Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

68/86 : un grand retournement ? Cerisy dans la vie intellectuelle française

Coordination : Laurent Jeanpierre et Laurent Martin

Théorie et politique à Cerisy (1968-1986)

François Cusset
Résumé :

En passant en revue les décades de Cerisy les plus significatives entre 1968 et 1986, il s'agit d'analyser le rapport qui s'y joue entre la (...)

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Je voudrais partir d’une hypothèse mal dégrossie sur la nature de l’immédiat après-68 français, dont la clé serait à trouver dans la sacralisation (ou la fétichisation) croisée de l’objet-théorie et de l’objet-politique, dans une promiscuité inédite de ces deux entités pourtant peu commensurables (un champ de pratique et une logique de savoir, un rapport de force et un mode de production discursive) : deux entités dont le rapport, ou le non-rapport, est au cœur de l’effervescence de ces temps-là. Dès lors, il s’agit de voir dans quelle mesure les décades de Cerisy sur plus de quinze ans éclairent ou mettent en scène ce rapport problématique, ou ce désir de rapport, ou encore les limites opératoires d’un tel rapport. Et de voir comment se sont déplacées, à ce moment précis, les coordonnées d’un tel rapport. Car c’est là que Cerisy, dans sa distance même à l’air du temps intellectuel et aux bruits d’époque, fait voir un kehre, un basculement [1] , d’atmosphère idéologique aussi bien que de paradigme, non pas le passage trop net (lequel est inévitablement rétrospectif) d’un horizon ou d’une epistémé vers un(e) autre, mais un foisonnement intellectuel sans précédent au creux duquel un glissement décisif s’opère : quelque chose d’imperceptible mais de crucial comme le passage du souffle critique juste sous son niveau d’étiage. Car on observe aussi une certaine continuité de contenu, beaucoup des concepts discutés restant les mêmes d’une décennie à l’autre, et le changement, s’il y en a un, n’étant pas un changement de signifiant régulateur, comme on le croit souvent : en gros, si l’on s’en tient par exemple au champ de la théorie politique, on ne passe pas de la révolution à la démocratie, mais de la révolution sociale à la révolution conservatrice [2] , ou à celle du marché. Le changement, dès lors, relève plutôt de l’apparition (ou de la réapparition) d’un fantasme technocratique ou gestionnaire au cœur des humanités et des sciences sociales. Or, tout cela se trouve à la fois déplacé, assourdi par l’effet de « refuge » de Cerisy (et par la singularité de ses rituels comme de ses réseaux, qui faisaient dire à Jacques-Alain Miller, à la décade « Barthes » de 1977 : « quand on s’exprime ici, il est très sensible que c’est Cerisy qui parle par votre bouche [3]  »), et en même temps il se trouve déployé plus subtilement, plus complètement, plus puissamment que dans d’autres institutions ou d’autres régimes de discours, à l’autre bout du spectre en ce sens par rapport à la presse grand public, qui est alors la caisse de résonance la plus bruyante (fût-elle la plus creuse) de ces basculements d’époque [4] . On peut voir ainsi, par le prisme de Cerisy, le caractère factice ou rhétorique de certain « tournant », ou l’erreur d’interprétation qui consisterait à le réduire à ces polarités notionnelles justement promues à ce moment-là en régime de vérité, dualismes trop rapides qui signalent moins la vérité de l’époque que son arrière-plan idéologique : engagement/repli (ou monde vécu vs homo academicus), mono- contre inter-discipline, et surtout audace du nouveau contre conservation de la tradition. Car de ce dernier point de vue également, cette quinzaine d’étés à Cerisy est parfaitement duplice, merveilleusement clivée, avec d’un côté Tel Quel, les nietzschéens, les marxistes les moins orthodoxes, ou la déconstruction derridienne, et de l’autre les objets récurrents obligés que sont « Aristote » en 1972, « René Guénon et la pensée traditionnelle » en 1973, « Alain ou Gabriel Marcel » toujours en 1973, « Diderot » en 1983, etc. Et c’est aussi que les plus riches, les plus mémorables des décades de ces quinze ans sont aussi les plus ambivalentes du point de vue de ces mêmes polarités.

C’est donc de l’ébauche d’une cartographie synchronique qu’il s’agit, en même temps que d’une attention vigilante aux inflexions diachroniques (et aux évolutions convergentes). À partir de là, je me propose de passer en revue quatre figures de ce rapport théorie-politique tel qu’il se fait jour à Cerisy, quatre combinaisons de ces deux pôles en partie fantasmés, quatre positions distinctes en somme, au sens de la topologie algébrique aussi bien qu’au sens plus grivois que popularisent à la même époque les tout premiers manuels pratiques d’épanouissement sexuel…

La théorie = la politique. Quelle convergence pour quelle intensité ?

Soit une identité par contiguïté, réversibilité, entrelacs, et non par absorption et hiérarchie comme dans le récit autosuffisant d’une théorie du politique, moyennant un vieux gérondif intellectualiste et dominateur dont se méfie cette époque de transition… On reconnaît là un ancien théorème de l’avant-garde, littéraire et philosophique, au regard duquel apparaissent au fil de ces décades de Cerisy des continuités autant que des discontinuités.

Si Tel Quel et le post-structuralisme n’appartiennent pas à la même région du champ intellectuel, on peut traiter ici ensemble, pour leur audace et leur effervescence équivalentes, l’avant-gardisme théorico-littéraire et les philosophies intensives, qui composent ensemble ce moment d’enfièvrement théorique sans précédent (1966-1977), sans compter qu’ils sont tous deux à égale distance de l’université, des savoirs experts et du débat grand public. La date inaugurale, ici, est la décade « Les Chemins actuels de la critique » en 1966, écho et approfondissement de la controverse parisienne du moment, Raymond Picard ayant publié six mois plus tôt son pamphlet contre Roland Barthes Nouvelle critique nouvelle imposture [5] . Cette décade inaugure, en outre, les publications de Cerisy en poche dans la collection UGE-10/18.

