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Cinq colonnes à la une - Anthologie -INA

Documentaires | 28.10.2009 | Evelyne Cohen
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Le premier magazine de grand reportage de la Radio Télévision Française (RTF) est né en 1959 sur la première chaîne. Cette émission, populaire entre toutes, est aussitôt apparue, aux yeux des Français, comme le modèle de la « bonne information » télévisée. Elle a été diffusée de janvier 1959 à mai 1968 tous les premiers vendredis du mois, pendant 1 heure 30, en soirée. Le magazine était conçu, fabriqué, monté par une équipe chevronnée tant au plan journalistique que technique. Ses producteurs étaient Pierre Lazareff, le patron de France-Soir, Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère. Seule femme de l’équipe, Éliane Victor était la secrétaire générale. Comme les autres programmes de la télévision, le magazine respectait le triptyque fondateur de la télévision française : « Informer, éduquer, distraire » et diffusait, à côté des sujets graves, des sujets plus divertissants. Il était à la fois rattaché au secteur des actualités et à celui des programmes de télévision. L’équipe de Cinq colonnes avait pris pour devise : « Les idées à travers les faits, les faits à travers les hommes [1]  ».

La collection complète des Cinq colonnes compte 105 émissions. L’Institut National de l’Audiovisuel (INA)a publié en 2007, sous forme de coffret, une anthologie de cinq DVD qui en est issue. Les conseillers éditoriaux, Michèle Cotta [2] et Martin Even [3] , ont rassemblé une soixantaine de sujets de Cinq colonnes à la une autour de quatre grands chapitres qui correspondent aux thématiques principales de l’émission sur une dizaine d’années : la société française des Trente Glorieuses, la guerre (en Algérie et au Vietnam,) la politique et la société américaine (l’émergence du pouvoir noir), les stars.

Ce choix illustre, à la fois, les caractères de l’époque, les sujets jugés « médiatiques », mais aussi ceux de l’équipe de Cinq colonnes, une équipe attentive aux questions internationales, aux problèmes de société, qui procède par reportages de terrain, enquête longuement sur des sujets difficiles mais entend, aussi, « faire sourire ». L’équipe était, à la fois, scrupuleuse quant à son indépendance politique, savait la faire respecter, et elle n’entrait que rarement en conflit avec le pouvoir en place.

Cinq DVD composent cette anthologie, donc. Chacun d’eux donne à voir les bandes-annonces originales des sujets, fait entendre la célèbre formule : « Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère vous proposent Cinq colonnes à la une avec le concours de la compagnie Air France [4]  ». Le choix des sujets et de leurs auteurs permet de se figurer la large palette de journalistes et de réalisateurs qui ont contribué à la fabrication des différents numéros. Chaque sujet repose sur une enquête de journaliste (reportage d’un journaliste venant du journal télévisé comme Pierre Tchernia, Michel Droit, Roland Dhordain, Jacques Sallebert correspondant aux États-Unis) et d’un ou de plusieurs réalisateurs (Jacques Krier, Michel Mitrani, Roger Benamou, Hubert Knapp, Jean-Claude Bringuier). Cette alliance des journalistes et des réalisateurs confère, à la fois, qualité à l’enquête, attention à l’événement et qualité de l’image (la « vue »).

DVD 1 (3h10) : Les temps qui changent sont consacrés à des sujets de société centrés sur la période des Trente Glorieuses et sur ses questionnements. Par la pratique d’interviews qui illustrent différentes positions sociales, éthiques, l’équipe fait découvrir les débats qui traversent la société française sur le mariage, les relations d’autorité dans le couple, le planning familial, le logement, etc.

DVD 2 (3h) : Les stars, le deuxième DVD, montre un aspect souvent méconnu du programme qui rencontre, pour les « millions de téléspectateurs de Cinq colonnes à la une », selon la formule consacrée par l’émission, des stars du cinéma, de la chanson, du sport. Les conseillers éditoriaux ont fait le choix judicieux de rapprocher ces différents portraits de stars qui contribuent à nous faire réfléchir sur les valeurs de l’époque, sur les formes d’ascension dans la société des Trente Glorieuses et sur les modèles qu’elle propose. Chaque « vedette » (Brigitte Bardot, le couple Montand-Signorert, Françoise Sagan, Jeanne Moreau, Édith Piaf, Enrico Macias, Gilbert Bécaud, Sylvie Vartan, mais aussi Grace Kelly et le prince Régnier) se présente et explique, d’un point de vue personnel, sa carrière, son succès, ses difficultés. Ainsi, le magazine, tout en présentant des « figures d’autorité », fait œuvre démocratique, tente de montrer que, dans la société contemporaine, le succès est à la portée de chacun… Plusieurs sujets présentent Brigitte Bardot dans différentes situations : au moment de la naissance de son premier enfant, prenant position sur la façon de tuer les animaux dans les abattoirs, lors du tournage d’un film de Louis Malle au Mexique. Ici, la longueur des sujets s’avère une qualité car elle permet d’entendre et de voir la star de façon intime et nuancée. Par exemple, les téléspectateurs peuvent suivre sur plusieurs années la lutte d’Édith Piaf contre sa maladie. Divers sujets dressent les portraits des nouvelles stars – Sylvie Vartan, Françoise Hardy, etc. – issues de la jeunesse des années soixante dont Cinq colonnes signale la place nouvelle dans la société.

