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Comptes rendus
   

Michel Dreyfus, L'Antisémitisme à gauche. Histoire d'un paradoxe de 1830 à nos jours

Paris, La Découverte, 2010, 346 p.

Ouvrages | 26.05.2010 | Claire Marynower
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© La Découverte« Lénine, tout le monde sait qu’il s’appelle Zelderblum [sic]. Laissez-les prendre un pied chez nous, ils en auront bientôt huit ». Celui qui s’exprimait en ces termes, cités par Michel Dreyfus [1] , on s’en étonnera aujourd’hui, n’était autre que Marcel Sembat, ministre socialiste des Travaux publics pendant la Grande Guerre, qui avait mis Léon Blum à la tête de son cabinet. On se trouve bien au cœur de ce « paradoxe » dont l’auteur se propose de retracer l’histoire : l’existence, dans les milieux de gauche, de postures et de discours antisémites. Un paradoxe intuitif, ressenti comme tel par celui qui se présente, dès son introduction, comme un « historien qui, citoyen juif et laïque, se réclame des valeurs de la gauche [2]  » : le geste est inédit, car le sujet lui-même recèle une charge d’actualité particulièrement forte.

C’est en effet « une histoire délicate à traiter [3]  » que retrace Michel Dreyfus dans les pages de son ouvrage : elle met mal à l’aise, elle interroge les bases tout autant politiques que morales de la gauche française [4] . Abordée partiellement dans les grandes synthèses [5] , la question est cependant au centre d’interrogations contemporaines qui tendent à faire de ce paradoxe, justement, une sorte de nouvelle évidence. L’idée est pourtant récente, et l’auteur se propose d’en faire une histoire tout autant intellectuelle que sociale. Les sources convoquées sont toutes publiques : presse, discours, ouvrages. Il s’agit bien de restituer ce qui se dit, à gauche, sur les Juifs, et d’en mesurer l’impact dans des contextes par définition en constante évolution. Car, Michel Dreyfus l’écrit à plusieurs reprises, son travail s’attache à mesurer l’impact des discours, sur la gauche française et sur la société. La gauche fut-elle une matrice du discours antisémite ? Suivit-elle au contraire les inflexions d’une sensibilité diffuse ?

L’antisémitisme qui s’exprima à gauche, depuis le XIXsiècle, fut rarement original. Il suivit, en grande partie, les tendances générales du discours sur les Juifs. La gauche fut d’abord perméable à l’expression d’un antisémitisme économique dans les années 1830-1880. Alphonse Toussenel, un disciple de Fourier, publia ainsi en 1845 Les Juifs, rois de l’époque, et participa de la construction du stéréotype associant les Juifs à la banque et au capitalisme. Puis Proudhon ajouta une dimension raciale au discours antisémite de la gauche, dans une « anticipation de l’antisémitisme moderne [6]  ». Ce dernier fut concomitant, dans les années 1880-1894, de la modernisation du mouvement ouvrier. Dans une gauche divisée sur la question, les discours antisémites furent le fait d’une partie des militants qui s’exprimèrent, notamment, dans La Revue socialiste et Le Cri du peuple. Se teintant de scientisme et d’anticléricalisme, ces discours sur la question juive participaient à la construction de la question sociale, dont ils constituaient un élément parmi d’autres.

L’affaire Dreyfus fit figure, dans cette histoire comme dans d’autres, de « tournant fondamental [7]  ». Elle fonctionna comme une rupture dans l’ordre rhétorique : après 1906, il ne fut plus possible de formuler l’antisémitisme comme une évidence. Michel Dreyfus examine, notamment, les liens de Jean Jaurès avec le préjugé antisémite, dans une interrogation qui n’est pas sans rappeler celle qui s’intéresse à sa relation avec l’idéologie coloniale [8] . L’engagement dreyfusard du futur leader du socialisme fut plus guidé, pour l’auteur, par « sa vision de la démocratie, ainsi que sa volonté de rallier la jeunesse [9]  » que par une « haine de l’antisémitisme [10]  ». Par ailleurs, sa position ne doit pas masquer l’hétérogénéité, sur le terrain militant, des opinions. L’affaire Dreyfus marqua aussi une rupture en tant qu’elle donna naissance aux « déçus du dreyfusisme [11]  », et fit basculer l’antisémitisme à l’extrême gauche, quand, jusqu’alors, le socialisme était, à gauche, le milieu le plus perméable. La rivalité entre la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et la Confédération générale du travail (CGT) se noua dès lors autour de la querelle antisémite, utilisée de part et d’autre jusqu’en 1914.

Après l’âge de l’antisémitisme économique, celui de l’antisémitisme « racialiste », l’entre-deux-guerres ouvrit un troisième âge : celui de l’antisémitisme pacifiste. La stigmatisation de l’antifascisme fit souvent, et de plus en plus dans un contexte de radicalisation des tensions internationales, des concessions à la rhétorique antisémite. Paul Faure dénonça ainsi Léon Blum qui « nous aurait fait tuer pour les Juifs [12]  » à la conférence de Munich. Au même moment, le sionisme commençait à être dénoncé à l’extrême gauche et au Parti communiste, notamment chez des militants anticolonialistes tel Robert Louzon, qui s’exprimait dans les colonnes de La Révolution prolétarienne. L’après-guerre inaugura une longue trêve qui vit disparaître les manifestations antisémites des principaux discours socialistes et communistes, en même temps que la mémoire du génocide juif peinait à se faire une place sur la scène publique.

