Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Mai 68. Les images de la télévision. Pour vivre ou revivre les événements qui ont bouleversé notre société, documentaire réalisé par Hugues Nancy

Bry-sur-Marne, INA, 2008

Documentaires | 13.11.2008 | Mathieu Dubois
  • imprimer
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Au flot désormais habituel des témoignages d’acteurs et des analyses de contemporains parus à l’occasion du quarantième anniversaire des événements de Mai 68, s’est ajoutée la place nouvelle de l’image. La publication de nombreux albums photographiques, de recueils d’affiches et de desseins d’époque est venue compléter la mémoire de l’événement par la construction d’une mémoire visuelle. Celle-ci s’est également enrichie de l’intérêt nouveau des journalistes et des historiens pour les images de la télévision. Alors qu’ils ne constituaient jusque-là qu’un support, les films d’époque ont trouvé une place à part dans la commémoration, en permettant au spectateur de revivre en direct le cours des événements de Mai [1] .

Tel est également le parti pris de Hugues Nancy [2]  dans ce DVD [3] : « Revivre Mai 68 comme si nous y étions ! ». Sans le moindre commentaire ni musique, le réalisateur nous livre une retranscription assez fidèle de ce que les Français ont pu voir sur leurs écrans en nous livrant les images d’époque telles qu’elles sont apparues au public. En considérant que 61,9 % des ménages français étaient alors équipés d’un récepteur de télévision, ces images présentent en elles-mêmes un intérêt majeur pour l’analyse de la perception des événements par la population. Elles constituent en tout cas une source trop longtemps négligée qui offre aujourd’hui un visage nouveau à un mouvement dont les acteurs avaient jusque-là accaparé la mémoire.

Le principal mérite de ce DVD est ainsi de mettre fin à la « légende de l’écran noir [4]  », selon laquelle la paralysie de l’ORTF durant les événements aurait fait de la radio le seul vecteur d’information. Le mouvement des personnels de l’organisme de radiotélévision a certes constitué l’un des enjeux des évènements, mais la grève, qui débute le 13 mai à la suite de la censure de l’émission Panorama trois jours plus tôt pour ne s’achever que le 13 juillet, n’a pas empêché l’activité des journalistes et la retransmission quotidienne de trois bulletins d’information par jour jusqu’au 27 mai, un seul par la suite [5] . La « presse filmée [6]  » a quant à elle poursuivi son activité en produisant des éditions communes à partir de la Belgique et en diffusant ensuite les bobines dans les salles de cinéma encore ouvertes.

La richesse de ces sources audiovisuelles a été soulignée par le renouveau de l’intérêt scientifique qui leur est porté, comme en témoignent la journée d’études organisée par le laboratoire d’histoire de l’université d’Evry et la BDIC le 16 novembre 2007 sur le thème « Films des années 68, 68 en films », ainsi que le colloque international « Images et sons de Mai 68 » organisé par l’INA les 16, 17 et 18 avril 2008. Les communications ont souligné l’importance nouvelle jouée par l’image comme vecteur de perception et d’analyse des événements par les contemporains, rappelant ainsi l’importance de la numérisation en cours des archives de l’INA.

Le fonds consacré à Mai 68 regroupe à la fois les bandes d’émissions d’information et de journaux télévisés produits par les deux chaînes nationales de l’ORTF, mais également celles de programmes régionaux diffusés en province, ainsi que celles des « Actualités françaises ». Il comprend des reportages, des magasines, des journaux d’actualités, parfois inédits, voire inachevés, et pour l’essentiel en noir et blanc, la télévision couleur n’étant apparue que le 1er octobre 1967 sur la seconde chaîne.

Donnant un bon aperçu de ce fonds d’archives, ce DVD nous offre ainsi deux heures quarante d’images, au cours desquelles le téléspectateur se replonge dans les événements au travers d’extraits de journaux télévisés et d’émissions phares de la télévision des années 1960 telles que Dim dam dom, Cinq colonnes à la Une, Zoom ou encore Panorama.

La première partie (1h40) est une chronique des événements. Des tours de Nanterre aux élections législatives, elle fait revivre au téléspectateur les temps forts de la crise : l’occupation de la Sorbonne, la « nuit des barricades », la grève générale et les négociations de Grenelle, la disparition et le retour du général de Gaulle, la manifestation du 30 mai et le retour progressif à la normale. Les images de manifestations filmées en direct, entrecoupées par celles des discours des étudiants et des responsables politiques et syndicaux, laissent percevoir les différents changements de l’opinion, de l’incompréhension complice face à l’escalade du mouvement à la montée de la peur du péril révolutionnaire. Plongé au cœur des affrontements policiers, c’est également l’ambiance de l’époque que font revivre les images : les crieurs des journaux révolutionnaires aux portes des universités, les cris des passants indignés par les violences policières, le tumulte des cortèges…

Les images des manifestations régionales présentent un véritable intérêt pour l’analyse d’une situation trop souvent focalisée sur les événements parisiens. On y voit une province qui se mobilise rapidement dans ses grandes villes (Nantes, Le Mans, Bordeaux, Marseille…), mais sous des formes bien plus traditionnelles qu’à Paris avec des mots d’ordre plus classiques et des cortèges défilant dans le calme.

Ces images de la rue alternent avec les grands moments de télévision qu’ont constitué les interventions télévisées de Georges Pompidou (12 mai) et du général de Gaulle (24 et 30 mai), la retransmission du débat sur la motion de censure contre le gouvernement à l’Assemblée nationale, la conférence de presse de François Mitterrand à l’hôtel Lutetia constatant la « vacance du pouvoir » (28 mai), mais également le débat télévisé du 16 mai entre des journalistes et les « trois mousquetaires de la contestation » (Daniel Cohn-Bendit, Jacques Sauvageot et Alain Geismar).

