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« Héros, d'Achille à Zidane »

Expositions | 11.09.2008 | Emmanuel Naquet
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S’il y a en Histoire et dans maintes histoires, des acteurs secondaires et des protagonistes majeurs, c’est aux héros dans tous leurs états que la Bibliothèque nationale de France a consacré, sur le site François-Mitterrand, du 9 octobre 2007 au 13 avril 2008, une exposition originale, accompagnée d’un ouvrage aux mises en perspective denses et suggestives, également dirigé par Odile Faliu et Marc Tourret [1] . Derrière un intitulé laissant croire à une énumération exhaustive, naturellement inatteignable et toujours discutable, se dévoile le projet audacieux et abouti d’interroger et d’illustrer « un individu, un acte, une mémoire » (Bruno Racine) ; bref, « la fabrique du héros ».

L’option chronologique, qui va de Gilgamesh, roi légendaire de la première épopée connue, au footballeur Zinedine Zidane, devenu une star dans un « univers mondialisé », en passant par « la construction des héros nationaux », a permis de recourir à des formes et des supports extrêmement variés, exposés par rotation : amphores en céramique, sceaux cylindriques, plaques d’appliques, statues et statuettes en bronze, en marbre, en terre cuite ou en porcelaine, médaillons en or ou en bronze, parchemins reliés de maroquin, incunables sur vélin, épées d’acier et de bronze, manuscrits avec miniatures ou enluminures, estampes, papiers peints, manuels scolaires et bons points, huiles sur bois, aquarelles, eaux-fortes et burins, aquatintes ou outils, dessins au crayon, à la pierre noire ou à la mine de plomb, lithographies, affiches de propagande ou de publicité, photographies, extraits de films, d’ouvrages, de comics, de journaux ou de magazines, papier-monnaie et pièces d’or ou d’argent, jeux de carte gravés sur bois, t-shirts, jouets en plastique, partitions de musique, disques en vinyle et cédéroms audio, disques optique numériques (CD et DVD-ROM), et même une guitare électrique ou un sabre électronique lumineux et sonore [2]

L’idée de ce panorama s’explique : ainsi que l’avancent Odile Faliu et Marc Tourret dans leur courte mais stimulante introduction, alors que le héros émerge dans une configuration et un temps de tension, « les dernières décennies [ont été] propices au déboulonnage des héros et à la sacralisation des victimes », ajoutant que les premiers « semblent usés, suspects, réservés à l’enfance ou tellement ordinaires ». Mais il y a plus : souvent devenus « des êtres de papier, de celluloïd, voire de pixels » et lors même seraient-ils « de chair et de muscles », ils n’apparaissent qu’à travers « des écrans vidéo, dans des simulacres de guerre, de luttes réglées sur pelouses artificielles, circonscrites dans des arènes bétonnées ».

Reste à définir ce « dieu pour les hommes » et cet « homme pour les dieux », qui accomplit « un sacrifice aux yeux de sa communauté », est « adulé, souvent critiqué, voire oublié » et « participe de la condition humaine tout en la dépassant : il a besoin de la violence et de la guerre pour établir l’ordre et la paix comme le montrent le bouclier d’Achille ou les westerns ». Car ce transgresseur de toutes les frontières temporelles ou spatiales, réelles ou fictionnelles, se différencie du grand homme, lequel « ne doit rien au surnaturel », tandis que lui « réussit une action qui tient du miracle », selon Mona Ozouf citée par Odile Faliu et Marc Tourret. À plus d’un titre admirable, ce produit, parfois d’un exploit, toujours d’un discours — l’héroïsation —, s’il n’est pas nécessairement un être salvateur, fait partie des « marqueurs de l’identité de la cité ».

Mais ce processus de reconnaissance obéit à des valeurs en évolution constante : comme le rappelle l’architecture de l’ouvrage, plusieurs profils paradigmatiques se succèdent ou se combinent, qu’ils soient mythologiques, épiques ou historiques, tels Thésée, Héraklès ou encore Hector, à la recherche de l’honneur, Alexandre le Grand, en quête de gloire, ou Achille rejetant un compromis impensable. Ces personnages exceptionnels, parfois guérisseurs ou protecteurs, souvent fédérateurs, et qui peuvent d’ailleurs se croiser, bénéficient d’un culte à la fois aristocratique et civique et, plus rares dans le monde latin, se métamorphosent « en grands hommes de l’histoire romaine », comme l’illustre la légende d’Énée qui se joue de la rupture entre le temps mythique et le temps historique. À l’heure de la République, ils sont surtout des citoyens exemplaires, alors qu’avec l’Empire, l’héroïsme est confisqué par l’empereur et la religion impériale, avant sa recomposition à la fin de l’Antiquité, quand « s’est imposé le personnage du sage païen, précurseur du saint chrétien » (Marc Tourret).

