Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Denis Merklen, Quartiers populaires, quartiers politiques

Préface de Robert Castel, Paris, La Dispute, 2009, 305 p.

Ouvrages | 03.12.2009 | Danielle Tartakowsky
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© La DisputeDenis Merklen est un sociologue argentin aujourd’hui en poste à l’université Paris VII. L’ouvrage qu’il publie aux éditions La dispute prend appui sur les travaux d’ampleur qu’il a précédemment consacrés aux mouvements d’occupations illégales de terres urbaines en Argentine et aux autres formes d’action nées de l’effondrement de la société salariale, du système de protection sociale et d’affiliation hérité du péronisme et de la perte de centralité du travail et des syndicats qui est leur est corollaire. Il mobilise également certaines enquêtes qu’il lui a été donné d’effectuer dans des quartiers populaires d’Haïti, d’Uruguay, du Sénégal ou de France. Sans pour autant qu’il s’agisse d’une suite de monographies comparées. L’ouvrage, qui s’inscrit dans le droit fil des travaux de Robert Castel, lequel l’a du reste préfacé, s’attache, en effet, à quelques-unes des implications fondamentales de la nouvelle dynamique économique et sociale qui, partout, s’impose depuis une trentaine d’année. Dans une conjoncture marquée par la dégradation des conditions de travail, le développement de la précarité et de l’insécurité, la paupérisation de larges secteurs des milieux populaires, la figure du travailleur cède à celle du pauvre, les conditions d’accès aux ressources de l’aide sociale se recentrent sur le territoire local, et l’habitant et son quartier deviennent, à la fois, les cibles et les points d’appui privilégiés à partir desquels se déploient les politiques publiques et s’élaborent les formes de l’action collective. L’Argentine, qui comptait 70% de salariés dans des formes stables d’emploi au milieu des années 1970, avant d’être frappée par un processus de déstructuration sociale qui a conduit à l’appauvrissement de près de la moitié des Argentins en quelque vingt-cinq ans, peut être perçue comme un cas limite de ce processus général de dérégulation sociale imposée par l’hégémonie du capitalisme financier international. La réflexion déployée par Denis Merklen, tout à la fois sociologique et politique, sur les dynamiques de territorialisation des classes populaires dans les sociétés du Sud a, dès lors, vocation à s’étendre à d’autres villes et d’autres sociétés, en constituant un possible miroir pour des questionnements qui traversent, aujourd’hui, la société française (et d’autres encore).

Denis Merklen situe explicitement sa démarche dans la controverse opposant, depuis près de deux décennies, les pourfendeurs du « populisme » à leurs adversaires [1] mais lui restitue avec talent son historicité en l’inscrivant dans la filiation des travaux d’Edward Palmer Thomson relatifs à l’« économie morale » et des bandits d’Eric Hobsbawm. Il souligne avec force, après d’autres, la portée politique de tout travail de classification opéré par le chercheur et, dès lors, la responsabilité qui lui incombe. Cette approche critique vaut tout particulièrement pour le deuxième et le cinquième chapitre qui prennent appui sur les analyses de terrain présentées au fil des pages pour procéder à une critique aiguisée des conceptions, par trop exclusivement normatives, de l’individu, de la démocratie, de la citoyenneté et de la politique qui prévalent dans la plupart des approches contemporaines (dont celles des contempteurs du populisme). Il y répond point par point.

Le quartier, devenu le domaine des solidarités locales qui stabilisent le quotidien des classes populaires touchées par la désaffiliation, constitue une « société localisée » plus qu’une « communauté » – au sens classique du terme – ou un ghetto tel que théorisé par la première école de Chicago. Il diffère de la « communauté » qui structure entièrement le social en ce qu’il n’existe que dans son rapport à la ville et aux institutions. La structure relationnelle qui le caractérise permet aux habitants d’agir sur une deuxième forme d’inscription qui les lie plus directement à la société à travers les institutions. À la différence de la « communauté » dans son acception classique, cette inscription territoriale permet, du reste, l’émergence d’une figure d’individu parfaitement moderne dont celle du « chasseur », guettant en permanence la proie qu’il pourra ramener au quartier pour contribuer à satisfaire ses besoins élémentaires, auquel l’ouvrage consacre de passionnants développements. Ces analyses hypothèquent les approches des quartiers populaires fondées sur une transposition hâtive et anachronique de l’opposition modernité (de la ville)/tradition (du quartier-village). Elles autorisent, en revanche, à tenir le monde populaire, entièrement traversé par la modernité, comme « une situation spécifique d’individuation ».

