsty) [46] , exclu des obligations militaires. La révolution de Février engendre de réels espoirs de participation politique.

Ces premiers écrits sont rarement cités dans les travaux historiques de la période soviétique. Dès 1926, et quel que soit le territoire de l’URSS sur lequel elles se trouvaient, les anciennes élites tombent en disgrâce et sont dénoncées comme « bourgeoises » et « nationalistes » à la suite d’une première campagne bolchevique de dénigrement. En ce qui concerne l’Asie centrale, le positionnement pro-impérial des élites en fait des victimes faciles et celles-ci sont rapidement dénoncées comme traîtres [47] . Ces élites sont critiquées pour « avoir rempli la presse ouzbèque d’articles démagogiques » et elles restent officiellement longtemps dans l’ombre. Bien qu’elles commencent à faire modestement l’objet de réhabilitation à partir de la déstalinisation, c’est surtout à compter du début des années 2000 (10anniversaire des indépendances) qu’elles sont le sujet de nombreuses études, avec la publication de monographies et de recueils les concernant.

Dès lors, à partir du moment où les événements de 1916 sont abordés en considérant ces élites – surtout à travers le cas ouzbek –, leur interprétation évolue : les révoltes de 1916 auraient donné naissance à une « sainte alliance nationale », entre élites urbaines et commerçantes et « peuple ». La participation des élites aux comités de recrutement ne témoignerait plus de leur « collaboration » à la politique de l’Empire russe, mais aurait participé de leur patriotisme, preuve qu’elles venaient en aide à leurs compatriotes en les assistant. La réinterprétation proposée des révoltes de 1916 permet une réconciliation nationale, grâce à l’épreuve commune de la déflagration de violence de 1916 [48]  ; il s’agit d’un mouvement de libération nationale (millii-ozodlik harakatlari) [49] donnant parfois lieu à des aberrations interprétatives : la proclamation de seigneurie locale (bekstvo) est considérée comme le « rétablissement d’une gouvernance nationale » (vosstanovlenie natsional’noi gosudarsvennosti) [50] . L’accent mis, ou non, sur les révoltes de 1916 à cette période – du moins en Ouzbékistan – dépend aussi de l’état des relations entretenues avec la Russie. Si ces relations sont bonnes, l’événement lorsqu’il se manifeste dans toute sa dimension antirusse, au Sémiriéchié notamment, est alors minoré [51] . En un mot, l’analyse des révoltes de 1916 dans des régimes post-soviétiques autoritaires pose encore aujourd’hui problème, et suit, entre autres, les aléas des relations internationales avec le voisin russe.

L’historiographie étrangère, les dynamiques de long cours

L’historiographie étrangère s’est emparée de la question pour la première fois avec la monographie d’Edward Sokol en 1954 [52] , qui se base sur des sources primaires éditées en russe. De tendance antibolchevique peu marquée pour l’époque (si ce n’est dans les dernières pages), l’ouvrage présente une synthèse historique et géographique des soulèvements en reprenant un développement similaire à celui des sources disponibles en russe. L’auteur insiste d’abord sur les causes économiques profondes qui ont motivé les soulèvements, pour enchaîner sur le premier mouvement important de contestation (les révoltes d’Andijan en 1898), avant de distinguer le développement des révoltes chez les sédentaires (première phase), puis chez les nomades (seconde phase). Il termine en analysant la répression des révoltes et la politique du gouvernement provisoire, pour insister en conclusion sur la rémanence de la contestation de 1916 durant les premières années du pouvoir soviétique avec le mouvement basmachi [53] .