Si la littérature médiévale entretient aussi une stèle des meilleurs (Lancelot), leurs actes ou leurs pensées les font tutoyer le divin : saints — qui peuvent renvoyer au Christ-héros —, rois ou preux chevaliers avec leurs âmes et leurs armes (Excalibur pour Arthur, Durandal pour Roland), les personnes réelles côtoient les héros imaginaires (Érec ou Perceval). Si certains peuvent agréger différentes qualités ou fonctions à l’image de saint Martin, saint Georges ou plus encore saint Louis, une place à part doit être faite à Charlemagne, ce « héros complet, polyvalent et fondateur pour tous les souverains » (Marc Tourret) qui, à l’instar de Louis IX plus tard, participe à l’élaboration de son mythe.

C’est à Philippe Sellier que revient l’étude diachronique des « séquences du modèle » ordonnées autour d’une alternance naissance-mort-renaissance, avec des personnages révélateurs — le traître Hagen qui frappe Siegfried ou l’ami Olivier dans le Jean-Christophe de Romain Rolland —, des groupes ou des couples héroïques — les trois mousquetaires, les sept samouraïs-mercenaires, Érec et Énide —, des temps intermédiaires — la descente aux enfers (la traversée du désert dans le western) ou le repos du guerrier (la rencontre avec une femme). Justement, la « Dame » peut tester la vaillance de son soupirant (Le Cid), rompre l’ordre moral et social, telle « la Ximena du Romancero espagnol [qui] demande à épouser Rodrigue, meurtrier de son père, mais qui s’est couvert de gloire ». Restent les héroïnes, rares, à l’exception de Jeanne d’Arc pour laquelle « les faits ont réalisé ce que l’imagination avait tant de peine à concevoir pour une fille », mais dont le corps est « ravi » (Marc Tourret). En effet, à partir de 1650, avec les Aventures de Télémaque ou Candide s’opère une « démolition du héros », selon les termes de Paul Bénichou.

Mais c’est avec la Renaissance que le héros se libère progressivement d’un destin dicté par les dieux ou par Dieu, et devient un personnage central des représentations. S’appuyant sur différents arts, Odile Faliu analyse la permanence des sujets à travers une alchimie mêlant vaillance, amour, justice, politique, jusqu’aux Femmes fortes comme Élisabeth Ière ou Catherine II — mais sont-elles vraiment des héroïnes ? La fortune du héros résiste encore aux parodies que sont Don Quichotte ou Gargantua — en attendant Lucky Lucke —, et les phénomènes de mimétisme qui se suivent ou se complètent, par exemple avec un Henri IV en « Hercule gaulois » ou un Roi-Soleil en « protecteur des arts », ne font que repousser l’éclipse des « saccageurs de province » (Voltaire) auxquels les Lumières préfèrent des figures plus positives.

La Révolution accentue et accélère cette laïcisation et cette instrumentalisation avec des héros parfois controversés comme Mirabeau ou Marat, et plus encore Bonaparte devenu Napoléon (Odile Faliu et Marc Tourret). Ce nouvel Alexandre est de surcroît un nouvel Énée, à la fois conquérant, bâtisseur, réconciliateur, réformateur puis martyr national, parce que Titan foudroyé, mais dont l’ambivalence est pointée par Chateaubriand ou Stendhal. Comme le rappelle Marc Tourret, dans ce registre des héros nationaux, ce sont surtout les historiens, de François Guizot à Jules Michelet qui, au-delà de la célébration Johannique, participent à une rhétorique innervant l’école et le foyer familial.

En lien avec ce qui précède, Christian Almalvi pousse son étude jusqu’à la Grande Guerre en mettant l’accent, à la suite de Pierre Nora, sur l’enseignement de l’histoire. Il oppose la « galerie confessionnelle de héros zélés ad majorem Dei gloriam » avec ses souverains, ses saints, ses chevaliers, au « panthéon des héros de la démocratie et de la liberté » qui va des précurseurs jusqu’aux fils de la Révolution. Ces « conflits de mémoire […] n’empêchent pas […] les deux camps de communier sur l’autel de la France, quoique séparément, dans le culte des […] grands constructeurs et défenseurs de l’unité nationale », et même d’élaborer « un Livre d’or de la Patrie », il est vrai aux interprétations contrastées comme les saluts à Jeanne d’Arc/Darc l’expriment. S’en dégagent Philippe Auguste, Louis IX, François Ier, Henri IV, Duguesclin, Bayard, Turenne, Vauban, Pasteur, entre autres, puis, avant même que les poilus ne soient à l’honneur, les Gaulois et les soldats de l’An II que représentent Vercingétorix et Danton.