DVD 3 (3h) : Le troisième DVD rassemble plusieurs reportages consacrés à la guerre d’Algérie, thématique centrale de l’émission. Cet ensemble permet d’analyser les orientations politiques du magazine. Même si les reportages étaient toujours faits sous contrôle militaire, dans une optique proche de la politique du Gouvernement, ils permettaient de visualiser certains aspects de la guerre. Le magazine a, dès son premier numéro, le 9 janvier 1959, créé l’événement en consacrant son premier sujet à l’histoire du sergent Robert [5] en Algérie. Un duplex entre lui et sa famille paysanne en France, organisé par l’équipe de Cinq colonnes, a suscité l’émotion des téléspectateurs et a montré que le magazine entendait parler de la guerre et des sujets qui concernaient, au premier plan, les Français. Ce choix a persisté tout au long de la guerre. L’Algérie apparaît comme une terre de combats, le lieu d’un drame humain qui concerne les populations algériennes et européennes. L’Organisation Armée Secrète (OAS) est stigmatisée à travers l’ensemble des reportages sur les rapatriés. Les positions du Front de Libération Nationale (FLN) se laissent deviner sans être traitées frontalement. L’émission accompagne, voire devance, la politique algérienne du général de Gaulle.

DVD 4 (3h 30) : USA (« I had a dream »), ce DVD, consacré aux États-Unis, comprend trois volets. Le magazine s’illustre par de nombreux reportages qui démontrent sa capacité à faire « pénétrer » les téléspectateurs dans les lieux les plus difficiles comme les plus secrets : dans la famille du président américain Kennedy (au cœur du mythe) ; à Harlem, dans des lieux où les noirs dansent entre eux ; à Watts, dans le quartier de Los Angeles touché par l’émeute en 1965. Un reportage révèle les débats en cours chez les activistes du mouvement noir (Martin Luther King, Carmichael…) et présente l’émergence du Black Power. Plusieurs sujets illustrent la guerre du Vietnam au Nord comme au Sud et le thème de la guerre populaire, du communisme, de ses pratiques (l’autocritique, par exemple). Le magazine présente dans son numéro du 5 juin 1964 deux longs entretiens, l’un, avec le général Giap et l’autre, avec Hô Chi Minh (25’55’’). Ceux-ci montrent, à travers leurs deux portraits, la détermination des deux dirigeants, leur capacité à s’exprimer dans un français plein de nuances.

DVD 5 (3h20) : Ce DVD comprend des compléments : le film La section Anderson de Pierre Schoendorffer et des interviews de l’équipe de Cinq colonnes qui éclairent l’histoire de l’émission, sa façon de travailler et les choix éditoriaux de l’équipe. Pierre Dumayet explique ainsi, dans un entretien avec Michèle Cotta (2007), que l’« équilibre de l’émission » reposait sur sa composition qui comprend « un portrait, un reportage international, le sourire » et que l’arrêt de l’émission a été imposé : « On nous a arrêtés en 1968 ».

Cet ensemble de sujets constitue, à la fois, une prise de contact avec le contenu d’un magazine pionnier sous de nombreux aspects et, plus généralement, une formidable introduction au monde contemporain et à ses images. Les historiens regretteront cependant que l’anthologie n’ait pas laissé place à un numéro complet de Cinq colonnes à la une qui aurait permis de visionner, depuis le générique évocateur, des références journalistiques de l’émission (des rotatives et la sortie d’un journal de la presse écrite), l’intervention d’un présentateur du magazine (par exemple, Pierre Desgraupes donnant régulièrement, dans une adresse aux téléspectateurs, les clefs de lecture (« Vous »), comme l’enchaînement des différents sujets. Ils pourront, pour compléter cette première approche, visionner la version intégrale des magazines à l’INA. Ils pourront également relire l’étude pionnière sur les magazines de reportage à la télévision dirigée par Jean-Noël Jeanneney et Monique Sauvage, avec les contributions d’Hélène Eck et de Jérôme Bourdon, Télévision, nouvelle mémoire. Les magazines de grand reportage (Paris, Seuil-INA, 1982, 250 p.).

Notes :

[1] Pierre Lazareff exprime ses convictions dans l’émission « La télévision », Faire face, 13 avril 1961, 33 min, réalisée pas  Igor Barrère. 

[2] Michèle Cotta a été présidente de Radio France (juillet 1981). Elle a été nommée à la présidence de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle, prédécesseur du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Elle a été directrice de l’information à TF1 entre 1987 et 1992 et directrice générale de France 2 de 1999 à 2002. Elle a également été présidente du Comité d’Histoire de la Télévision (CHTV) de 2003 à 2008. 

[3] Longtemps responsable du service culture au Monde, ancien conseiller éditorial auprès de Michèle Cotta à la direction générale de France 2, Martin Even est journaliste et a été nommé, en 2001, attaché audiovisuel auprès de l’ambassade de France à New York.

[4] L’annonce s’accompagne d’une image d’avion : la compagnie Air France finançait les transports des collaborateurs de l’émission, ce qui était indispensable pour assurer les reportages de terrain caractéristiques de Cinq colonnes à la une.

[5] « Sergent Robert », Cinq colonnes à la une, 18 minutes, 9 janvier 1959, reportage de Roland Dhordain.

Evelyne Cohen

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  • ISSN 1954-3670