Il faudra ensuite attendre le tournant des années 2000 pour que d’autres historiens occidentaux travaillent sur le sujet [54] , sous des angles d’approche différents. Dans un ordre chronologique de parution, Daniel Brower tente de comprendre rétrospectivement à travers les révoltes de 1916 les apories du projet impérial russe en Asie centrale depuis sa colonisation ; il analyse 1916 comme un moment révélateur de l’échec du projet colonial russe au Turkestan, de son incapacité à réformer et à créer une communauté de destin égalitaire et, en fin de compte, une citoyenneté commune [55] . À la faveur de l’ouverture des archives des républiques centrasiatiques, Marco Buttino couvre une période allant lui aussi de la colonisation mais en la prolongeant jusqu’à la démission des gouvernements locaux, reconquis par l’Armée rouge (Autonomie de Kokand, Émirat de Boukhara et Khanat de Khiva) [56] . En insistant sur l’histoire socioéconomique et démographique à travers trois régions essentielles (Tachkent, la vallée de Ferghana et le Sémiriéchié), Marco Buttino ne singularise pas les révoltes de 1916, mais les traite au contraire comme un événement parmi d’autres au sein d’un long continuum de violence coloniale, révolutionnaire et bolchevique. Il s’agit plutôt pour lui de comprendre quelles sont les diffractions locales de la révolution d’Octobre, « révolution à l’envers » qui donne le pouvoir à l’ancienne minorité colonisatrice russe [57] . Niccolò Pianciola suit une approche de long terme assez semblable, en ne traitant que des régions nomades (Kazakhstan et Kirghizstan actuels), des premières vagues de colonisation de peuplement à la création des républiques socialistes soviétiques kazakhes et kirghizes ; les révoltes de 1916 sont analysées dans un chapitre consacré à la Première Guerre mondiale et à la révolution (1914-1920) [58] . C’est le seul auteur à ce jour à croiser « Première Guerre mondiale, révolte de 1916 et révolutions russes », et à revenir sur une lecture uniquement en termes ethniques (Russes contre populations nomades) des révoltes proposées par Daniel Brower [59] . Enfin, la seule véritable monographie récemment publiée – en allemand – est celle de Jörn Happel, qui mêle réflexion macro-historique sur le pouvoir colonial et approche micro-historique, basée sur des sources d’archives principalement kazakhstanaises [60] .

Conclusion : où situer la fin de la première grande guerre du XXe siècle en Asie centrale ?

Les historiens occidentaux de l’Asie centrale ont donc dernièrement donné la priorité à une histoire longue, désidéologisée, pour ré-appréhender des dynamiques socioéconomiques et politiques de la fin de l’empire tsariste à la consolidation du pouvoir soviétique dans la région. Il s’agit de mieux comprendre comment se modifiaient les enjeux et les logiques révolutionnaires métropolitaines une fois atteinte la périphérie centrasiatique, et comment ceux-ci s’agrégeaient à des dynamiques leur préexistant. Les révoltes de 1916 constituent indéniablement un point de confluence entre des logiques coloniales – étatiques, économiques, démographiques, migratoires – sur leur fin et de nouvelles dynamiques de violences locales, bolchéviques et soviétiques.

Mais avec un continuum de violence de plus d’un demi-siècle, dans le cas où l’on irait jusqu’à la déstalinisation du milieu des années 1950, si l’on admet que l’année 1916, avec l’effondrement définitif des structures étatiques coloniales en 1917, peut constituer un début, il est plus malaisé de savoir où prend fin le premier conflit mondial en Asie centrale, tant s’enchevêtrent et s’alimentent les trajectoires de violences étatiques et sociétales. Si l’on choisit 1918-1920 avec l’expérience d’un premier gouvernement indépendant (l’Autonomie de Kokand) et la chute des gouvernements locaux (protectorats russe de Boukhara et de Khiva), cela signifie que l’on clôt la période de la Grande Guerre avec la (re)conquête par l’Armée rouge de l’Asie centrale et par l’enclenchement d’une nouvelle logique impériale (bolchévique/soviétique). Si l’on choisit 1924-1925 [61] avec l’extinction du mouvement insurrectionnel basmachi, on privilégie la fin de la logique de résistance et de guérilla autochtone, logique qui peut même être poussée jusqu’au début des années 1930 [62] , voire même jusqu’au milieu des années 1930, avec comme jalon cette fois la fin des modes de vie traditionnels et l’anéantissement des anciennes figures d’autorités (religieuses, économiques, claniques, intellectuelles) par les déportations et par les purges. Paradoxalement, on pourrait aussi choisir 1937-1938 et les purges staliniennes – violence paroxystique – comme la fin d’une trajectoire de révoltes et de révolutions et le début d’un temps de paix – et de deuil – particulier, juste avant le second conflit mondial (1941). Et que faire alors de ce dernier qui touche la région par la conscription, par les migrations de réfugiés vers l’Asie centrale, par les délocalisations de certains organes d’État et d’usines, mais sans combat direct sur le territoire ? Cela reste malgré tout une « société en guerre ». Enfin, en repoussant au maximum la borne de sortie de ce continuum de violence, on pourrait proposer 1956, avec la déstalinisation. De toutes les façons, quelle que soit l’optique abordée – et il y en a encore certainement bien d’autres –, une chose est sûre, la violence déclenchée par le premier conflit mondial est loin de se limiter chronologiquement à « 14-18 ». Elle n’est pas non plus de même nature. De nombreuses pages d’histoire restent encore à écrire.