L’entre-deux-guerres correspond à un tournant : si certains monuments aux morts sont autant d’icônes patriotiques se développe une « culture pacifiste antihéroïque » (Odile Faliu). Ce sont finalement les totalitarismes qui reprennent le flambeau, et pas seulement aux Jeux olympiques de 1936 : l’Exposition universelle de 1937 est l’occasion d’un face-à-face idéologique — Moukhina versus Thorak —, et « la guerre civile espagnole est un exemple impressionnant de la concurrence des héros », préfiguration « à distance » des enjeux de 1939-1945. Évoquant les visages de Jean Moulin, « célébré pour lui-même et symbole de la Résistance », ou des candidats, des anonymes, des moins connus, François Marcot traite aussi des facteurs, temporalités et vecteurs de ces mémoires, comme des omissions, récupérations et reconstructions multiples. La figure emblématique du « Général » est également abordée par Philippe Oulmont à travers les lieux, acteurs et rituels commémoratifs.

Au lendemain des grands conflits militaires et idéologiques, avec la globalisation économique et la massification culturelle, on observe une transformation des héros : s’ils conservent des traits récurrents — jeunesse ou expérience, acte décisif, qualités exceptionnelles —, ils ne combattent plus que dans les films et jeux vidéos et, à partir des années 1970, sont rarement des politiques. Ce sont surtout les créatures de fiction qui dominent, voire « des figures plus éphémères, mais souvent à portée planétaire, comme les aventuriers ou les sportifs incarnant réussite individuelle et célébrité, [et qui] se rapprochent des stars » (Odile Faliu).

À vrai dire, bien que le concept devienne plus polysémique, soit parfois galvaudé et souvent factice, Odile Faliu et Marc Tourret en proposent un « inventaire diffracté » : le mineur exalté par Germinal ou par le communisme ; le héros messianique, martyr d’une cause (Nelson Mandela, Martin Luther King ou le Mahatma Gandhi) voire idole révolutionnaire (le « Che ») ; le héros humanitaire (mère Teresa, l’abbé Pierre) ou le reporter de guerre comme James Nachtwey ; le héros aventurier, de Youri Gagarine à Éric Tabarly en passant par Maurice Herzog, ces « héritiers d’Icare et de Jason » qui peuvent nourrir notre imaginaire — songeons à Tintin — ; la gâchette (James Bond, Lara Croft, le cow-boy) ; le battant, souvent sportif comme Pelé ; le guitar hero (Jim Morrison, Jimi Hendrix, John Lennon, Bob Marley) ; le superhéros (Fantômas, Superman, Spider-Man, Goldorak) ; le héros médiéval-fantastique (voir les univers de J. R. R. Tolkien et de World of Warcraft).

Cette typologie ne doit pas faire oublier « le muscle et la tunique », ces héros antiques transposés au cinéma via les péplums, genre très codifié dont les séances sont analysées par Annie Collognat-Barès, avec des arrêts sur images (types et stéréotypes, « Hercule superstar » et son avatar Maciste, effets spéciaux pour Jason et Persée), et ce jusqu’à Gladiator, Troie, Alexandre et 300. Ce cinéma populaire permet-il aux professeurs de fournir aux élèves ces héros, véritable « moteur d’une histoire qui relève du mythe et dont la fonction est de donner des origines au présent », selon Dominique Borne ? Non. Si, jusqu’à la décennie 1950, pour « instituer la République et la patrie », ils ont pu se muer en moyens d’apprentissage, par-delà les leçons de morale et les récits de légende, l’enseignement secondaire actuel « échappe à la tentation du héros ». Car, « à partir des années 1960, le génocide des juifs […] devient un passage obligé de l’enseignement », ce « changement de paradigme [étant] aussi contemporain de l’irruption de la mémoire dans la réflexion sur l’histoire » : « alors ce sont […] les Arméniens, les descendants d’esclaves, les fils et petits-fils des colonisés qui frappent à la porte de l’histoire », autant de « débordements de la mémoire » qui posent la question de la disparition du « roman national ».

On le voit, les propositions accrochées et imprimées par la BnF, malgré quelques redondances ponctuelles ou glissements notionnels — le grand homme, le patriote ou le génie ne sont pas nécessairement des héros —, constituent une authentique réussite. Non seulement ce parcours offre d’appréhender les « caractéristiques et […] mutations essentielles de l’héroïsme » et, dépassant la posture du héros et de son « éventuelle imposture », de « comprendre ce qui s’efface et ce qui s’écrit entre son geste et sa geste », mais il interroge les « ambiguïtés » et « amalgames » comme « l’étrécissement » que portent le mot et ses sens dans notre civilisation et, partant, les usages de la mémoire et de l’écriture de l’Histoire.

Notes :

[1] Odile Faliu et Marc Tourret (dir.), Héros d’Achille à Zidane, Paris, BnF, 2007, 240 p. et 160 ill. coul., 39 €.

[2] Certaines pièces n’ont par conséquent pas été reproduites dans l’ouvrage. Signalons au passage, outre un index des noms cités et une bibliographie bienvenus, la finesse et l’érudition des notices comme la qualité de la mise en espace des accrochages.

Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670