Assez bon reflet des fonds d’archives, les images présentées permettent enfin de s’apercevoir des lacunes de l’information de l’époque que le recul de l’histoire a depuis permis de combler. Il n’existe ainsi presque aucun reportage sur le « Mouvement du 22 mars » à Nanterre, pas plus que sur l’agitation étudiante à Toulouse mi-avril. Ces carences de l’information précédant les événements rendent d’autant plus surprenante pour le téléspectateur le déclenchement et la radicalité de la contestation étudiante. De même, la grève de l’ORTF a fortement réduit la production de films au cours du mois de juin, dont les dernières semaines se résument essentiellement à la campagne législative.

La seconde partie du DVD (1h20) se propose judicieusement de combler ce défaut d’information par une série de dossiers thématiques sur quatre thèmes : « la jeunesse », « le monde ouvrier », « la culture », « le monde ». Ces dossiers permettent de mieux se rendre compte de la profonde hétérogénéité d’une société française en pleine mutation et de la tentative des journalistes d’en saisir les transformations.

Sur fond de music rock et de générique des « Shadoks », les reportages sur la démocratisation de la culture, la mixité scolaire et le désœuvrement d’une partie de la jeunesse, alternent avec l’engagement politique des étudiants de l’UEC et le mouvement des lycéens de Condorcet en janvier 1968, que l’on découvre notamment à travers l’interview de Romain Goupil réalisée par Marguerite Duras.

Déjà souligné au travers des mots d’ordre et des pratiques de la grève par la chronique des événements, le contraste avec un monde ouvrier en plein bouleversement est particulièrement saisissant. Dans les ateliers de tapisserie parisiens, comme dans les mines du Nord-Pas-de-Calais, une France en train de disparaître, avec ses habitudes et ses accents, exprime des revendications matérielles classiques à mille lieues de la tourmente révolutionnaire et clame son profond attachement à l’équilibre ancestral et au respect des hiérarchies traditionnelles, au premier rang desquelles figurent celles de l’atelier et du syndicat, gage de protection, de solidarité et de sociabilité.

Le dossier concernant « Le Monde » constitue sans doute le principal défaut du DVD, tant les quelques minutes consacrées à l’année 1968 paraissent dérisoires au regard des heures de reportages consacrés par les journaux de l’époque à la situation internationale. Outre les images trop brèves des différents mouvements étudiants à travers le monde (New Delhi, Tokyo, New York, Berlin-Ouest, Mexico…), seul le mouvement des droits civiques américain et les assassinats de Martin Luther King (4 avril) et de Robert Kennedy (6 juin) y trouvent leur place. Pas une image du Printemps de Prague, ni même de la guerre du Vietnam – alors même que la conférence de Paris s’ouvre le 10 mai – et des mobilisations pacifistes, pourtant deux évènements majeurs d’une contestation mondialisée. L’impression d’un manque cruel de prise en considération de la perspective internationale dans l’image donnée des évènements aux spectateurs de l’époque est absolument inexacte et d’autant plus dommageable que l’image joue dans les années 1960 un rôle essentiel dans la mondialisation d’une information qu’elle contribue à rendre plus proche du spectateur. Ce défaut reflète malheureusement une tendance actuelle proprement française à focaliser notre perception de « 68 » sur les événements du « Mai français » en ne prenant pas suffisamment en compte la dimension profondément internationale d’un mouvement que les contemporains avaient pourtant perçu comme tel.

Un DVD toutefois très utile et bien documenté, auquel les commentaires de Catherine Gonnard (documentaliste INA) dans le livret explicatif apportent d’intéressantes précisions sur la composition des fonds d’archives et les conditions de diffusion des films à l’époque.

Notes :

[1] On renverra pour comparaison au documentaire réalisé par Patrick Rotman sur l’ensemble de l’année 1968 dans le monde. Patrick Rotman, 68, France Télévision Distribution, Paris, 2008, (2h48).

[2] Ancien président du Mouvement des jeunesses socialistes (1998-1999), Hugues Nancy n’est pas un contemporain des évènements. Il a toutefois participé à l’élaboration de plusieurs documentaires journalistiques s’appuyant sur des sources audiovisuelles. Voire Serge Moati, Hugues Nancy, Mitterrand à Vichy, le choc d’une révélation, Paris,France Télévisions Distribution, 2008 (1h30) et Roger Benamou, Gérard Herzog, Jean-Luc Léridon, Hugues Nancy, Les grands duels de l’entre-deux tours des présidentielles, Bry-sur-Marne, Institut national de l’audiovisuel, 2007 (9h55).

[3] Hugues Nancy, Mai 68. Les images de la télévision. Pour vivre ou revivre les événements qui ont bouleversé notre société, Bry-sur-Marne, INA, 2008.

[4] Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel, « La légende de l’écran noir. L’information à la télévision en mai-juin 1968 », Réseaux, n° 90, 1998, p. 96-177.

[5] Pour des précisions concernant la crise de l’ORTF en 1968, voir notamment la thèse de Jean-Pierre Filiu, La crise de l’ORTF en mai-juillet 1968, thèse de doctorat, IEP de Paris, 1984.

[6] Il s’agit de films d’actualités diffusés dans les cinémas jusqu’en 1969 et dont les Actualités françaises, Gaumont et Pathé sont alors les principaux producteurs.

Mathieu Dubois

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670