Pour citer cet article : Cloé Drieu, « L’impact de la Première Guerre mondiale en Asie centrale : des révoltes de 1916 aux enjeux politiques et scientifiques de leur historiographie », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 22, janvier-avril 2014 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Je remercie chaleureusement Xavier Hallez, Alexandre Morrison, Niccolo Pianciola et Pierre Purseigle, pour leurs relectures et leurs commentaires riches et précieux.

[2] Les structures administratives et territoriales de l’Asie centrale à l’époque coloniale sont assez complexes et fluctuantes dans le temps. Quels que soient les restructurations et découpages administratifs, le Turkestan russe est une province militaire créée dès 1865, avec à sa tête un gouverneur, qui dépend directement du ministère de la Guerre. L’émirat de Boukhara et le Khanat de Khiva n’entrent pas dans les limites du Turkestan et sont des protectorats russes jusqu’à la révolution d’Octobre. Pour plus de détails, voir Svetlana Gorshenina, Asie centrale : l’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, Paris, CNRS, 2012, p. 133-145.

[3] Kees Boterbloem, « Chto delat’ ? : World War I in Russian Historiography after Communism », The Journal of Slavic Military Studies, vol. 25, no 3, 2012, p. 401. L’auteur fait dans son article un point général sur l’état de la recherche russe sur la Première Guerre mondiale. L’une des initiatives précurseurs est l’ouvrage collectif réédité en 2009 La Grande Guerre oubliée (Velikaia zabytaia voina), par opposition à l’expression de « Grande Guerre Patriotique » (Velikaia otechestvennaia voina) désignant, dans l’espace soviétique, le second conflit mondial. L’ouvrage est composé d’une dizaine d’articles écrits par des spécialistes de l’histoire militaire soviétique (Académie militaire Frunze) à la fin des années 1920, lesquels ont, pour la plupart, connu un destin tragique à la fin des années 1930. Ces écrits mettent la focale sur les opérations militaires et ne sont pas encore empreints de l’idéologie stalinienne, voir G. Pernavskii (dir.), Velikaia zabytaia voina [La Grande Guerre oubliée], Auza, Eksmo, Moscou, 2009. Depuis les années 2007-2009, de nombreux ouvrages sur la Première Guerre mondiale sont publiés en Russie.

[4] Antoine Prost et Jay M. Winter, Penser la Grande guerre : un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004, p. 13.

[5] Voir l’un des derniers ouvrages en date : Pierre Singaravelou (dir.), Les Empires coloniaux, XIXe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, coll. "Points", 2013, p. 15. Les tentatives comparatistes sont encore restées lettre morte, Svetlana Gorshenina, « La marginalité du Turkestan colonial russe est-elle une fatalité ou l’Asie centrale postsoviétique entrera-t-elle dans le champ des Post-Studies ? », Cahiers d’Asie centrale, no 17-18, 2009, p. 17-76.

[6] Voir le sort réservé au premier cimetière militaire russe de la Première Guerre mondiale créé en 1915 et rapidement laissé à l’abandon, Karen Petrone, The Great War in Russian memory, Bloomington, Indiana University Press, 2011, p. 1-4.

[7] À titre d’illustration, voir la carte proposée de la mondialisation de la guerre dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/centenaire-14-18/visuel/2014/01/30/1914-1918-et-la-guerre-devient-mondiale_4356737_3448834.html (dernière consultation le 18 février 2014).

[8] Cela représente 8 % de la population totale masculine du Turkestan ; les protectorats russes de Boukhara et de Khiva ne sont pas concernés par le décret, UzRMDA I-1/31/1100, p. 198 : rapport de l’administration du général-gouverneur du Turkestan sur une demande de la Douma (11-13 janvier 1917). En mai-juin 1916, le besoin en main-d’œuvre dans les bataillons de travail est évalué, en Conseil des ministres, à 550 000 hommes, Khabib T. Tursunov, Vosstanie 1916 goda v Sredeni Azii i Kazakhstana [Les révoltes de 1916 en Asie centrale et au Kazakhstan], Gos. Izd. Uz SSR., Tachkent, 1962, p. 189.