Au-delà de la théorie littéraire, Cerisy à sa façon témoigne à ce moment-là du glissement imperceptible mais décisif du structuralisme au post-structuralisme, ou du paradigme structural transdisciplinaire à la philosophie de la vie et des flux. Un glissement qu’accéléra alors le bouillonnent théorique et culturel de l’immédiat après-Mai, et dont la seule manifestation explicite a peut-être eu lieu, elle aussi en 1966, non pas à Cerisy mais au fameux colloque de l’université Johns Hopkins organisé par Eugenio Donato, Richard Macksey et René Girard, qui sous prétexte de présenter aux Américains les théories européennes de la structure et leurs effets dans les sciences humaines, a surtout été l’occasion de quelques communications mémorables (notamment celles de Jacques Derrida et de Roland Barthes) critiquant frontalement la pensée « structuro-centrée » [6] .

De ce point de vue, la décade de 1972 « Nietzsche aujourd’hui ? » constitue un point d’orgue, moment de convergence inouï et pointe avancée d’un courant lâche et finalement assez hétérogène, lequel n’aura peut-être jamais été aussi proche de l’effet de groupe qu’en ce mois de juillet dans la campagne normande (n’était l’absence de Michel Foucault) : sont présents en effet Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Jacques Derrida, Pierre Klossowski, Jean-Luc Nancy et quelques autres du même pedigree, pour des interventions et des débats dont le ton et les termes n’auront peut-être jamais été aussi singuliers, ni aussi radicaux, dans le cadre d’une décade philosophique. Le colloque s’annonce ainsi, dans un langage d’époque, comme la « mise en question radicale de tout humanisme, même révolutionnaire, qui ne serait d’abord béance et parodie », et Bernard Pautrat l’introduit en disant préférer « parler de ce qui (lui) fait plaisir : en l’occurrence, d’un trou et d’une tête », tandis que la teneur des discussions, aussi loin de l’exégèse que du « débat » posé, évoque ce bref moment historique où la théorie revendiqua (comme le résumait Barthes dans un entretien de 1970 pour la revue TXT) « un certain discontinu, une nature fragmentaire de l’exposition, (comme) des énonciations de type aphoristique ou poétique, (tout un) combat pour fissurer la symbolique occidentale [7]  », et contourner, en tout cas, la pensée délibérative linéaire et rationnelle. Mais de façon plus significative, cette décade, dans ses tiraillements et ses différends (notamment entre Derrida et Deleuze), signalait une double postulation contradictoire de ce moment poststructuraliste entre la tentation du texte et l’impératif de l’expérience, en l’occurrence entre un Nietzsche littérarisé, poétisé, modalisé et un Nietzsche social ou collectif assez contre-intuitif mais tiré avec une certaine force jusque vers Marx, par exemple par Pierre Klossowski : d’un côté, en effet, c’est la surenchère intensive de type existentiel, l’invocation des affects, du « philosophe-artiste », de Zarathoustra mais aussi de John Cage ou de Jean-Luc Godard (Lyotard s’autorisant même une entrée en matière provocante : « Les murs de ce château ce sont les murs du musée, l’affaiblissement des intensités, le privilège d’exterritorialité des concepts, la mise au frigidaire… », avant de conclure en parlant des « hommes de surcroît », artistes pop ou hippies : « Il y a plus d’intensité et moins d’intention dans une heure de leur vie que dans 300 000 mots d’un philosophe professionnel »), et de l’autre côté, c’est Nietzsche en tant que métamorphose avant tout du discours philosophique, Niezsche philologue, Niezsche cousin de Victor Hugo, Niezsche grammairien du nihilisme, Niezsche méthode de lecture et styliste absolu, selon la dérive prodigieuse de Derrida qui, sous prétexte de traiter des « styles de Nietzsche », explorera en fait la femme, l’hymen, la grossesse (y compris en Nietzsche) au fil d’une conférence plus qu’atypique qui donnera son livre Éperons [8] – Nietzsche « sans hors-texte » en quelque sorte, dans la logique du même Derrida, auquel Deleuze répondit à cette occasion que « pour (lui), un texte n’est qu’un petit rouage dans une machine extra-textuelle »…

Sauf peut-être la rencontre plus empirique de 1976, mais très foucaldienne, sur Le Pouvoir médical, cet étrange événement de juillet 1972 (avec ses deux volumes vite épuisés chez 10/18) n’aura de suite ni à Cerisy ni ailleurs, signe peut-être aussi des limites de ces débats voués à déconstruire le principe même du débat – un type de paradoxe qui fera enrager le dernier jour un auditeur incrédule, qui se mit à insulter tous les intervenants, d’après la légende.

