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Comptes rendus
   

« Napoléon et l’Europe »,

musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, 27 mars-14 juillet 2013

Expositions | 20.06.2013 | Antonin Durand
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Malgré la fascination que la figure de Napoléon continue d’exercer sur le grand public, les expositions consacrées à l’empereur sont rares, et il fallait remonter en France à 1969 pour trouver la trace d’une telle entreprise, avant que le musée de l’Armée ne vienne combler cette lacune, du 27 mars au 14 juillet 2013. Faut-il pour autant parler d’une « exposition impossible [1]  », à l’instar de la curatrice de l’exposition « Napoleon und Europa. Traum und trauma [2]  » tenue à Bonn au début 2011 et dont l’exposition parisienne est une libre continuation ? Voilà qui est sans doute excessif, et passé ce titre provocateur, l’historienne de l’art décrit au contraire comment les différentes difficultés de l’opération ont été surmontées. Une chose est sûre, cependant : aborder Napoléon par son rapport à l’Europe renforce le défi, alors que la mémoire napoléonienne à l’échelle continentale est encore très loin d’être unifiée. Le sujet va d’ailleurs au-delà de ce que son titre évoque puisque sont traités également plusieurs épisodes des guerres révolutionnaires menées par le général Bonaparte, à commencer par la campagne d’Égypte qui élargit le cadre géographique.

La transposition d’une telle exposition d’Allemagne en France ne pouvait se résumer à une simple importation. Le musée de l’Armée, qui abrite également le tombeau de l’empereur, possédait de quoi enrichir considérablement les objets présentant la construction de la légende napoléonienne et de sa conquête de l’Europe. Pourtant, l’ambition de proposer une lecture équilibrée du projet napoléonien et de sa réception en Europe restait première, et amenait même un recentrage du propos sur cette dualité. Alors que celle de Bonn proposait une panoplie large de l’Europe napoléonienne, allant de la galerie des intellectuels européens de la période à la représentation du corps du soldat blessé, il ne s’agit plus ici que de restituer la perception des guerres napoléoniennes du point de vue de l’envahisseur comme des envahis. Il est donc essentiellement question de la construction de la figure de Napoléon à l’échelle européenne, de sa légende dorée comme de sa légende noire et de leur médiatisation. Le souci de l’équilibre se lit jusque dans la construction de l’affiche qui allie habilement, à la manière d’une carte à jouer, la fameuse représentation de Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard à une estampe britannique caricaturant le général franchissant les échelons du pouvoir comme autant d’os sur un squelette, ou dans l’organisation de l’exposition qui sépare l’« ambition européenne » de Napoléon de « l’Europe face à Napoléon ».

Mais, même à l’intérieur de ces deux sections, l’exposition présente souvent côte à côte deux représentations d’un même événement, l’une relevant du récit glorieux de l’épopée napoléonienne tandis que l’autre insiste sur la violence et les méfaits des soldats français : ainsi une estampe d’un Bonaparte magnanime recevant la reddition des Cairotes a-t-elle en contrepoint une caricature de Bonaparte massacrant des Égyptiens en personne par l’Anglais George Cruikshank. Le même type de résonnance peut être observé pour la guerre d’Espagne, où un glorieux général Wincenty Krasinski au col de Somosierra d’Émile Jean Horace Vernet côtoie une série d’eaux-fortes de Fernando Brambilla sur les méfaits de l’armée française et la résistance espagnole, ou encore dans l’opposition entre le sacre de Napoléon par David ici présenté sous la forme d’un dessin à l’encre sur papier et sa caricature par George Cruikshank sous la forme d’un arrogant « Crowning Himself Emperor of France ».

C’est moins l’opposition entre le regard français et le regard européen qui ressort, que celle entre l’épopée napoléonienne dans sa dimension héroïque et les ravages des guerres impériales, entre propagande et dénigrement. D’aucuns regretteront sans doute le caractère un peu binaire et systématique de ce balancement, qui ne permet pas toujours de bien comprendre les nuances dans la perception des différentes campagnes – il y eut certes des partisans et des adversaires de Napoléon en Europe pendant la campagne d’Égypte comme pendant celle d’Espagne, mais leur représentativité respective pourrait être questionnée. De même, l’idée d’ouvrir le catalogue par la confrontation du point de vue de deux personnalités intellectuelles sur Napoléon, expliquant respectivement pourquoi elle aime ou n’aime pas l’empereur, ne rend pas justice à la complexité qui ressort de l’ensemble du livre [3] . On soulignera plutôt combien ce souci d’un regard plus équilibré, plus européen, plus polyphonique et moins centré sur la seule personnalité de l’empereur est en phase avec les tendances les plus récentes de l’historiographie, qui soulignent à la fois l’intérêt d’une entrée dans les guerres napoléoniennes par les peuples conquis et les limites d’une approche trop franco-centrée [4] tout en s’interrogeant sur la réception du mythe de l’empereur en Europe [5] .