[9] Des bruits courent sur une conscription en tant que soldat, une mobilisation sur le front pour le travail de tranchées tout en étant désarmé, ou une conscription qui s’accompagnerait d’une conversion au christianisme avec une alimentation qui contiendrait du porc, UzRMDA I-1/31/1100, p. 188-202 ; UzRMDA I-1/31/1100, p. 270 : sténogramme du discours d’A. Kerenskii (13 décembre 1916).

[10] Dans les zones sédentaires, villageoises et urbaines, lorsque le tirage au sort désigne un notable, celui-ci peut proposer une somme d’argent à un homme qui partirait à sa place ; dans le cas de la région de Ferghana, son gouverneur (du nom de Gippius) va jusqu’à prendre la décision de lever des hommes sur la base du volontariat, contrairement au décret, UzRMDA I-1/31/1100 p. 191-191. Dans la région de Pishpek (Bishkek), la conscription est instrumentalisée par les clans qui ont intégré l’administration locale indigène et qui choisissent en priorité les hommes des clans opposés, Grigorii I. Broido, « Materialy po istorii vosstaniia Kirghiz v 1916 godu (Pokazanie, dannoe 3 sentiabria 1916 g. t. G. Broido prokuroru Tashkentskoi Sudebnoi Palaty po delu o kirgizskom vosstanii 1916 g.) [Documents sur l’histoire de la révolte des Kirghizes en 1916] : déposition du 3 septembre 1916 de G. Broido au procureur du tribunal de Tachkent à propos de l’affaire de la révolte kirghize de 1916]. », Novyi Vostok, vol. 6, 1924, p. 154-155.

[11] Petr Galuzo, « Vosstanie 1916 goda v Srednei Azii [Le soulèvement de 1916 en Asie centrale] », Krasnyi Arkhiv, vol. 34, no 3, 1929, p. 43.

[12] Rapport secret de Kuropatkin à Nikolai Romanov, Ibid., p. 87.

[13] Notamment les districts de Jarkent et Przhevalsk avec respectivement 72 et 74 %, Turar Ryskulov, « Vosstanie tuzemtsev v Turkestane v 1916 g [La révolte des indigènes au Turkestan en 1916] », dans Vosstanie Kirghizov i Kazakov v 1916 godu, Bichkek, Uchkun, 2006, p. 34.

[14] J’ai commencé à mener des recherches sur les révoltes de 1916 à partir des Archives nationales ouzbèques. Le propos de cet article vaut plus pour le Turkestan sédentaire et devra être nuancé pour les zones nomades (Kazakhstan et le Kirghizstan actuels), dont je connais moins la production scientifique. Les archives du Kazakhstan sont aussi très riches, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de les consulter ; elles sont à la base du travail de J. Happel et utilisées, entre autres, par N. Pianciola : Jörn Happel, Nomadische Lebenswelten und zarische Politik: der Aufstand in Zentralasien 1916, Stuttgart, 2010 ; N. Pianciola, Stalinismo di frontiera, colonizzazione agricola, sterminio dei nomadi e costruzione statale in Asia centrale, 1905-1936, Roma, Viella, 2009.

[15] Le plus important (près de 800 pages) est le recueil couvrant toute l’Asie centrale dirigé par Anatolii V. Piaskovskii (dir.), Vosstanie 1916 goda v srednei Azii i Kazakhstane: sbornik Dokumentov, Moscou, Izd-vo Akademii Nauk SSSR, 1960 . Voir également : anonyme, Natsional’no-osvoboditel’noe vosstanie kazakhskikh trudiashchikhsia protiv tsarizma v 1916 godu: sbornik vospominanii i materialov [La révolte de libération nationale des travailleurs kazakhs contre le tsarisme en 1916 : recueil de témoignages et de documents], Alma-Ata, 1937 ; Manash K. Kozybaev (dir.), Qaharly 1916 zhyl: quzhattar men materialdar zhinaghy/Groznyi 1916-i god: sbornik dokumentov i materialov [La terrible année 1916 : recueil d’archives et de documents], Almaty, Qazaqstan, 1998 (deux volumes) ; Turar Ryskulov et L. V. Lesnaia (dir.), Vosstanie 1916 goda v Kirgizstane [Les révoltes de 1916 au Kirghizstan], Gos. sotsial’no-ekonomicheskoe izd.-vo., Moscou, 1937.

[16] Erik-Jan Zürcher, « Between Death and Desertion: the Experience of the Ottoman Soldier in World War I », Turcica, vol. 28, 1996, p. 235-239.