Quant à l’audace des colloques littéraires proprement dits, on est ici dans la continuité des mêmes avant-gardes esthétiques et littéraires anti-canoniques, ou canoniques inversées, de la décennie précédente : on a le bi-face « Artaud/Bataille » organisé par l’équipe de Tel Quel (1972), une décade sur Duchamp, une fameuse sur Francis Ponge (venu expliquer au tableau son « rapport à l’objet »), l’inévitable décade « Nouveau Roman : hier, aujourd’hui » (1971), ou même « Le Baroque » monté en 1976 par Jean-Marie Benoist et vécu par l’envoyé des Nouvelles littéraires comme une « grande fête structuraliste » où se catapultent des tirades encore académiques sur Le Bernin ou la poésie Renaissance et les formules alors en vogue sur « l’économie du manque, la dérive du texte, (…) le système des leurres et des simulacres », ou encore la décade plus intime, plus théorique aussi, consacrée l’année suivante à Roland Barthes en sa présence (« Prétexte : Roland Barthes » en 1977). Quant au pendant du « Nietzsche » de 1972 dans le champ littéraire, ce serait sans doute l’emblématique « Changement de forme : révolution, langage » de juillet 1973 : convergente quasi surréaliste, en tout cas nettement expérimentale, de poètes oulipiens, de praticiens de la poésie orale, du collectif Change mais aussi, au nom d’une théorie à constituer du « transformationnisme » généralisé, des spécialistes du cerveau venus du MIT (Massachussets Institute of Technology) et des membres du Groupe de recherche français sur le système nerveux central… La littérature pour changer la vie, en somme, comme la philosophie façon Nietzsche dans sa version 1972 n’était plus elle-même que vie changeante, spirale même de la vie : deux décades parallèles en ceci, par conséquent, que la porosité de Cerisy y fut plus grande qu’à l’ordinaire, peut-être plus que jamais, aux mondes vécus et aux bruits du dehors, y compris à ceux que diffusaient alors le pavé parisien et les cafés de la rive gauche.

En même temps, on assiste au fil des années, à même Cerisy, à une certaine reterritorialisation de la théorie, y compris sur son territoire d’origine (la théorie littéraire) : avec des décades « méta-textuelles » ou résolument textualistes comme « Le Texte (à effets) de théorie » en 1978, ou « Comment écrire la théorie ? » monté par Jean Ricardou en 1984 ; on voit en tout cas se multiplier, autour du signifiant « théorie », les signes épars de sa dépolitisation, ou bien d’une moindre invocation de la théorie en acte, de ses performatifs, de ce ferment politique qui serait toujours-déjà à l’œuvre dans la théorie. La rencontre la plus significative à ce titre, et pour conclure ce premier point, est peut-être la décade « Sade : écrire la crise » de 1981, riche de ses approches multiples (de la démographie à la diététique) mais autrement sage que ce que Sade véhiculait, inspirait, déconstruisait par son seul nom dans des rencontres équivalentes des années 1950-1960 (ou même dans les procès de l’époque) : Philippe Roger introduit la décade en notant, sur le mode de l’autodérision, que « d’un château l’autre » celui de Cerisy en leur présence est nettement moins sulfureux que ceux du Divin Marquis, avant que ne se succèdent des interventions de Chantal Thomas, Michel Delon ou Béatrice Didier (pour citer quelques dix-huitiémistes irréprochables), un hommage constant à « la lecture contre la mimésis » et toujours le constat, même si l’on cite encore ici ou là les sadologues moins sages Artaud ou Klossowski, que Sade pour de bon est désormais canonique et dûment accessible à tous [9] .

La politique dé-théorisée, dés-utopisée, dé-socialisée : de la critique sociale à la société post-critique ?

C’est d’abord, comme partout, l’éloignement des politiques révolutionnaires, entre les derniers feux du marxisme, à la fois anthologiques et « hantologiques » (pour paraphraser le Derrida des Spectres de Marx [10] ), et le biais anti-marxiste revendiqué de décades pourtant a priori peu politiques.

Pour ce long crépuscule du marxisme intellectuel français, on peut citer la décade de 1967 à l’occasion du centenaire de la première édition du Capital (avec François Châtelet, et les althusseriens Pierre Macherey et Étienne Balibar…), la rencontre « Marx et la sociologie » en 1968, ou la même année l’approche frontalement critique d’un objet qui sera bientôt sacral dans le champ politique (« Les Droits de l’homme à l’épreuve », moyennant une défiance d’ensemble qu’on va bientôt oublier face à ce que Foucault nommait « l’idéalisme de la loi »), et encore en 1979 (trois mois avant le suicide de Nikos Poulantzas…) « Dialectique et sciences humaines : Lukacs, Goldmann », moyennant dans chaque cas un effet d’académisation ou d’assourdissement de la critique sociale – comme c’est bien entendu le cas dans toute institution de savoir à cette époque, et pas seulement à Cerisy.

Quant au second point, et dans la mesure où Cerisy, malgré sa juste distance aux bruits d’époque (et à la vogue antitotalitaire médiatisée de la fin des années 1970), peut témoigner à sa manière de l’antimarxisme virulent du tournant des années 1980, on peut citer par exemple la décade de 1981 sur « Karl Popper et la science aujourd’hui » (premier colloque sur Popper en France, qui se veut un hommage à « l’idéal de la rationalité critique »), au fil de laquelle plusieurs interventions décryptent dans l’œuvre du philosophe des sciences autrichien « les fondements philosophiques d’une critique profonde du marxisme » (les mots sont ceux de Christian Delacampagne) et une réhabilitation rationnelle du libéralisme ou de la social-démocratie, selon les versions [11] . Et on peut mentionner aussi le biais anticommuniste plus attendu de la décade orwellienne « 1984 et la contre-utopie moderne » (bien sûr en 1984). Mais tout cela est alors à Cerisy nettement moins spectaculaire, moins outrancier qu’ailleurs.