Ce qui vaut pour l’individuation vaut pour la citoyenneté. L’« Âge classique de la citoyenneté à partir de laquelle on approche les classes populaires est teinté d’une essence normative issue tout droit des combats de la modernité contre ses ennemis du XVIII et XIXe siècle », écrit Denis Merklen qui montre comment le concept, mobilisé sur ce mode, opère comme un « obstacle épistémologique ». Comprendre comment on devient individu dans un contexte de précarité et reconnaître, par là-même, l’émergence de formes nouvelles de citoyenneté suppose d’admettre que les « classes populaires ne vivent pas leur citoyenneté de la même façon que les classes moyennes », écrit-il encore. La « politicité des classes populaires », ce par quoi il faut entendre une nouvelle forme de politique bâtie dans la tension entre « urgence » et « projet » ainsi que dans leur relation aux traditions politiques, constitue un outil conceptuel permettant de cerner ce qui demeure un angle mort pour des sciences sociales trop obsédées par une conception de la citoyenneté dépourvue de contenu sociologique.

Cet outil conceptuel est plus spécialement mobilisé dans les chapitres 2 à 4 qui donnent à entendre comment cette nouvelle politicité a pu devenir visible et audible au plan national en Argentine. Les asentiamentos (occupations illégales de terres urbaines) développés avec la crise des années 1980, puis les piquetes (barrages routiers), estallidos et saqueos (émeutes et « saccages » de supermarchés) qui se sont multipliés durant la terrible crise de l’automne 2001 constituent, selon lui, un « nouveau répertoire d’action », caractérisé par une commune extériorité aux rapports salariaux classiques, un ancrage territorial et une nouvelle relation avec l’État basée sur un conflit pour la distribution d’une aide sociale dont les ressources sont aussi indispensables que rares et insuffisantes. Ils sont le fait d’associations territoriales devenues l’une des principales bases de la participation populaire dans la création d’une nouvelle demande qui n’est plus associée au monde du travail ni organisée par les syndicats. Mais ces organisations territoriales sont, aussi bien, désormais légitimement intégrées au jeu politique comme partenaires sociaux de l’État. Elles sont devenues le moyen d’articuler une nouvelle demande sociale dans le cadre d’un nouveau rapport à l’État. Les classes populaires qui se sont trouvées confrontées à une réalité sociale très violente, tant au niveau des rapports sociaux qui la constituent que du rapport avec le système institutionnel, ont ainsi créé de nouvelles formes d’action leur permettant d’alimenter leurs stratégies de survie sans renoncer à une participation dans les processus de démocratisation de la cité.

L’ouvrage, dont la vocation théorique est indéniable, s’interdit tout schématisme et toute approche à ce point macro-politique qu’elle oblitère la « nécessaire problématisation historique des questions actuelles » (Robert Castel). Il souligne, pour mieux les critiquer, les parentés de traitements infligés aux mouvements argentins ou à la « révolte des banlieues » parisiennes de 2005, pareillement qualifiés de pré-politiques ou de proto-politiques par ceux qui postulent que la politique est un donné ne tolérant d’autres écarts à la norme que déviants mais il relève, aussi bien, la profonde différence entre les organisations argentines qui s’essaient à articuler les actions permettant d’aboutir à des réponses concrètes et d’autres visant à une projection vers l’avenir, au prix de possibles contradictions, il est vrai, et la politicité des classes populaires françaises qui combine mal l’urgence et le projet citoyen et se limite, pour l’heure, à la protestation. En expliquant ces disparités par la manière différente dont sont administrés les quartiers avec, en France, comme contrepartie d’une intervention plus forte des « politiques publiques », un manque d’autonomie des habitants et de plus faibles ressources à la disposition des associations.

En soulignant que la « territorialisation des classes populaires n’est pour l’instant qu’un point d’appui pour l’action et l’organisation des solidarités » et que la « politicité devra évoluer vers un désancrage si elle ne veut pas rester condamnée à une perpétuelle lutte pour la survie », il s’interdit également toute idéalisation romantique d’actions capables de réduire la « distance institutionnelle » mais qui ne constituent qu’un substitut limité de ré-affiliation dans l’inscription territoriale, laissant ouverte la question du devenir.

Ces outils conceptuels mis en débat sont à l’image du néo-paupérisme dont Robert Castel a souligné la centralité quand la plupart l’abordait, jusqu’alors, à partir des marges et de l’exclusion, propres à aider à repenser le politique en recompositions, jusqu’au centre du dispositif.

On pourra, sans doute, regretter que l’ouvrage s’apparente à un recueil d’articles et charrie, à ce titre, certaines répétitions (présentant, il faut en convenir, une certaine utilité pour le lecteur peu familier de la situation argentine). Mais on admettra aussitôt que c’est péché véniel s’agissant d’un ouvrage particulièrement stimulant pour tout chercheur en sciences sociales et, plus généralement, pour quiconque s’interroge aujourd’hui sur la pertinence conservée des normes et sur les recompositions du politique, conférant au chercheur des responsabilités que cet ouvrage assume au premier chef.

Notes :

[1] Il sera sans doute intéressant de croiser cette approche avec celles d'Annie Collovald, Le « populisme du FN » : un dangereux contresens, Broissieux, Éditions du Croquant, 2004 ou de Roger Dupuy, La Politique du peuple, racines, permanence et ambiguïtés du problème, Paris, Albin Michel, 2002.

Danielle Tartakowsky

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  • ISSN 1954-3670