[17] Voir notamment, T. Ryskulov et L. V. Lesnaia (dir.), Vosstanie 1916 goda…, op. cit.

[18] Par exemple les romans Du sang et de la sueur, trilogie révolutionnaire d’A. Nurpeissov (Kazakhstan, 1961-1970), Le Temps des tumultes de M. Aouezov (Kazakhstan), Sang sacré de Oibek (Ouzbékistan, 1943) ou encore Tchulpan, Nuit (traduit par S. A. Dudoignon), Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2009. Pour une liste plus étoffée, voir Begali Qosimov, Sharif Iusupov, Ulughbek Dolimov, Shuhrat Rizaev et Sunnat Ahmedov, Millii uighonish davri Uzbek adabiëti [Tragédie nationale dans la culture ouzbèque], Tachkent, Ma”naviiat, 2004, p. 216-217. Pour les films : Avant l’aurore de Suleiman Khojaev (Ouzbékistan, censuré, 1934) et Amangueldy de Moise Lewin (1938), premier long-métrage et premier film parlant produit au Kazakhstan.

[19] Sur la représentation cinématographique des révoltes de 1916, voir la deuxième partie du chapitre 5, Cloé Drieu, Fictions nationales. Cinéma, empire et nation en Ouzbékistan (1919-1937), Paris, Karthala, coll. « Meydan », 2013, p. 256-282.

[20] Interview avec le cinéaste ouzbek Ali Khamraev (Nantes, novembre 2009), qui avait lui-même adhéré au parti pour cette raison.

[21] Pour la première fois depuis la conquête, les autorités russes sont la cible de l’attaque d’une caserne, dirigée par Madali (Mohammad Ali Khalfa ou Dukchi Ishan), chef religieux naqshbandi populaire au Turkestan, à la tête d’un millier d’hommes (d’origines kiptchak, kirghiz et sarte). L’attaque est motivée par le mécontentent dû à la situation économique et à la détérioration de la morale religieuse.

[22] Isabelle Ohayon, La Sédentarisation des Kazakhs dans l’URSS de Staline : collectivisation et changement social (1928-1945), Paris, Maisonneuve et Larose, 2006, p. 182-188.

[23] Pour un aperçu général de l’historiographie de 1916, voir Dona Ziiaeva, « Pervye publikatsii o vosstanii 1916 goda v Srednei Azii i Kazakhstana [Premières publications sur les révoltes de 1916 en Asie centrale et au Kazakhstan] », Obshchestvennie nauki Uzbekistana, vol. 7, 1986, p. 39 et « Istoriografiia. Osveshchenie vosstaniia 1916 goda v Turkestane v istoricheskoi literature [Historiographie. Éclairage sur les révoltes de 1916 au Turkestan dans les écrits historiques] », Obshchestvennie nauki Uzbekistana, vol. 9, 1991, p. 42-46.

[24] Sont mises ici de côté des lectures secondaires, non retenues par l’historiographie officielle, mais néanmoins intéressantes. Sur la nature nationaliste, panturquiste et panislamiste des révoltes, voir : Z. Mindlin, « Kirgizy i revoliutsiia [Les Kirghizes et la révolution] », Novyi Vostok, vol. 5, 1924, p. 221  ; A. Miklashevskii, « Sotsial’nye dvizheniia 1916 goda v Turkestane [Les mouvements sociaux de 1916 au Turkestan] », Byloe, vol. 27-28, 1924, p. 255  ; Iu. Abdurakhmanov, « Po povodu stat’i I. Menitskogo [A propos de l’article de I. Menitskii] », Kommunisticheskaia mysl’, vol. 2, 1926, p. 155‑157  ; K. V. Kharlampovich, Vosstanie turgaiskikh Kazakh-Kirgizov (1916-1917) [La révolte des Kazakh-Kirghizes du Turgai (1916-1917)], Kzyl-Orda, Izd. Ob-va izucheniia Kazakhstana, 1926, 41 p.

[25] Ancien bundiste et menchévique, juriste de formation, G. I. Broido travaille comme avocat à Moscou et en Asie centrale à la veille de la Première Guerre mondiale. Appelé et affecté au bataillon sibérien d’artillerie de réserve de Kazalinsk, G. Broido, reste dans cette caserne jusqu’à la révolution de Février et est le témoin direct des révoltes. Il adhère au Parti communiste russe (bolchévique) en février 1918 et il occupe des postes importants dans les organes de pouvoir (commissariat aux Nationalités, 1er secrétaire du Parti communiste tadjik). Arrêté en 1941, il fait une dizaine d’années de camp avant d’être réhabilité en 1953 et réintégré dans les rangs du parti (1955). Sur 1916, voir G. I. Broido, « Materialy po istorii vosstaniia…», op. cit.