Ainsi, les représentations les plus célèbres de la geste napoléonienne côtoient en particulier des caricatures souvent férocement justes, issues pour nombre d’entre elles des très riches fonds de la fondation Dosnes-bibliothèque Thiers et de la Bibliothèque nationale de France. Ces caricatures ne sont certes pas totalement inconnues du public puisqu’elles ont déjà à plusieurs reprises fait l’objet d’expositions [6] . Mais leur confrontation aux représentations officielles de Jacques Louis David, comme le portrait équin du premier consul franchissant le col du Grand-Saint-Bernard ou le tableau de son couronnement, semble, elle, complètement inédite et particulièrement fructueuse pour la compréhension du personnage et de sa représentation en Europe.

La dimension tactique et territoriale de la conquête de l’Europe, objet par ailleurs bien connu, est au contraire réduite à des présentations de mise en contexte, sous la forme d’une infographie vidéo en ouverture de l’exposition, et d’excellentes cartes disséminées dans l’exposition qui permettent de mesurer l’évolution des rapports de force au sein de l’Europe. Il faut en revanche souligner la présence de quelques documents importants qui mettent en avant les tentatives de mise en cohérence de l’espace conquis par la France comme de nombreuses pièces de monnaie frappées dans les différents ateliers monétaires installés dans les territoires intégrés à l’Empire. Même si la tentation est visible, par exemple, dans le supplément du Point distribué aux visiteurs à l’achat des billets, l’exposition n’abuse pas cependant de l’histoire régressive en cherchant à toute force à interroger l’Europe napoléonienne à la lumière de la construction européenne actuelle [7] .

Il faut enfin souligner que, comme souvent, le musée de l’Armée offre un modèle de muséographie, en alliant une grande rigueur historiographique à la diversité des supports – vidéo infographique, riche cartographie, musique et chants guerriers, lectures d’extraits de témoignages, livret d’accompagnement, textes de cadrage chronologique clairs et précis – et à une attention particulière aux jeunes publics à qui sont destinées plusieurs étiquettes spécifiques ludiques ou pédagogiques.

Si le résultat peut sembler en retrait par rapport à l’ambition de présenter enfin la « grande exposition » napoléonienne synthétique et exhaustive – c’est sans doute dans cet objectif que réside l’impossibilité évoquée par Bénédicte Savoy –, cette exposition à la problématique très cohérente apparaît en revanche comme un pas décisif dans l’histoire des représentations de Napoléon dans un cadre transnational, de la construction du mythe de l’empereur, de sa médiatisation et de sa réception.

Notes :

[1] Bénédicte Savoy, « Exposition impossible ? », dans François Lagrange et Émilie Robbe (dir.), Napoléon et l’Europe, catalogue de l’exposition du musée de l’Armée, Paris, Somogy, 2013, p. 98-100.

[2] Cf. le catalogue de cette exposition : Bénédicte Savoy (dir.), Napoleon und Europa : Traum und Trauma : Kunst- und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland, Bonn, 17. Dezember 2010 bis 25. April 2011, Munich, Prestel, 2010.

[3] Pierre Rosenberg, « Pourquoi je n’aime pas Napoléon » et Jutta Limbach, « Pourquoi j’aime Napoléon ».

[4] Voir, en complément de la riche bibliographie qui figure dans le catalogue de l’exposition, Dominic Lieven, La Russie contre Napoléon ; la bataille pour l’Europe (1807-1814), Paris [Londres], Éditions des Syrtes [Penguin], 2012 [2010].

[5] Luigi Mascilli Migliorini, Napoléon [traduit de l’Italien, titre original : Napoleone], Paris [Rome], Perrin [Salerno], 2004 [2001].

[6] Voir l’exposition « Napoléon. Caricatures et dessins humoristiques de 1800 à nos jours », tenue au musée Marmottan du 17 octobre au 16 novembre 1975, dont le catalogue a été publié par la bibliothèque Marmottan avec une préface de Bruno Foucart. Voir également le livre de Catherine Clerc, La caricature contre Napoléon, Paris, Promodis, 1985.

[7] François-Guillaume Lorrain, « Napoléon et l’Europe », supplément au n° 2115 du 28 mars 2013 du magazine Le Point.

Antonin Durand

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  • ISSN 1954-3670