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Comptes rendus
   

Xavier Vigna, L'Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d'histoire politique des usines,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 380 p.

Ouvrages | 21.12.2007 | Ludivine Bantigny
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C’est un formidable travail de recherche, écrit avec élégance et précision, que livre Xavier Vigna avec cet ouvrage issu de sa thèse. Il y arpente un champ historiographique en heureux renouvellement, l’histoire ouvrière, et une période, les « années 68 », encore insuffisamment explorée. Xavier Vigna, on lui en saura gré, est présent dans ce livre, s’y implique, n’hésite pas à dire parfois « je » : ainsi, dans l’introduction, pour se situer par rapport au mouvement social et à l’engagement - il rappelle son expérience dans un lycée de Seine-Saint-Denis au cours d’une période dense de conflits sociaux, 1995-2003. Soucieux de déterminer des segments chronologiques signifiants, c’est donc à une autre « séquence » que l’auteur s’attelle, celle qui prend naissance autour de 1968 et s’achève en 1979 avec la défaite des sidérurgistes de Longwy et Denain. L’époque est à une véritable « centralité ouvrière », non pas seulement pour des raisons statistiques - les ouvriers forment alors la première catégorie socio-professionnelle avec 37% des actifs - mais pour leur rôle social et politique décisif. L’usine comme lieu politique et les ouvriers comme groupe constituent dès lors le cœur de l’ouvrage, qui propose une réflexion passionnante sur la parole ouvrière et sur le déploiement d’une capacité politique forte.

Comme il se doit, l’auteur mobilise de nombreuses sources servant sa démonstration : archives de syndicats et de groupes politiques, archives du ministère du Travail, d’entreprises, de police, des renseignements généraux, mémoires, témoignages et films militants. Cette diversité permet notamment une appréhension fine du contexte socio-géographique, distinguant bastions industriels d’ancrage ancien et zones d’industrialisation récente, régions « rouges » et régions « blanches ». La méthode, solide et fondée sur un argumentaire minutieux, puise aux ressources d’autres disciplines, sociologie et psychopathologie du travail en particulier.

Pour décrire l’« immense bruissement » de mai-juin 1968, Xavier Vigna récuse la classique tripartition-succession crise étudiante/crise sociale/crise politique. Il rappelle que bon nombre d’ouvriers s’étaient déjà mobilisés - par des grèves et des manifestations - plusieurs semaines avant Mai : la convergence entre étudiants et travailleurs en est facilitée. Peut-on parler pour autant de grève générale ? Les centrales syndicales n’y ont jamais appelé, n’en font ni une perspective ni un mot d’ordre. C’est bien à et par la base que la grève se généralise. De leur côté, les directions syndicales œuvrent surtout à contrôler et canaliser la mobilisation - elles s’opposent à la constitution de comités de grève susceptibles de les déborder - puis pour faire reprendre le travail. On le savait, mais il était indispensable qu’un historien en décrivît le processus, les modalités et les étapes. À cet égard, et même s’il ne s’agit pas dans ce livre de refaire une histoire institutionnelle du syndicalisme, la démonstration est édifiante. Le parti communiste et la CGT misent avant tout sur un débouché électoral en juin, et arguent de cette possibilité pour appeler à terminer la grève. C’est donc bien la CGT qui « organise le reflux », en brandissant le drapeau de l’ordre, de la responsabilité et de la respectabilité ; ceci contre les militants jugés « gauchistes » et « aventuristes », dont la CGT, à la suite du PCF, fait ses principaux adversaires et qu’elle traque sans répit. La CFDT s’inscrit davantage, quant à elle, dans une stratégie « mouvementiste ». Plus à l’écoute des étudiants qu’elle observe avec bienveillance, elle propose un projet autogestionnaire aux contours cependant flous. Face à ce que d’aucuns considèrent comme une « capitulation » de la CGT, la centrale céditiste est poussée sur sa gauche, amorçant une radicalisation qui la conduit à s’opposer en certains endroits (chez Hispano-Suza ou à Renault-Flins par exemple) à la reprise du travail.

