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Comptes rendus
   

Sébastien Albertelli, Les Services secrets du général de Gaulle, le BCRA 1940-1944

Paris, Perrin, 2009, 617 p.

Ouvrages | 20.07.2010 | Jean-François Muracciole
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© PerrinLe très bel ouvrage de Sébastien Albertelli tombe à point nommé pour au moins deux raisons essentielles. En premier lieu, il témoigne, après une longue éclipse caractérisée par la domination quasi-exclusive des travaux consacrés à la Résistance intérieure, de la renaissance de l’étude scientifique de la France libre et des diverses formes de la Résistance extérieure. Initié par le grand livre de Jean-Louis Crémieux-Brilhac (La France libre, Gallimard, 1996), ce mouvement voit de jeunes chercheurs (Aurélie Luneau, Sébastien Albertelli, en attendant les thèses de Stéphane Simonnet ou de Julie Le Gac) prendre le relais. En outre, à la différence de son homologue anglo-saxonne, l’historiographie française (il n’est que de lire la monumentale bibliographie du présent ouvrage pour s’en convaincre) a toujours éprouvé de la réticence à l’égard de l’histoire des services secrets. À la décharge des historiens français, rappelons toutefois que ce type de service aime tant à cultiver le mystère qu’il a fallu attendre 1998 pour que l’essentiel des archives du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) soit ouvert aux Archives nationales. Pendant longtemps, la seule source disponible pour la connaissance de ce rouage fondamental de la France libre, outre le Livre blanc du BCRA (Stéphane et Vitia Hessel, Daniel Cordier, 1945), trop sommaire, demeura les Mémoires de Passy (réédités en 2000 avec un très précieux appareil critique de Jean-Louis Crémieux-Brilhac), riches et précis, mais trop ouvertement orientés (en particulier par leur parti pris en faveur de Pierre Brossolette contre Jean Moulin lors de la grande querelle du début de 1943). C’est peu dire que l’ouvrage de Sébastien Albertelli comble donc un vide à la fois béant et surprenant.

Brassant des sources françaises et étrangères – Office of Strategic Services (OSS) et Special Operations Executive (SOE) principalement – exhaustives et impressionnantes (600 cartons rien que pour le BCRA dans la série 3 AG des Archives nationales), fruit d’une thèse soutenue en 2006 à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris sous la direction de Jean-Pierre Azéma, l’ouvrage propose une histoire complète du BCRA. Histoire des hommes tout d’abord. L’aventure singulière de cette poignée d’amateurs (le capitaine Dewavrin, alias « Passy », professeur de fortification à Saint-Cyr, a 30 ans en 1940 et n’a jamais fait de renseignement) qui constitua, avec des moyens dérisoires, l’un des plus efficaces services de renseignement de la guerre est comme un condensé de l’épopée de la France libre. Sébastien Albertelli rappelle que si de Gaulle confia l’organisation de son deuxième Bureau (en réalité les 2e et 3e Bureaux sont mêlés au début – comme le sont les forces aériennes et la marine sous l’autorité de Muselier ! – tant les moyens font défaut) à des hommes sans expérience, souvent vétérans de la campagne de Norvège (Passy lui-même, mais aussi Beresnikoff, Lagier, Duclos, Lecot ou Manuel), c’est autant parce qu’il n’avait guère le choix que pour ne pas tomber sous la coupe de l’amiral Muselier dont les services – les Forces navales françaises libres (FNFL) naissantes – disposaient de bons spécialistes du renseignement. L’auteur retrace aussi avec précision les premières missions en France, véritables sauts dans l’inconnu de l’Occupation, des Mansion, Fourcaud et, bien sûr, Rémy, le fondateur de la Confrérie Notre-Dame, longtemps le principal réseau de renseignement de la France libre dans l’Hexagone. À cet égard, l’une des (très nombreuses) découvertes majeures de l’ouvrage est de montrer la prudence, voire la réticence constante de De Gaulle (qui avait pourtant dirigé les 2e et 3e Bureaux à l’état-major de l’armée du Levant à Beyrouth de 1929 à 1931) à l’égard de « ses » services secrets. De même, Albertelli souligne la difficulté du général à concevoir la nécessaire adaptation de ce service à un environnement si particulier : collecter le renseignement sur le sol national à partir d’une base étrangère et en « partenariat » avec une Résistance intérieure dont la conception du combat était au moins aussi politique que militaire.

Histoire des structures également qui montre le bricolage et les moyens initiaux dérisoires du service (au sein d’une France libre globalement tout aussi faible) et comment la structure s’enrichit peu à peu. L’ouvrage revient aussi sur la face cachée du service (interrogatoires « musclés », en particulier au contre-espionnage, coups tordus, amateurisme initial et échecs des premières missions – ainsi, la toute première, Savannah en février 1941, mais qui précède le brillant succès de Joséphine en mai suivant, ou la longue litanie des désastres de l’été 1941, orientation très droitière de la plupart de ses animateurs du début). Mais l’auteur montre aussi la part d’exagération, voire d’affabulation que recèle cette légende. Il souligne ainsi comment s’opéra le basculement politique du service, en particulier sous l’influence d’hommes comme Manuel, Boris, Hauck ou Brossolette (on notera le remarquable portrait de Manuel qui apparaît mieux ainsi dans son rôle, au même titre que Passy, de dirigeant du service en dépit de la brouille finale entre les deux hommes).

