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« Exotiques expositions : les expositions universelles et les cultures extra-européennes, France 1855-1937 »

Expositions | 24.06.2010 | Amaury Lorin
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Une exposition sur les expositions. Pas n’importe lesquelles : les expositions ayant prétendu « représenter le monde », autrement dit, les expositions « universelles ». « Sujet de délire du XIXe siècle » selon Flaubert [1] , les premières expositions ne concernent au départ que des produits industriels : elles apparaissent ainsi dès la fin du XVIIIe siècle en France et en Angleterre, nations industrielles s’il en est. D’abord nationales, elles deviennent internationales en 1851 puis universelles à partir de 1855 quand elles ouvrent leur programme aux beaux-arts et aux productions de l’esprit. Elles se succèdent, dès lors, selon un rythme croissant : Paris, émule de Londres [2] , accueille pas moins de cinq de ces manifestations entre 1855 et 1900 et recevra à nouveau les expositions internationales de 1925 (Arts décoratifs et industriels), 1931 (Exposition coloniale, voir la photo) et 1937 (Arts et techniques dans la vie moderne). Dans le même temps, des expositions comparables par leur ampleur et leur faste ont lieu dans d’autres capitales européennes (Londres en 1862, 1870 et 1874 ; Vienne en 1873 ; etc.), ainsi qu’hors d’Europe (Argentine, Australie, États-Unis). Pour mettre un terme à leur joyeuse multiplication, désordonnée, caractérisant les premières décennies du XXe siècle, une convention internationale réglementant leur organisation et créant un organisme intergouvernemental – le Bureau international des expositions (BIE) – est signée en 1928.

Réjouissante et ambitieuse, l’exposition « Exotiques expositions : les expositions universelles et les cultures extra-européennes, France 1855-1937 » présentée aux Archives nationales (Hôtel de Soubise) du 31 mars au 28 juin 2010, l’est à plus d’un titre, scientifique autant que pédagogique. Près de 200 documents exceptionnels (plans, gravures, photographies, affiches, textes, etc.), tirés principalement des riches fonds des commissariats des expositions universelles qui y sont conservés, invitent à découvrir comment ces expositions, organisées en France entre 1855 et 1937, ont contribué à durablement façonner le regard occidental sur l’altérité et, particulièrement, sur les mondes dits « exotiques », jusqu’à devenir de puissants vecteurs d’accès – démocratique – aux cultures « lointaines » et, partant, d’avènement d’une « culture de masse » en France [3] .

Temple égyptien, musée chinois et pyramide aztèque sur le Champ de Mars en 1867, au moment même où l’on creuse le canal de Suez ; palais algérien et mosquée sur les pentes de la colline de Chaillot ; villages exotiques sur l’esplanade des Invalides ; temple cambodgien au bois de Vincennes ; orchestres coloniaux et danseuses orientales ; etc. : les millions de visiteurs qui ont arpenté les allées de ces expositions, extraordinaires fenêtres sur le monde, s’y sont souvent sentis transportés sous d’autres latitudes. Inscrites dans notre imaginaire au registre du gigantisme et de l’extravagance, ces manifestations, caisses de résonance d’un XIXe siècle très marqué par la pensée saint-simonienne portant au pinacle les « producteurs », sont d’abord des messes commerciales et industrielles : le progrès, fondé sur le développement des sciences et des techniques, apportera la prospérité, l’harmonie sociale et la concorde universelle, pense-t-on. Les galeries des machines, passage obligé de toute exposition, offrent ainsi des images d’invraisemblables enchevêtrements de mécaniques. Et, pour les participants, les expositions sont d’abord des concours où l’on distribue avec générosité médailles et mentions, dont la reproduction, sur les papiers à en-tête et les emballages, constitue le meilleur « retour sur investissement » publicitaire.