À partir de la Seconde Guerre mondiale, en effet, la question de l’antisémitisme à gauche fut irrémédiablement liée à celle de la reconnaissance de l’extermination des Juifs par le régime nazi. À travers la figure de Paul Rassinier, qui appartint à la SFIO jusqu’en 1951, c’est le cinquième âge de l’antisémitisme qui prit racine à gauche : l’antisémitisme révisionniste. Après la mort de ce dernier, en 1967, le négationnisme se développa dans le sillage de ses écrits, « à partir d’une rencontre surprenante entre des petits milieux d’extrême droite et d’extrême gauche [13]  ». En marge des principales organisations de la gauche, le discours négationniste mit en jeu deux sortes d’acteurs à gauche : ceux qui étaient à l’origine de tels propos et ceux qui n’en perçurent pas le danger et refusèrent de le condamner. Il prit racine, à gauche, sur le terreau traditionnel de l’antisémitisme économique qui continuait à faire florès parmi certains milieux d’extrême gauche, en particulier pacifistes, libertaires et anarchistes. Mais c’est surtout du côté de la deuxième partie de l’alternative énoncée plus haut que l’extrême gauche tomba : le négationnisme ne vit pas s’élever contre lui un front uni de la gauche française.

Dans les dernières décennies du XXsiècle, l’antisémitisme côtoya l’opposition à l’État d’Israël, qui toucha très différemment les différentes composantes de la gauche française, même s’il est évident que les termes d’anti-sionisme et d’antisémitisme ne sauraient être assimilés l’un à l’autre. La guerre des Six Jours marqua une rupture et le début d’une critique de gauche du sionisme, dont le parti socialiste resta en grande partie éloigné. La gauche au pouvoir, dans les années 1980, favorisait pendant ce même temps les premières rencontres entre Israéliens et Palestiniens.

Abordant enfin une histoire très récente, celle qui a commencé au début des années 2000 avec la seconde Intifada, Michel Dreyfus pose la question de l’émergence d’une « nouvelle judéophobie [14]  ». Ce discours, porté par certains intellectuels mais aussi par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), apparaît comme le produit de fantasmes pour l’historien, qui rappelle le caractère marginal de ces discours antisémites remis dans le cours de l’histoire et lie cette angoisse à la « communautarisation croissante [15]  » des Juifs de France.

Ainsi, la gauche française n’a pas été imperméable aux antisémitismes. Son engagement en faveur des droits humains ne l’a pas prémunie contre les préjugés qui affectaient, au même moment, de larges pans de la société française. Michel Dreyfus, à travers l’histoire de ce « paradoxe », se livre ici à un travail qui n’est lui-même pas affranchi de tout engagement. Il écrit ainsi vouloir, avec cette première étude d’ensemble, contribuer à « aider la gauche à se confronter à cette question douloureuse [16]  », pour en éviter le resurgissement [17] . S’il rejette l’idée d’un antisémitisme propre, spécifique à la gauche, il affirme que celle-ci n’est nullement à l’abri de telles tendances et que certains de ses militants qui ont marqué son histoire ont tenu des discours explicitement antisémites.

L’Antisémitisme à gauche fait, en quelque sorte, un récit des « occasions manquées » de la gauche face à l’antisémitisme : dans l’entre-deux-guerres, face à la montée du révisionnisme, elle a parfois été « incapable de comprendre [18]  », « manqué de vigilance [19]  » ; elle est tombée dans la « complaisance [20]  » ou le manque de « clairvoyance [21]  ». Ce vocabulaire révèle bien l’un des fondements de cette recherche qui tente de mesurer des responsabilités. L’on peut regretter que, guidé sans doute par cette aspiration première, l’auteur en vienne à rejeter totalement l’idée d’un antisémitisme de gauche, quand les pages qu’il consacre à l’antisémitisme d’un Proudhon ou d’un Blanqui laissent parfois penser que ces hommes, s’ils n’ont pas été les seuls, ont été une inspiration importante de l’antisémitisme moderne, lui ont donné certains de ses thèmes, ont inventé certains de ses arguments. Il n’en reste pas moins qu’à travers cet ouvrage, Michel Dreyfus se livre à un courageux exercice d’honnêteté intellectuelle, posant un regard historien et circonstancié sur une histoire passionnelle, jusqu’à ses prolongements les plus récents et les plus brûlants.

Notes :

[1] p. 131. 

[2] p. 18.

[3] p. 13.

[4] Michel Dreyfus prend en compte une « gauche » qui va du socialisme utopique et marxiste aux partis socialistes et communistes, en passant par l’anarchisme, les organisations syndicales, les organisations d’extrême gauche, la Ligue des Droits de l’homme et les « courants de pensée influencés par la gauche dont le pacifisme des années 1930 est l’archétype ». Cf. p. 9-10.

[5] Voir, par exemple : Catherine Fhima, « La gauche et les Juifs », dans Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en France, t. 1 : L’héritage du XIXsiècle, Paris, La Découverte, 2004, p. 379-403 ; et Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, t. 2 : L’âge de la science, Paris, Calmann Lévy, 1981 (rééd. 1955), p. 286-287.

[6] p. 32.

[7] p. 69.

[8] Voir, notamment : Ahmed Koulakssis, Le Parti socialiste et l’Afrique du Nord de Jaurès à Léon Blum, Paris, Armand Colin, 1991, p. 52-77.

[9] p. 83.

[10] Ibid.

[11] p. 70.

[12] p. 159.

[13] p. 213.

[14] p. 260.

[15] p. 277.

[16] p. 18.

[17] p. 290.

[18] p. 182.

[19] p. 238.

[20] Ibid.

[21] p. 287.

Claire Marynower

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  • ISSN 1954-3670