Entre les deux, entre marxisme pré-muséifié et antimarxisme comme caution morale, on trouve en 1975 la décade plutôt hybride proposée par Maurice de Gandillac sur « Le Discours utopique » : cet ensemble hétéroclite, de Thomas More à André Breton, et de l’imaginaire féministe aux mythes francs-maçons, est traversé par un clivage plus net qu’avant entre les dimensions narrative ou d’anticipation par simulation du discours utopique et le vieux fond anti-utopique de la critique sociale et de l’action militante effectives – soit la critique marxiste classique de l’utopie comme infantilisme ou « fausse conscience ». Mais c’est aussi le rappel (notamment par Jacques Rancière) du rôle involontaire du socialisme utopique dans la réinvention et l’anticipation du capitalisme français – sur fond de néo-utopisme technocratique, l’idéal de la révolution sociale cédant en effet la place, en ce milieu des années 1970, aux discours enchanteurs sur l’électronique, l’informatique et les autres ressources technologiques qui permettraient à la France de reprendre en main son destin (c’est alors l’argument du rapport Nora-Minc de 1978 sur « l’informatisation de la société française » qui accouchera du projet Minitel, soit une techno-utopie étatique d’un genre alors nouveau [12] ).

Au-delà d’une telle réévaluation du motif utopique, la seconde moitié des années 1970 voit se prolonger, à Cerisy et bien au-delà, l’intérêt des années précédentes pour les mêmes objets théoriques (l’arbitraire du signe, la généalogie de l’individualisme, l’autonomie du mouvement social…) mais moyennant une inflexion décisive qu’on pourrait appeler post-critique : désinvestissement pratique ou existentiel et approfondissement positiviste ou scientifique, notamment par l’accent mis sur l’archive et/ou les données empiriques. C’est le cas en juillet 1977 avec l’étonnante décade « Archéologie du signe », qui porte sur les théories du langage et de la signification au fil du premier millénaire, de Saint-Augustin à Guillaume d’Ockham, et qui se justifie d’emblée par la nécessité de réhistoriciser et de réencadrer anthropologiquement la sémiologie triomphante (et sa critique tout aussi triomphante) des années 1960-1975. D’Alain de Libéra à François Récanati et Howard Bloch, ou même l’éditeur du Robert Alain Rey, on regrette « l’occultation du legs intellectuel du passé » qui se produisit lorsque la linguistique se voulut « science exacte », car, selon tous les médiévistes réunis à Cerisy cet été-là, cette « conscience métalangagière formelle » dont les fils spirituels de Saussure se sont voulus les pionniers n’aurait, en fait, pas connu d’époque aussi riche que pendant ces mille ans d’histoire occidentale qu’on persiste à nommer « moyen-âge [13]  ». Quant à la décade, plus académique encore, consacrée deux ans plus tard à « Individualisme et autobiographie en Occident », elle s’intéresse moins à la relativité culturelle et historique du sujet individuel, dans une perspective foucaldienne ou para-marxiste, qu’au « désir d’autobiographie » et à la diversité très ancienne des « écritures de soi [14]  » — on se penche sur la « poétique » de l’aveu psychanalytique, les histoires de vie en ethnographie ou les genres variés du récit de soi, dans un contexte qui est alors celui de l’explosion de l’autobiographie et du récit à la première personne dans la France du tournant des années 1980, avec les voies ouvertes par les premiers travaux de Philippe Lejeune, présent cette semaine-là à Cerisy [15] .

Et surtout, la même année 1979, c’est la déclinaison à Cerisy du grand axe théorique de la deuxième gauche, ces « mouvements sociaux » avec leur pluriel irréductible qui témoigneraient de l’initiative de la « société civile » contre la sclérose de l’État, et que les porte-drapeaux intellectuels de cette gauche anti-jacobine (Pierre Rosanvallon, Jacques Julliard, Michel Wiewiorka, et surtout Alain Touraine, maître d’œuvre de cette décade-ci [16] ) s’en vont alors décrypter auprès des commissions de la CFDT, aux colloques du PS, aux premiers séminaires de l’EHESS et, donc, à Cerisy. Ce courant intellectuel issu du socialisme autogestionnaire prône désormais une approche moins « critique » ou normative et plus « pratique » ou dialogique : ce sont les formules chères à Touraine de « l’intervention sociologique » et de la « sociologie permanente », pour se contenter « d’aider les acteurs à mieux comprendre et à mieux orienter leur action », et pour en finir avec « le rapport de domination de l’analyste sur l’acteur », comme avec un certain surmoi jacobin si français (Touraine, débattant lors de cette décade avec des membres du MLF, estime même que la domination masculine serait de nature non pas « sociale » mais « étatique »…) [17] . La théorie critique cède ainsi la place, de la sociologie à l’épistémologie, à un certain réenchantement utilitariste des sciences sociales.

Quant à la discipline philosophique, elle aligne les décades thématiques classiques ou plus pointues qu’autrefois, s’éloignant des enthousiasmes critiques et de la fièvre marxo-nietzschéenne pour rejoindre les régions plus délaissées du cognitivisme logique ou de la rhétorique antique, à un rythme accéléré au cours des années 1980 : après la riche décade de 1984 sur Wittgenstein, ce sont « Approches de la cognition » ou encore « Argumentation et signification » pour 1987, « Théories de la communication » et « Nouvelles voies de l’objectivité » en 1988, et les deux décades novatrices de Barbara Cassin sur la sophistique antique.

Pour conclure ce second point, on peut évoquer la décade de 1984 sur Gregory Bateson et Palo Alto, coordonnée par Yves Winkin. Car on convient alors, à l’occasion d’un rare débat critique sur les rapports entre critique sociale et pensée cybernétique, que les spécialistes du paradoxe systémique ou du fameux double bind sont bien « mal à l’aise face à la question du pouvoir et de l’action », et Serge Proulx, qui loue la théorie batesonienne de l’immanence du pouvoir contre le monolithe marxiste de la « domination », se demande assez prophétiquement si ce courant de pensée tellement fécond ne « risque (pas) de se faire avoir par ceux qui dominent maintenant ». Mais déjà, le Bateson célébré en 1984 à Cerisy n’est plus seulement la référence subversive qu’il fut pour Deleuze ou l’anti-Psychiatrie ; il est aussi, comme l’indique une communication, le Bateson « de la complexité », selon le mot alors mis en avant sous toutes ses formes par Edgar Morin et ses émules [18] .