Ces considérations commerciales, initiales, se doublent bien vite d’enjeux diplomatiques. Certains pays trouvent, en effet, dans les expositions l’opportunité d’affirmer des revendications identitaires, dont l’apparition de pavillons nationaux « typiques » est l’une des expressions. Les expositions reflètent aussi l’état des relations internationales et leurs fluctuations au gré de l’histoire. Pour le pays organisateur, elles sont l’occasion de compter ses alliances. Ainsi, à la suite de la guerre de Crimée, la Russie boude l’exposition de 1855. Les monarchies européennes, peu désireuses de commémorer le centenaire de la Révolution française, se tiennent ensuite à l’écart de celle de 1889. En revanche, en comptant la participation de pas moins de 58 pays, la légendaire exposition de 1900 offre un bel exemple d’unanimité.

Naturellement placées sous le signe du cosmopolitisme par la variété des nations qui s’y exposent, les expositions parisiennes ont, en outre, permis une meilleure connaissance, plus tangible, d’un empire colonial alors en pleine expansion : le monde colonial, présent dès les premières expositions, voit ainsi sa participation s’accroître au fil du temps, jusqu’à donner lieu à des expositions thématiques « coloniales », opportunément instituées au tournant du XXe siècle. Il s’agit, d’exposition en exposition, de relayer la politique de colonisation auprès de Français indifférents, voire méfiants, à l’égard d’entreprises tenues pour dangereuses et coûteuses, alors que l’Empire passe de 1 à 11 millions de km² et de 5 à 50 millions d’habitants entre 1867 et 1914. Les visiteurs découvrent alors dans les expositions non seulement les richesses matérielles des colonies, mais aussi leurs populations. La présentation de ces territoires, souvent sous un jour flatteur peu en rapport avec la réalité locale, vise à rallier l’opinion à une politique coloniale qui ne va pas de soi [4] . L’année 1931 connaît d’ailleurs une autre exposition, placée sous les auspices de la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme : la « contre-exposition coloniale internationale pour l’indépendance des colonies » de 1931 reçoit le soutien des communistes français qui, conscients de la montée des mouvements nationalistes en Afrique et en Asie, organisent, depuis 1925, grèves, manifestations et réunions de soutien. Le mouvement surréaliste y joint aussi sa voix [5] . Modestement installée à l’annexe de la Maison des syndicats, avenue Mathurin Moreau dans le XIXe arrondissement de Paris, la contre-exposition se veut, sous le titre « La vérité aux colonies », une fenêtre sur la réalité coloniale. Elle rencontre toutefois un succès nettement moindre que sa rivale officielle du bois de Vincennes.

Car, à une époque où les pays lointains sont pour beaucoup inaccessibles, le public manifeste un goût affirmé pour l’Orient [6] et une curiosité pour l’« ailleurs ». Dès les années 1830 fleurissent à Paris et ailleurs en France « alhambras », casinos mauresques, bains chinois et autres villas algériennes [7] . Puis, en des temps où la colonisation outre-mer veut susciter des vocations [8] , les expositions universelles et internationales, véritables « machines à rêver » organisées par l’Occident, offrent à leurs visiteurs l’illusion de pouvoir parcourir le monde en moins de temps qu’il en faut pour traverser Paris, avec la promesse du « tour du monde en un jour » selon le programme de l’affiche de l’exposition coloniale de 1931 [9] . Voyage dans le temps aussi, avec les pavillons de l’Histoire de l’habitation de Charles Garnier en 1889 ou les ruelles d’un Paris plus moyenâgeux que nature réinventé par le dessinateur Robida en 1900. L’obligation de rentabiliser ces manifestations a conduit à y multiplier les attractions susceptibles d’attirer un public nombreux, ce qui explique le caractère récréatif qu’elles prennent dès lors.