[26] Petr Galuzo – qui écrit aussi sous le pseudo de G. Turkestanskii – fait une carrière politique puis académique en Asie centrale. Dans ses travaux d’histoire, il s’intéresse à la colonisation russe et aux politiques agraires. En ce qui concerne 1916, il publie en 1932 un court article analytique rédigé en 1918 : Petr Galuzo, « Dva etapa natsional’no-osvoboditel’nogo dvizheniia v Srednei Azii [Deux étapes du mouvement de libération nationale en Asie centrale] », dans P. Galuzo et F. Bozhko (dir.), Vosstanie 1916 goda v Srednei Azii [Le soulèvement de 1916 en Asie centrale], Moscou, Tachkent, s.e., 1932, p. 10-21 ; ainsi qu’une introduction et une partie du journal du gouverneur Kuropatkin : P. Galuzo, « Vosstanie 1916 goda v Srednei Azii », art. cit.

[27] T. Ryskulov et L. V. Lesnaia (dir.), Vosstanie 1916 goda…,op. cit. , et T. Ryskulov, « Iz istorii borbii za osvobozhdenie vostoka, vosstanie Kirgiz Turkestana protiv tsarisma v 1916 godu [De l’histoire de la lutte pour la libération de l’orient, la révolte des Kirghiz du Turkestan contre le tsarisme en 1916] », Novyi Vostok, vol. 6, 1924. Sur Turar Ryskulov, voir la thèse de Xavier Hallez, Communisme national et mouvement révolutionnaire en Orient : parcours croisés de trois leaders soviétiques orientaux (Mirsaid Sultan-Galiev, Turar Ryskulov et Elbekdorz Rincino) dans la construction d'un nouvel espace géopolitique 1917-1926, Paris, EHESS (sous la direction de Vincent Fourniau), 2012.

[28] Voir A. V. Shestakov, « Vosstanie v Srednei Azii v 1916 g. (k desiatiletiiu sobytiia) [La révolte de 1916 en Asie centrale (pour le 10e anniversaire)] », Istorik-marksist, vol. 2, 1926, p. 84-114 et E. G. Fedorov, Ocherki natsional’no-osvoboditel’nogo dvizheniia v Srednei Azii [Les phases du mouvement de libération nationale en Asie centrale], Tachkent, s.e., 1925 .

[29] Kommunisticheskaia mysl’, vol. 2, 1926.

[30] Petr Galuzo, F. Bozhko et S. Volin (dir.), Vosstanie 1916 g. v Srednei Azii: Sbornik dokumentov [La révolte de 1916 en Asie centrale : recueil de documents], Tachkent, Gosizdat UzSSR, 1932, vol. 1.

[31] Ces thèses ont rarement été publiées. Voir Khabib T. Tursunov, Vosstanie 1916 goda…, op. cit., p. 20-22.

[32] Z. D. Kastel’skaya, Osnovnye predposylki vosstaniia 1916 goda v Uzbekistane [Les causes principales de la révolte de 1916 en Ouzbékistan], Tachkent, Moscou, Nauka, Glavnaia Redaktsiia Vostochnoi Literatury, 1972.

[33] George M. Enteen, The Soviet Scholar-Bureaucrat: M. N. Pokrovskii and the Society of Marxist Historians, University Park, Pennsylvania State University Press, 1978.

[34] David Brandenberger, National Bolshevism: Stalinist Mass Culture and the Formation of Modern Russian National Identity (1931-1956), Cambridge, Londres, Harvard University Press, 2002, p. 27-62.

[35] Cette thèse, qui semble avoir été exprimée pour la première fois par Andrei Jdanov en 1936, définit comme « intégration » la conquête de la Pologne et de la Géorgie par l’Empire russe car les intérêts de ces deux pays seraient « plus compatibles » avec la Russie qu’avec la Perse ou l’Empire ottoman. Voir D. Brandenberger, National Bolshevism…, op. cit., p. 50-51 et la note 28.