La théorie post-politique (ou supposée telle) : le néo-encyclopédisme cybernétique

Si les deux tendances précédentes ne brillaient ni par leur cohérence d’ensemble ni par le grand nombre des décades les attestant, il s’agit cette fois du phénomène le plus flagrant de la quinzaine d’années qui nous intéressent : la constellation de rencontres, de thèmes et d’intervenants la plus homogène et la plus spectaculaire, notamment parce qu’elle rompt ostensiblement avec le mélange de théorie critique et d’avant-gardisme littéraire caractéristique des années « intensives » (1960-1975). Sur une douzaine d’années, le nouvel ensemble en question renvoie à un grand nombre de décades variées (au moins une douzaine parmi celles qui donnèrent lieu à publication) mais qui ont toutes pour triple trait commun : 1) le lien de type technocratique établi entre un tel travail théorique et celui des grandes institutions publiques ou privées qu’il pourrait venir éclairer (le cas type étant peut-être ici celui de la décade de 1985 sur « Crise de l’urbain, futur de la ville » venue clore deux ans de séminaires organisés sur ce sujet par la direction de la RATP, qui visait, dans les termes de son directeur-général adjoint, à instaurer « un dialogue approfondi et une collaboration durable entre responsables de l’aménagement et des transports et chercheurs en sciences de l’homme et de la société ») ; 2) la convergence des sciences exactes et des humanités, ou un entrecroisement inédit des deux présenté cette fois comme la dernière chance d’accès à un savoir exhaustif, et la seule approche valide, parce qu’authentiquement interdisciplinaire, de la « complexité » contemporaine ; et 3) la référence à un corpus d’auteurs et de concepts qu’on peut coiffer sous la rubrique de pensée cybernétique, selon le mot revendiqué après-guerre par les pionniers des théories mathématiques de l’information Norbert Wiener et John von Neumann, un corpus qui va des théories de la communication à celles de la cognition et de l’écologie cognitive mais aussi à la thérapeutique systémique façon Palo Alto [19] . Soit, au total, les éléments d’un néo-encyclopédisme qui se veut à la hauteur des exigences de l’époque, et que ses chefs de file opposent alors constamment, dans une logique progressiste de perfectibilité continue des savoirs, aux approches intensives, critiques ou avant-gardistes précédentes, jugées peu opératoires sinon tout à fait irresponsables.

Dès 1970, l’oulipien François Le Lionnais invite ingénieurs et épistémologues à discuter de « L’Homme devant l’informatique » en des termes englobants, selon lesquels une vision du monde, du cerveau et de la subjectivité serait sur le point de céder la place à une toute autre. En 1970 également, « La Créativité, Art et science » témoigne à la fois du transfert précoce d’une valeur majeure de la contestation des années 1960 vers divers domaines de production de richesses, non seulement l’industrie culturelle mais aussi la recherche scientifique et la vie d’entreprise (selon l’approche par transfert de valeurs systématisée par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel esprit du capitalisme [20] ), et en même temps du glissement de la créativité vers l’inventivité (ou ce que cette décade appelle « l’inventique »), sous l’égide d’un scientisme enjoué et volontiers anti-conformiste. À la clé, une réflexion commune aux sciences et aux arts sur ce qu’est la nouveauté en 1970, contre les « présupposés théologiques et métaphysiques de la créativité ». Cette décade insiste beaucoup, en outre, sur le groupe comme site de la plus grande fécondité créative, dans la lignée de la psychologie alternative américaine et contre le « mythe révolu du génie solitaire ». C’est qu’on est encore en 1970.

Une petite décennie plus tard, les décades sur « La Recherche opérationnelle aujourd’hui » (en 1978), puis sur « La Décision : ses disciplines, ses acteurs » (en 1980), sont plus résolument tournées vers l’application entrepreneuriale directe des mêmes concepts, et plus solidement appuyées sur un réseau technocratique parallèle, les deux décades étant organisées en partenariat avec l’AFCET, l’Association française pour la cybernétique économique et technique. Pour « La Décision », où se côtoient gestionnaires, philosophes, mathématiciens et « systémiciens », les théories de l’auto-organisation en plein essor en France sont invoquées pour éclairer le processus décisionnel, au nom du vieux débat humaniste entre libre-arbitre et conditionnements : c’est l’approche notamment de l’économiste Jacques Lesourne du CNAM et de l’épistémologue Jean-Louis Le Moigne (qui vient de fonder le GRASCE, Groupe de recherche sur l'adaptation, la systémique et la complexité économique), ce dernier utilisant le modèle qu’il appelle « analytico-cybernétique » pour comprendre « la logique profonde de la décision ». Conformément au nouveau dispositif de savoir-pouvoir en train de se mettre alors en place, il ne s’agit pas de fonder « une science de la décision, mais une science de l’aide à la décision », ou comme le résume à Cerisy Michel Crozier, qui dirige alors le Centre de sociologie des organisations : « Quelle aide le sociologue des organisations peut-il apporter au décideur [21]  ? »

