Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Germaine Tillion, ethnologue et résistante »

Expositions | 02.09.2008 | Sylvie Thénault
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Ouverte en hommage à Germaine Tillion le jour même où elle aurait eu 101 ans, l’exposition « Germaine Tillion, ethnologue et résistante » présentée au musée de l’Homme du 30 mai au 8 septembre 2008 reprend celle créée à Lyon, par le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, en 2004. Elle connut aussi un franc succès à Rennes en 2008 même, avant sa présentation à Paris, où elle est enrichie d’objets issus des collections du musée de l’Homme et du Quai Branly.

D’emblée, elle est placée sous le signe des femmes : le visiteur accède aux salles par un vaste escalier où ont été disposées, de part et d’autre, trente photographies de résistantes, dont Germaine Tillion, tirées du livre de Marie Rameau, Des femmes en résistance (Autrement, 2008). Cette galerie de portraits donne à l’exposition un de ses fils directeurs. C’est en effet le statut des femmes dans diverses sociétés – et plus particulièrement en Méditerranée – qui intéressa Germaine Tillion en tant qu’ethnologue ; c’est avec des femmes qu’elle connut l’horreur des camps nazis à Ravensbrück ; c’est, enfin, avec des figures de femmes en tête que repart le visiteur, celles qui ont partagé l’œuvre et les combats de Germaine Tillion, au premier rang desquelles Thérèse Rivière, sa compagne dans l’Aurès de la deuxième moitié des années 1930.

L’exposition suit une logique chronologique : l’Aurès, la Résistance, la guerre en Algérie puis, comme ultime évocation de ses nombreuses missions en terres méditerranéenne et africaine, les splendides photographies en couleurs d’un séjour chez les Touaregs au début des années 1970. Ces étapes mêlent l’œuvre professionnelle de Germaine Tillion et son engagement, inséparables l’un de l’autre, soudés par l’humanisme qui guida sa vie. L’expriment particulièrement bien les extraits de ses écrits et de ses paroles qui jalonnent l’exposition, en particulier ceux de ses entretiens avec Jean Lacouture, publiés dans La Traversée du Mal (Arléa, 1997).

C’est ainsi en tant qu’ethnologue d’abord, puis en tant que femme engagée, qu’elle lia sa vie à l’histoire de l’Algérie. À ses missions dans l’Aurès, lorsqu’elle partageait le quotidien de ses habitants pour ses recherches, répondent ses combats au moment de la lutte pour l’indépendance : par empathie avec la misère des Algériens et les souffrances que leur occasionnait la répression, elle présida alors à la création de centres sociaux, plaida en faveur d’un arrêt réciproque des violences et contribua à mettre en place l’enseignement en milieu carcéral.

L’Algérie est comme un pont reliant la fin de l’entre-deux-guerres au début des années 1960, et c’est cette bonne vingtaine d’années que l’exposition montre comme les plus intenses de la vie de Germaine Tillion. Entre les deux épisodes algériens, en 1942, son arrestation pour ses activités au sein du tout premier réseau de Résistance qu’elle baptisa ensuite « réseau du musée de l’Homme », la conduisit à Ravensbrück. Elle y survécut en cultivant la solidarité et l’amitié entre les femmes, en s’insurgeant contre les expériences médicales, en recourant à la dérision avec la composition d’une opérette, Le Verfügbar aux enfers, récemment montrée au théâtre du Châtelet ; une résistance qu’elle poursuivit après-guerre en mettant ses compétences d’enquêtrice au service d’un travail méthodique sur les convois de déportées à Ravensbrück, où sa mère fut aussi assassinée. Elle s’attacha alors à l’analyse du système concentrationnaire.

L’organisation spatiale de l’exposition et le traitement même des différentes périodes donnent à voir cette intensité. Après un couloir d’introduction résumant à grands traits l’origine familiale et l’enfance de Germaine Tillion, un large espace lumineux offre au regard du visiteur les objets qui ont été ajoutés à la première version de l’exposition présentée à Lyon en 2004. Cette première partie sur l’Aurès est riche d’une iconographie aussi belle que surprenante, où le décalage entre l’habillement, les mœurs, les habitudes de Germaine Tillion, cette femme venue de France, et celles des populations locales, est frappant. Est remarquable aussi la faiblesse de la présence française, incarnée en quelques agents et quelques dizaines de familles regroupées à Arris, dans cette Algérie conquise depuis un siècle.

La séquence de la Seconde Guerre mondiale est présentée dans un espace confiné, plus étroit et plus sombre, à l’image de ce que fut cette période. Les documents, ici, sont essentiellement des écrits, témoignages difficiles à déchiffrer, parfois griffonnés sur des tissus et codés, faisant bien ressentir les conditions de leur rédaction dans la fébrilité de la clandestinité. Finalement, c’est le traitement de la période de la guerre d’indépendance algérienne qui est le moins réussi. Organisée essentiellement en panneaux explicatifs présentant de longs textes et des photographies de presse de l’époque, cette partie de l’exposition ne permet pas la même introspection dans l’univers de Germaine Tillion que les deux parties précédentes : l’Aurès et la Seconde Guerre mondiale sont montrées de telle sorte qu’elles donnent l’impression d’entrer dans l’intimité de l’ethnologue puis de la résistante. La période de la guerre en Algérie souffrirait-elle d’un déficit d’images et de documents se prêtant à une présentation de même nature ? Il faut reconnaître, aussi, que l’humanisme et la générosité paraissent décalés dans la configuration rugueuse de cette guerre, où les engagements se firent plus politiques et radicaux, mettant toute prise de position morale à l’épreuve. Germaine Tillion trouva pourtant le moyen de rester fidèle à elle-même, en s’engageant contre la violence et pour l’amélioration du sort des Algériens.

L’exposition comporte aussi des projections en boucle et s’accompagne d’une programmation de films mais on en regrettera la faible fréquence et le manque de publicité. Fait aussi défaut, en complément, un véritable espace de librairie, où se documenter et se procurer le catalogue de l’exposition ainsi que les ouvrages essentiels, soit ceux de Germaine Tillion, soit ceux qui lui ont été consacrés. Les quelques livres mis à disposition du visiteur juste avant la sortie sont insuffisants et leur présentation ne les met pas en valeur. Au total un très bel hommage donc, mais qui aurait peut-être mérité un meilleur accompagnement documentaire.

Notes :

 

Sylvie Thénault

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670