La montée en puissance et la diversification des actions du BCRA sont minutieusement exposées : le 2e Bureau de juillet 1940 devient le Service de renseignement (SR, avril 1941), puis le Bureau central de renseignements et d’action militaire (BCRAM, janvier 1942), enfin le BCRA (juin 1942 ; la chute du « M » – « militaire » – est significative) avant de se fondre dans la Direction générale des services spéciaux (DGSS) en novembre 1943, elle-même fruit de la fusion avec les services giraudistes. Entre-temps, diverses sections sont nées : « R » pour le renseignement, « A » pour l’action, « E » pour les évasions, « CE » pour le contre-espionnage (dirigé par Roger Warin, dit « Wybot », qui savait de quoi il retournait puisqu’il arrivait tout droit du Bureau des menées antinationales de Vichy) ou encore la section du Chiffre. Devenu un « État dans l’État » en 1943, le BCRA et son chef subissent de multiples attaques. Outre les querelles internes (Manuel, Wybot, plus tard, Brossolette ou Bingen sont autant de caractères forts qui ne partagent pas toujours les mêmes conceptions stratégiques), il faut compter avec les attaques extérieures : celles des milieux anti-gaullistes de Londres qui propagent la thèse du « fascisme » du BCRA, celles de Muselier et de ses marins qui n’ont jamais vraiment accepté la dépossession de 1940, celles des giraudistes d’Alger, Paillole en tête, celles des Britanniques, alliés trop puissants pour être équitables et avec lesquels le jeu fut toujours déséquilibré. Mais Passy, malgré une sévère crise à l’été 1943, remarquablement secondé par Manuel, Brossolette et Bingen, parvint à conduire le navire à bon port. En témoigne l’activité décuplée du BCRA : de 700 télégrammes reçus en 1941, on passe à 920 en 1942, à 2800 en 1943 et à 8000 pour la période de janvier à juin 1944. Le succès est tel qu’Albertelli montre qu’en 1943-1944, dans la phase de préparation du Débarquement, entre 75 et 95% des renseignements réunis par les Alliés sur la France occupée provenaient du seul BCRA ! Cela dit, les moyens firent toujours défaut : à peine 120 personnes faisaient tourner le service à Londres, en février 1943, et pas plus de 200 à 250 agents avaient été envoyés en France à cette date (sans doute 400 jusqu’en 1945), ce qui est assez peu – l’Intelligence Service (IS) et le Special Operations Executive (SOE) disposaient de milliers d’agents – et démontre a contrario l’excellence de leur travail (et l’impossibilité de respecter toujours les strictes règles de cloisonnement imposées par Londres). De bout en bout, rappelle Albertelli, le BCRA manqua d’agents et de moyens techniques et il dépendit strictement des Britanniques pour sa logistique et ses transmissions (postes de radio, avions, parachutages, récupération par sous-marins, etc.). On soulignera ici les remarquables pages consacrées aux relations d’autant plus difficiles et complexes avec les Britanniques que ces derniers, infiniment plus puissants, disposaient de deux services : l’IS (et ses divers sous-services) et le SOE (et sa section « RF »). Albertelli montre bien comment, malgré la méfiance de De Gaulle (autre raison de la distance du général à l’égard du BCRA), Passy parvint, non sans mal, à établir des relations de travail relativement confiantes avec ces envahissants alliés et à jouer habilement l’IS contre le SOE (ou l’inverse selon l’évolution des rapports de force).

La mutation des services secrets de la France libre s’accompagne, et l’on touche peut-être ici aux meilleures pages du livre, de la progressive « découverte » de la Résistance intérieure par le SR-BCRA. De nouveau, surgit l’hostilité de De Gaulle qui ne sera pleinement convaincu qu’au printemps 1942 par les arrivées de Pineau et Brossolette et, plus encore, par l’insistance de Moulin. Ces derniers, mais aussi Passy (même s’il fut également long à convaincre) et, surtout, Manuel, avaient fini par se persuader que le SR de la France libre ne pouvait se confiner au rôle traditionnel d’un service de renseignement militaire. Après de longues hésitations et la recherche tâtonnante de solutions plus ou moins bricolées (comme celle qui, fin 1941-début 1942, confia l’action politique en France au commissariat à l’Intérieur de Diethelm et qui connut un échec à peu près complet), le SR s’orienta du « renseignement pur » vers la « résistance globale » (sabotage, évasions, à terme, guérilla), voire la « politique » (presse clandestine, sondages sur l’opinion française, pilotage politique de la Résistance intérieure). Cette mutation, qui entraîna un vif conflit avec la structure politique de la France libre (Direction politique de Palewski et Dejean, puis commissariat à l’Intérieur de Diethelm, puis de Philip) s’acheva au printemps 1942 avec les grandes mutations du service : création du BCRA (juin 1942) et d’une section « NM » (« non militaire ») en son sein. Enfin, l’ouvrage revient, par le détail, sur la rivalité puis la très difficile unification des services secrets gaullistes et giraudistes en 1943 (« BCRA versus Cochet ») jusqu’à la création de la DGSS. De nouveaux conflits surgissent alors (en particulier, entre Passy, dorénavant adjoint de Soustelle, et d’Astier de la Vigerie, puis avec Koenig au printemps 1944). L’auteur souligne aussi le remarquable travail de fourmi effectué dans la collecte, le rassemblement et l’analyse du renseignement à la veille du Débarquement.

Au total, un grand livre que l’on attendait et qui vient magistralement éclairer une page méconnue de l’histoire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Notes :

 

Jean-François Muracciole

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  • ISSN 1954-3670