Ensuite et surtout, en moins de cinq ans au début des années 1980, ce ne sont pas moins de six décades qui font jouer alors à Cerisy un rôle clé au cœur du nouveau réseau intellectuel et du nouveau modèle de savoir émergeant en France au tournant des années 1980 – avant tout, les trois rencontres autour de René Thom (1982), Ilya Prigogine (1983) puis Henri Atlan (1984), précédées du grand colloque programmatique sur « L’Auto-organisation, de la physique au politique » en juin 1981. Cette dernière, dont l’enthousiasme est dans l’air du temps mais les thèmes nettement décalés, constitue une bien curieuse rencontre dans le contexte national du fameux « état de grâce » mitterrandien, avec une chambre rose foncée et 74 % de Français sondés en juin qui disent soutenir la gauche arrivée au pouvoir. L’atmosphère à Cerisy en ce mois de juin 1981 inspirera directement la création dans les semaines suivantes du CREA (Centre de recherche en épistémologie appliquée), le laboratoire d’épistémologie appliquée de Jean-Pierre Dupuy à Polytechnique, et du Laboratoire de dynamique des réseaux, au CESTA (Centre d’études des systèmes et technologies avancées). Car on évoque aussi bien, lors de cette décade décisive, la communauté savante alternative qu’avait montée Ivan Illich à Cuernavaca au Mexique que les « réseaux d’automates » des années 1940 du biologiste von Neumann, les dernières recherches en immunologie et en intelligence artificielle que l’extension au social du principe « autopoïétique » des neurones du cerveau. On vient y entendre Edgar Morin, René Girard, Henri Atlan, Jean-Louis Le Moigne toujours, et encore le neurobiologiste chilien Francisco Varela, ou le géopolitologue Thierry de Montbrial sur la « stabilité du système mondial », mais aussi Cornélius Castoriadis ou Isabelle Stengers. Quant à Pierre Rosanvallon [22] , qui défend le joyeux chaos de la « galaxie "auto" » (de l’autonomie politique… à l’auto-organisation), et Jean-Pierre Dupuy, qui traite des fondements théoriques du néolibéralisme dans les œuvres de John Rawls et Robert Nozick, ils notent tous les deux, chacun à sa façon, qu’en France le paradigme de l’auto-organisation intéresse moins les libéraux économiques ou les conservateurs, comme aux États-Unis et en Angleterre, que les théoriciens et les praticiens de « l’autogestion » et même de « l’autonomie politique », si radicalement revendiquées quelques années plus tôt – une techno-gauche d’un genre nouveau, à la filiation originale, dont ils proposent en direct la généalogie intellectuelle [23] .

La décade de septembre 1982 sur « Logos et théorie des catastrophes : autour de René Thom », dirigée par Jean Petitot, est encore clivée entre un certain discours normatif de la rétroaction (éloge d’un ordre dynamique s’ajustant toujours aux perturbations du système) et celui plus poétisant des turbulences irréductibles, néorationalisme enchanteur d’un côté et rationalisme plus critique de l’autre, du côté d’Isabelle Stengers, du franc-tireur Gilles Châtelet ou même d’une filiation revendiquée par certains avec le structuralisme et la phénoménologie. La décade de 1983 « Temps et devenir : à partir de l’œuvre d’Ilya Prigogine » est, elle aussi, tiraillée à sa manière entre la systémique appliquée d’un côté, avec l’usage des concepts de « structures dissipatives » et de « systèmes complexes » en microéconomie (Jacques Lesourne) et en sociologie du travail (Serge Moscovici), et de l’autre une lignée deleuzienne plus diffuse, autour d’Isabelle Stengers et de l’étonnante sortie de Félix Guattari, bien seul de son état cette année-là, qui s’emporte contre ces « monothéismes de l’énergie reconvertis en cultes de l’information ou du signifiant » jusqu’à jouer un rôle moteur dans la « méga-machine du Capitalisme Mondial Intégré [24]  ». La décade de l’année suivante, « Les théories de la complexité : autour de l’œuvre d’Henri Atlan », est un peu plus homogène, les invocations de Garcia Lorca ou de Kandinsky ne changeant rien au nouveau consensus épistémologique sur le rôle de l’aléa dans « la complexité du social », d’un connexionisme généralisé dans « la complexité de la cognition humaine », et de tous les « systèmes désordonnés » dans la complexité même du réel… Une complexité qui semble n’être plus, dès lors, que le chiffre, ou le synonyme, de la vieille ambivalence philosophique entre chaos et déterminisme, ou hasard et nécessité. Mais les divergences et les ambivalences, au sein d’une nébuleuse d’abord hétéroclite, compteront moins désormais que la délimitation des forces en présence et l’exposé programmatique des projets de la nouvelle « science », notamment en 1986 pour la décade d’hommage à Edgar Morin (« Arguments pour une méthode ») et pour celle consacrée la même année, au pluriel, aux « Perspectives systémiques ».

Dépasser l’aporie théorie/politique du côté de la question morale : le tournant éthico-théologique de la philosophie française

Il ne s’agit pas, pour finir, de réduire l’hétérogénéité des décades de Cerisy en rassemblant sous la même rubrique tout ce qui ne rentrerait pas dans les grandes lignes qu’on vient de tracer (reterritorialisation dépolitisante de la théorie et néorationalisme post-critique). Mais plutôt d’interroger, en guise de conclusion, d’autres lignes parallèles, aussi variées que les décades de cette époque sur Jacques Derrida, Jean-François Lyotard et René Girard ou qu’un certain biais civilisationnel sur l’Europe (« La Renaissance de l’Europe » dès 1969) et dans les décades littéraires monographiques (comme sur Boris Pasternak en 1975, ou sur Soljenitsyne dès 1973, avant l’événement L’Archipel du Goulag et résolument « hors de toute récupération idéologique ou politique ») – mais des lignes qui convergent, ou se recoupent, autour de la vieille interrogation philosophique du juste, du jugement, de la justice, laquelle ferait ainsi, au tournant des années 1980, non pas exactement retour mais une percée soudaine dans des œuvres et sur des terrains qui l’avaient longtemps exclue.