[36] Par exemple : Sanjar D. Asfendiarov, National’no-osvoboditel’noe Vosstanie 1916 v Kazakhstane [La révolte de libération nationale de 1916 au Kazakhstan], 1936 ; la mention des écrits de M. Nechkina par Rebecca Manley, To the Tashkent Station: Evacuation and Survival in the Soviet Union at War, Ithaca, Cornell University Press, 2009, p. 209 ; et les pages concernant la polémique autour du livre dirigé par A. M. Pankratova et M. Abdykalykov, Istroiia Kazakhskoi SSR s drevneishikh vremen do nashikh dnei [Histoire de la RSS kazakhe (des temps anciens à aujourd'hui)], Alma-Ata, 1943 dans David Brandenberger, National Bolshevism…, op. cit. , p. 123-132.

[37] Pavel A. Kovalev, Tylovye rabochy Turkestana v gody pervoi mirovoi voiny [Les travailleurs de l'arrière du Turkestan durant la Première Guerre mondiale], Tachkent, Gosizdat UzSSR, 1957.

[38] E. G. Fedorov, Ocherki natsional’no-osvoboditel’nogo dvizheniia…, op. cit. ; A. V. Shestakov, « 20-letie vosstaniia v Sredenei Azii (1916-1936) [Le 20e anniversaire de la révolte en Asie centrale (1916-1936)] », Revoliutsiia i natsional’nosti, vol. 9, 1936, p. 38-44  ; Kh. T. Tursunov, « Narodnove vosstanie 1916 goda v Uzbekistane [La révolte populaire de 1916 en Ouzbékistan] », Obshchestvennie nauki Uzbekistana, vol. 8, 1976, p. 33 ; M. G. Vakhabov, « Vosstanie 1916 goda – povorotnyi punkt osvoboditel’nogo dvizheniia narodov Turkestana [Le soulèvement de 1916 : moment révolutionnaire dans le mouvement de libération des peuples du Turkestan] », Obshchestvennie nauki Uzbekistana, vol. 7, 1986, p. 32, 35.

[39] Soli A. Rajabov, Rol' velikogo russkogo naroda v istoricheskikh sudbakh narodov Srednei Azii [Le rôle du grand peuple russe dans les destins historiques des peuples d’Asie centrale], Tashkent, Gosizdat UzSSR, 1955, p. 83-84.

[40] Ibid., p. 83.

[41] Certain auteurs et de nombreux rapports de l’administration impériale au Turkestan soulignent l’insignifiance de cette thèse.

[42] Kh.T. Tursunov, Vosstanie 1916 goda…, op. cit.

[43] Il en va de même chez les populations kazakhes et kirghizes, avec l’orature [écriture des œuvres orales comme les épopées] kazakhe traitant de 1916 (surtout entre la fin des années 1950 et le début des années 1960) : H. Ishanov, 1916 zhyl zhäne halyq poëziâsy [La poésie populaire à propos de l’année 1916], Almaty, Gylym, 1958 ; S. Qasqabasov, Qazaq ädebietinin tarihy : 10 tomdyq [Histoire de la culture kazakhe, en 10 tomes], Almaty, Qaz Aqparat, 2008.

[44] Je n’ai pas encore fait de recherche sur ces sources, je me base donc encore sur des écrits plutôt nationalistes de la période post-soviétique, voir Begali Qosimov, « Sources littéraires et principaux traits distinctifs du djadidisme turkestanais (début du XXe siècle) », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 37, no 1-2, 1996, p. 119-120.

[45] Adeeb Khalid, The Politics of Muslim Cultural Reform Jadidism in Central Asia, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 241-242. A. Khalid donne plusieurs références d’écrits publiés à cette époque et révélateurs du positionnement des jadids turkestanais.

[46] Daniel R. Brower, Turkestan and the Fate of the Russian Empire, London, New York, Routledge Curzon, 2003, p. 4 ; N. Pianciola, Stalinismo di frontiera, op. cit., p. 90.

[47] M. G. Vakhabov, « Vosstanie 1916 goda – povorotnyi punkt osvoboditel’nogo dvizheniia narodov Turkestana [Le soulèvement de 1916 : moment révolutionnaire dans le mouvement de libération des peuples du Turkestan] », Obshchestvennie nauki Uzbekistana, vol. 7, 1986, p. 27-28. Z. D. Kastel’skaya, Osnovnye predposylki vosstaniia…, op. cit., p. 137.

[48] Begali Qosimov, Sharif Iusupov, Ulughbek Dolimov, Shuhrat Rizaev et Sunnat Ahmedov, Millii uighonish davri Uzbek adabiëti [Tragédie nationale dans la culture ouzbèque], op. cit., p. 4.