Moment d’histoire partagée entre l’Occident et les cultures exotiques, les expositions universelles et leurs somptueux pavillons ont été l’occasion d’un dialogue artistique particulièrement riche : redécouverte des arts islamiques, vogue du japonisme, pour ne citer que quelques exemples. Elles ont aussi joué un rôle important dans le développement de l’ethnographie et de l’anthropologie, qui acquièrent le statut de disciplines scientifiques consacrées, avec, notamment, la création, en 1855, d’une chaire d’anthropologie au Muséum d’histoire naturelle et encore, en 1879, la création du musée d’Ethnographie du Trocadéro : en amplifiant « l’inventaire du monde » entrepris par les savants-naturalistes des Lumières, ces jeunes disciplines élargissent les champs d’investigation de la nature et des espèces végétales et animales aux populations et aux cultures. Par le biais des expositions, le grand public a accès à des cultures jusqu’alors connues des seuls spécialistes, comme les civilisations anciennes de l’Amérique centrale et du Sud. La quête du pittoresque et du spectaculaire conduit à des surenchères douteuses, jusqu’à parfois transgresser les limites du respect de la dignité humaine, avec, en particulier, l’apparition d’« ethno-shows » mettant en scène des populations exotiques dans leur vie quotidienne ou supposée telle (« villages nègres ») en flattant le plus souvent les préjugés et les fantasmes de spectateurs en mal de sensations fortes.

L’ouverture a, dès lors, ses limites. À une époque qui s’interroge sur la « nature » de l’homme et sur ses origines et où les recherches de certains, dans le sillage de Charles Darwin, posent le principe de hiérarchisation des races, deux mondes se regardent dans les expositions, « sauvage » et « civilisé », sans réelles possibilités de dialogue. « Exotiques expositions… » fait revivre, entre images et textes, la formation de regards croisés à l’occasion de ces « spectacles du monde », sans contourner ses limites.

Véritables « villes dans la ville », avec leurs portes, leurs avenues et leurs palais, les expositions occupent un espace parisien de plus en plus large au fil des années. Vouées à l’éphémère (les constructions doivent normalement être détruites et les matériaux vendus à l’issue de l’exposition), elles contribuent néanmoins, en particulier par les contraintes de transport et d’accueil des visiteurs qu’elles suscitent, à moderniser l’espace urbain, même si elles tendent à le transformer en chantier permanent. Le Paris actuel leur doit ainsi beaucoup. Un rappel historique dont profiteront particulièrement, notamment, lycéens et étudiants.

Notes :

[1] Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics, Paris, Conard, 1913, rééd. Paris, Éditions du Boucher, coll. « Exposition », 2002, p. 33.

[2] Jacques Carré (dir.), Londres (1700-1900) : naissance d’une capitale culturelle, Paris, PUPS, 2010.

[3] Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), La Culture de masse en France de la Belle Époque à aujourd’hui, Paris, Fayard, 2002.

[4] Amaury Lorin, « La propagande coloniale de la Troisième République », dans Denis Rolland et al. (dir.), Les Républiques en propagande (XIXe – XXIe siècles), Paris, L’Harmattan, 2006, p. 173-186 ; et Sandrine Lemaire, « Exhibitions, expositions, médiatisation et colonies (1870-1914) », dans Pascal Blanchard et al. (dir.), Culture coloniale en France de la Révolution française à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 111-119 ; voir Amaury Lorin, compte rendu de Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel (dir.), Culture coloniale en France de la Révolution française à nos jours (Paris, CNRS Éditions, 2008), Histoire@Politique. Politique, culture, société, 4 mars 2009, www.histoire-politique.fr.

[5] Sophie Leclercq, La Rançon du colonialisme : les surréalistes face aux mythes de la France coloniale (1919-1962), Paris, Presses du Réel, 2010.

[6] Edward W. Said, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Seuil, 1980, rééd. 2004.

[7] Pascal Blanchard et al., Le Paris arabe, Paris, La Découverte, 2003 et Le Paris Asie, Paris, La Découverte, 2004.

[8] Amaury Lorin, Le Tremplin colonial : Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902), Paris, L’Harmattan, 2004, rééd. 2009.

[9] Charles-Robert Ageron, « L’exposition coloniale de 1931 : mythe républicain ou mythe impérial ? », dans Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, vol. 1, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 561-591 ; et Catherine Hodeir et al., L’Exposition coloniale : 1931, Bruxelles, Complexe, 1991.

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670