C’est en tout cas dans cette perspective qu’on peut relire la première des quatre décades organisées sur et en présence de Jacques Derrida, « Les fins de l’homme », en juillet 1980. Car s’il s’agit bien d’y étudier un certain « retrait du politique » propre à Derrida, ou de montrer comment il s’essaie à « l’inscription d’une toute autre politique » : au moment où ses fidèles Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe sont en train de jeter les bases, rue d’Ulm, d’un éphémère Centre de recherches philosophiques sur le politique, la « déconstruction du politique » s’y justifie cette fois au nom de la grande énigme de « la justice » et contre les « intimidations » théoriques du marxisme dominant [25] . On se souvient même, loin des laïus plus complices de Jean-François Lyotard, Sarah Kofman ou Louis Marin, de l’interpellation frontale de Derrida par Luc Ferry et Alain Renaut, dans les termes exacts qui seront cinq ans plus tard ceux de leur pamphlet best-seller La pensée 68 [26]  : ils demandent à l’auteur de Glas de justifier ce qu’ils appellent sa pratique de la « non-communication », ou d’éclairer ce qu’il nomme chez Heidegger « une autre cohérence », s’inquiétant plus largement de ce que peut devenir « la question de l’éthique après Heidegger », lequel l’aurait « expulsée de la philosophie » — un tribunal au réquisitoire un peu court mais qui se trouve être ici involontairement prophétique, au seuil d’une décennie où le Derrida de De la grammatologie écrira surtout, dorénavant, à partir de l’idée qu’un seul « indéconstructible » résisterait à la déconstruction : « la justice » [27] .

Curieuse décade « Lyotard », ensuite, que cette belle rencontre de 1982 sur « Comment juger ? » (cinq communications sur les quarante-trois du colloque étant ensuite publiées chez Minuit sous le titre, kantien par l’absurde, de La faculté de juger) : une petite demi-douzaine d’années après le Lyotard d’Économie libidinale et des Dispositifs pulsionnels, on déploie cette fois pour célébrer son travail tout un questionnement sur « le juste, la justesse, la justice », ou « comment juger quand la loi manque ? », car au-delà du juridique et du normatif, c’est « la force de juger (…) (qui) serait peut-être toute l’énergie du philosophe, sa faiblesse invincible [28]  »… Mais ici encore, le changement d’ère intellectuelle ou d’air du temps philosophique, même s’ils ont leur rôle, sont moins décisifs que l’évolution même d’une œuvre, sa réorientation plus ou moins soudaine. Et on peut même remarquer, dans un tout autre genre, les grands axes de la décade sur René Girard (« Violence et vérité », en juin 1983) : à côté de curiosités comme les réflexions d’Élie Bernard-Weil sur « théologie et systémique » ou de l’économiste de la régulation André Orléan sur « monnaie et spéculation mimétique », il flotte une atmosphère de réconciliation morale et de mobilisation éthique dans cet hommage international aux philosophies « du sacrifice », aux anthropologies du désir et à une religion « sans Église », trois formes de pensée qu’incarnerait à lui seul le chrétien plus qu’atypique René Girard [29] .

Il n’est pas jusqu’à la très emblématique décade de juillet 1986 « Penser le sujet aujourd’hui », en forme de clôture d’un cycle historique et de couronnement d’une époque, qui ne soit portée à son tour par le souffle d’une exigence éthique, ou plus trivialement, d’une diatribe morale : en l’occurrence celle d’écarter les irresponsabilités supposées de « l’anti-humanisme » (dans les communications d’Alain Renaut ou de Raymond Boudon) et, plus largement, de renouveler la « pensée du sujet » en évitant les deux écueils que seraient ici ceux du « volontarisme » des tables rases et, à l’inverse, de la « crispation » restauratrice – même quand on ne les évite pas toujours [30] . Cet usage de la prétérition, pour mieux déployer les gestes restaurateurs ou naïvement régressifs qu’on dit pourtant vouloir éviter, signale peut-être mieux qu’aucun autre la fin d’une certaine positivité critique et la remoralisation du débat d’idées en tant qu’indices objectifs, à Cerisy comme ailleurs, d’un brusque changement d’époque.

Dans l’hétérogénéité des réseaux et des discours de Cerisy – où l'inventaire qui précède n'a pas mentionné d'autres références majeures, plus ou moins spectrales, de Lacan à Genette... –, une seule ligne dominante de philosophie éthique ou de remoralisation du débat intellectuel demeure bien sûr difficile à détecter [31]  ; mais une telle inflexion morale, dans le ton ou les thèmes, les auteurs de référence ou l’atmosphère générale, n’en reste pas moins à mettre au compte des sorties de la phase critique, ou des fuites nouvelles du politique (dans sa définition radicale des années 68). Comme si le rappel à l’ordre éthique visait aussi, et surtout, à délégitimer pour de bon la fusion dangereuse, quelques années durant, et jusqu’au cœur du programme de Cerisy, du théorique et du politique.

Pour citer cet article : François Cusset, « Théorie et politique à Cerisy (1968-1986) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 20, mai-août 2013 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Parmi la littérature profuse sur ce "changement d'époque", qu'on date le plus souvent du tournant des années 1980, je me permets de renvoyer à mon essai La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980 (Paris, La Découverte, 2006) et au dernier chapitre de mon French Theory (Paris, La Découverte, 2003).

[2] Le terme, déjà utilisé par la droite allemande anti-progressiste dans l'Allemagne de Weimar, a connu son heure de gloire chez les intellectuels et les conseillers gravitant au début des années 1980 autour de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, pour désigner la rupture à accomplir avec l'État-providence, l'économie mixte et le social-libéralisme. Il fut ensuite popularisé par divers essayistes (voir par exemple Guy Sorman, La révolution conservatrice américaine, Paris, Fayard, 1983).