Ce contexte et sa chronologie posés, Xavier Vigna consacre d’importantes pages à ce qu’il nomme « la scène gréviste ». L’« insubordination » - terme-titre qui aurait mérité quelques développements - se décline sous le sceau de la combativité et de la transgression. Durant la grève, les ouvriers se réapproprient l’usine. Ils y prennent le pouvoir et la parole. Bien sûr, cette « geste magnifiée » ne va pas sans résonance mémorielle explicite avec le Front populaire. Et ses retombées s’accompagnent d’une violente répression. Les sanctions pleuvent après juin et durant toute la séquence contre les grévistes actifs et les militants syndicalistes, du harcèlement au licenciement. Elles s’assortissent, tout au long de la période, d’une indéniable violence policière.

Mai n’en inaugure pas moins un nouveau répertoire d’actions et de luttes témoignant d’une inventivité sociale sur les « territoires de la grève » : grèves bouchons, grèves thromboses ou grèves tétanos - menées par une fraction d’ouvriers, elles s’en prennent à un maillon stratégique de la production au point de la paralyser -, mises à sac de bureaux, séquestrations, renouveau de la pratique du sabotage qui indique une véritable « virtuosité ouvrière retournée » - car il y faut beaucoup d’habileté et de savoir-faire. Les occupations, sans se banaliser, deviennent autant d’« actes ritualisés » qui offrent aux ouvriers la possibilité de se réapproprier le temps et l’espace de l’usine. Il y a là autant de manifestations de la « colère ouvrière », autant d’exutoires à l’exploitation, autant de signes de fierté aussi. La virilité y est exaltée et exhibée. Mais les femmes mènent également des luttes, révoltes contre leur double statut de dominées, comme ouvrières et comme femmes. Le parallélisme peut être tracé ici avec l’engagement des ouvriers immigrés, révélateur de l’intense pénibilité qui caractérise leurs conditions de travail et dit bien « l’envers des Trente Glorieuses ».

Car c’est là l’occasion de dresser un panorama circonstancié des conditions de travail communes à la population ouvrière, qui entachent largement la mythologie de ces années bien moins « glorieuses » à cet égard qu’on ne l’a pensé. Xavier Vigna rappelle que la crainte du chômage ne date pas des années d’entrée en crise, mais bien de cette décennie 1960 que l’on a trop longtemps crue épargnée par ce fléau social. Le désarroi ouvrier en est rendu plus vivace. L’auteur aborde le sujet avec beaucoup de sensibilité, mesurant les effets de choc et de déstabilisation provoqués par un licenciement individuel ou collectif. Mais il est aussi question de la dureté du travail, de l’hygiène toujours précaire en usine, de l’usure physique. Là encore, le tact est requis pour évoquer le corps de l’ouvrier, marqué par les stigmates de cette pénibilité. L’historien recourt à une écriture quasi-anthropologique pour dire l’importance accordée aux mains, à la peau, aux symptômes, aux douleurs, à la crainte de perdre son intégrité physique. C’est enfin l’organisation tayloriste du travail qui est ici décrite dans son rejet, lorsque le « goût du travail bien fait » est entravé par la parcellisation des tâches. Cela aussi, on le savait. Mais il valait la peine d’en porter témoignage pour une période par trop décrite comme ère du bien-être et d’une croissance aux fruits largement partagés.

Scellée par la dignité et l’éthos du travail, c’est toute l’identité ouvrière qui se dessine dans ce beau livre. Armée d’une conscience et d’une mémoire, soucieuse de solidarité et d’égalité - les ouvriers sont des « camarades » mais aussi des « frères » -, elle se révèle combative, extrêmement politique, forgée qu’elle est par la fierté du « nous ». Xavier Vigna ne fait pas qu’en rendre compte : il lui rend justice.

Notes :

 

Ludivine Bantigny

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  • ISSN 1954-3670