[49] Ibid., p. 212.

[50] Ce serait le cas à Jizak, voir D. A. Alimova, Turkestan v nachale XX veka: k istorii istokov natsional’noi nezavisimosti [Le Turkestan au début du 20e siècle : pour une histoire des origines de l’indépendance nationale], Tachkent, Shark, 2000, p. 11.

[51] Interview réalisée à Tachkent, avec Dona Ziiaeva, de l’Institut d’histoire (Ouzbékistan), 20 août 2009. Je tiens à la remercier pour les nombreuses références et publications qu’elle a bien voulu me donner.

[52] Edward D. Sokol, The Revolt of 1916 in Russian Central Asia, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1954. Il n’a pas été possible de trouver des renseignements sur l'auteur, ni sur sa carrière.

[53] Ibid., p. 181-182.

[54] On ne traitera pas de l’historiographie turque de l’Asie centrale de cette période, qui ne s’intéresse pas directement aux révoltes de 1916 mais plutôt au mouvement insurrectionnel basmachi, comme première manifestation nationaliste, avec Enver Pasha comme l’une des figures majeures, voir par exemple : Ali Bâdemci, 1917-1934 Türkistan Milli Istiklal Hareketi, Korbaşılar ve Enver Paşa, [1917-1934, le mouvement d’indépendance nationale turkestanais, les chefs de guerre et Enver Pasha], Istanbul, Ötüken Neşriyat, 2008 (2 volumes) ; Aydın Idil, Enver Paşa’nın son savaşı [La dernière guerre d’Enver Pasha], Istanbul, Kitabevi, 2013.

[55] Daniel R. Brower, Turkestan and the Fate of the Russian Empire, op. cit. , et son article « Kyrgyz Nomads and Russian Pioneers: Colonization and Ethnic Conflict in the Turkestan Revolt of 1916 », Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, vol. 44, 1996, p. 41-53.

[56] Marco Buttino, La rivoluzione capovolta: l’Asia centrale tra il crollo dell’impero zarista e la formazione dell’URSS, Napoli, L’ancora del Mediterraneo, 2003.

[57] L’idée de « révolution à l’envers » se rapproche de la vision de G. Safarov de « révolution coloniale », Georgii I. Safarov, Kolonial naia revoliutsia (opyt Turkestana) [La révolution coloniale (l’expérience du Turkestan)], Oxford [Leningrad], 1985 [1921].

[58] N. Pianciola, Stalinismo di frontiera…, op. cit. Voir notamment le chapitre « Guerre e rivoluzioni », p. 87-152.

[59] Ibid., p. 109-110 ; Daniel R. Brower, « Kyrgyz Nomads and Russian Pioneers… », art. cit., p. 44.

[60] Ne lisant pas l’allemand, je n’ai pu consulter que des comptes rendus laudateurs : Shoshana Keller, Slavic Review, vol. 71, n° 1, 2012, p. 178-179, Willard Sunderland, The Journal of Modern History, vol. 84, n° 4, décembre 2012, p. 1030-1032, Alexander Morisson, Russian Review, vol. 71, n° 2, p. 341-342 et Michael Khodarkovsky, http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/rezensionen/id=16062 (dernière consultation le 18 février 2014)

[61] Ces deux bornes (1922 ou 1924-1925) rapprochent l’Asie centrale de la situation russe avec la fin de la guerre civile, ou de l’Empire ottoman avec la fin de la guerre de Libération (1924).

[62] En effet, avec la collectivisation, renaissent des mouvements de contestation armée.

Cloé Drieu

Cloé Drieu est historienne, chargée de recherches au CNRS rattachée au Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (http://cetobac.ehess.fr/index.php?273). Elle a d'abord travaillé sur l'Ouzbékistan de l'entre-deux-guerres à travers le cinéma de fiction en interrogeant ces sources pour comprendre comment s'est formée la nation ouzbèque et comment s'y est constitué l'État soviétique (Fictions nationales : Cinéma, nation et empire en Ouzbékistan, Paris, Karthala, coll. « Meydan », 2013). Elle mène désormais des recherches sur l'Asie centrale à l'époque de la Première Guerre mondiale et en particulier sur les révoltes de 1916.

Mots clefs : Empire russe, Asie centrale, Première Guerre mondiale, Révolte de 1916, Islam.

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  • ISSN 1954-3670