[3] La plupart des colloques de Cerisy qui ont eu lieu pendant la période concernée par cet article ayant été publiés ensuite aux éditions 10/18 (dans la collection « Publications du centre culturel de Cerisy-la-Salle » créée par UGE chez 10/18), les citations de ces colloques ne feront l'objet d'une note que lorsqu'ils auront été publiés ailleurs, comme c'est le cas de la décade « Barthes » : Prétexte : Roland Barthes, sous la direction d'Antoine Compagnon, Paris, Christian Bourgois, 2003.

[4] Pour s'en tenir à la France des années 1980, les médias dominants relaient avec un zèle inédit, de manchette en éditorial, les mots d'ordre avancés par les idéologues et les politiques, en parlant dès 1984 de « fin de l'État-providence », à partir de 1985 de « fin des idéologies », et en 1989-1990 de la révolution « terminée » (selon la formule de l'historien François Furet) et de la « fin de l'histoire » (antienne de l'Américain Francis Fukuyama).

[5] Raymond Picard répondait dans ce pamphlet (Paris, Pauvert, 1965) aux thèses anti-thématiques et anti-biographiques esquissées par Barthes dans son Sur Racine (Paris, Seuil, 1963), à quoi celui-ci répliquera plus longuement dans Critique et vérité (Paris, Seuil, 1966) : c'est la querelle, fameuse, de la nouvelle critique.

[6] Eugenio Donato et Richard Macksey (dir.), The Structuralist Controversy: The Languages of Criticism and the Sciences of Man, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2007 [1970]

[7] Roland Barthes, « Sur la théorie », dans Œuvres complètes, vol. 2, Paris, Seuil, 1994, p. 1031-1036.

[8] Jacques Derrida, Éperons. Les styles de Nietzsche, Paris, Champs / Flammarion, 2010 [1973].

[9] Robert Mauzi et Philippe Roger (dir.), Sade : écrire la crise, Paris, Belfond, 1983.

[10] Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993.

[11] Renée Bouveresse (dir.), Karl Popper et la science aujourd’hui, Paris, Aubier, 1989.

[12] Simon Nora et Alain Minc, L'informatisation de la société française. Rapport au président de la République, Paris, La Documentation française, 1978.

[13] Lucie Brind'Amour et Eugene Vance (dir.), Archéologie du signe, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1983.

[14] Claudette Dehlez-Sarlet et Maurizio Catani (dir.), Individualisme et autobiographie en Occident, Bruxelles, Éditions de l'université de Bruxelles, 1983.

[15] Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996 [1975] et Je est un autre : l'autobiographie de la littérature aux médias, Paris, Seuil, 1980.

[16] Ses essais de cette époque-là sont emblématiques : Mort d'une gauche, Paris, Galilée, 1979, et L'après-socialisme, Paris, Grasset, 1980.

[17] Alain Touraine (dir.), Mouvements sociaux d'aujourd'hui : acteurs et analyses, Paris, Éditions ouvrières, 1982.

[18] Yves Winkin (dir.), Bateson : premier état d'un héritage, Paris, Seuil, 1988.

[19] Pour une synthèse récente, complète mais parfois biaisée, sur ce courant de pensées hétéroclite, voir Céline Lafontaine, L'Empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine, Paris, Seuil, 2004.

[20] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1999.

[21] Bernard Roy (dir.), La Décision, ses disciplines, ses acteurs, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1983.

[22] Alors intellectuel organique de la CFDT, Pierre Rosanvallon redéfinit l'autogestion, chère aux années 68, comme le projet non de « collectiviser la production » mais de « désétatiser la société » (L'Âge de l'autogestion, Paris, Seuil, 1976, avec une nouvelle édition significativement remaniée en 1980).

[23] Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy (dir.), L'auto-organisation, de la physique au politique, Paris, Seuil, 1982.

[24] Jean-Pierre Brans, Isabelle Stengers et Philippe Vincke (dir.), Temps et devenir : à partir de l'œuvre d'Ilya Prigogine, Paris, Patino, 1988.

[25] Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy (dir.), Les Fins de l'homme. À partir du travail de Jacques Derrida, Paris, Galilée, 1981.

[26] Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68, Paris, Gallimard, coll. « Folio / Essais », 1988 [1986].

[27] Au fil de la douzaine d'années qui séparent La Carte postale (1980) de Spectres de Marx (1993), la question de la justice comme "indéconstructible" émerge graduellement dans l'œuvre de Derrida, dans les marges et les incises, et au cours de conférences données aux États-Unis (notamment dans des Law Schools).

[28] Michel Énaudeau et Jean-Loup Thébaud (dir.), La Faculté de juger, Paris, Minuit, 1985.

[29] Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy (dir.), Violence et vérité. Autour de René Girard, Paris, Grasset, 1985.

[30] Élisabeth Guibert-Sledziewski et Jean-Louis Vieillard-Baron (dir.), Penser le sujet aujourd'hui, Paris, Méridiens/Klincksieck, 1988.

[31] Si l'on peut parler d'un « tournant » éthique, c'est en donnant ici à tournant le sens délibérément vague – tonal autant qu'épistémologique, physique autant qu'historique – que lui donne Dominique Janicaud dans Le Tournant théologique de la phénoménologie française (Paris, L'Éclat, 1991).

François Cusset

François Cusset est professeur de civilisation américaine à l'université de Paris Ouest Nanterre. Il est notamment l'auteur de French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis et La Décennie : le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte, 2003 et 2006). Et, plus récemment, d'un premier roman : À l'abri du déclin du monde (P.O.L, 2012).

Mots clefs : politique ; théorie ; utopie ; cybernétique ; morale.

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  • ISSN 1954-3670