Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

68/86 : un grand retournement ? Cerisy dans la vie intellectuelle française

Coordination : Laurent Jeanpierre et Laurent Martin

Les colloques « fantômes » à Cerisy (années 1970 - fin des années 1980) : contraintes et affirmations dans le choix de programmation au sein d’une grande institution culturelle

François Chaubet
Résumé :

Comment une institution culturelle, inscrite dans la durée, fait-elle face aux évolutions du temps et notamment, aux ruptures (...)

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De ce titre à la Edgar Allan Poe, nous allons tenter de tirer une histoire borgésienne : évoquer le réel à travers son abîme, sa virtualité négative. Que peut bien signifier l’échec ou le non-aboutissement d’un colloque sur le cours de l’histoire intellectuelle à un moment donné ?

Mais il paraît nécessaire dans ces quelques mots d’introduction, avant d’aller plus avant dans l’examen de notre histoire spectrale, de dire quelques mots très généraux sur l’entité normande du château de Cerisy-La-Salle. On doit alors souligner, d’une part, qu’il s’agit d’une aventure intellectuelle ancienne, née à Pontigny en 1910 sous les auspices de Paul Desjardins, et reprise en 1947-1952 par sa fille, Anne Heurgon-Desjardins. Aventure collective aussi que de rassembler sur huit ou dix jours des intellectuels et tenter d’élaborer une forme de pensée collective comme l’a magnifiquement évoqué un jour Brecht : « Il pensait dans d’autres têtes ; et dans la sienne d’autres que lui pensaient. C’est cela la vraie pensée. » Cerisy est donc devenu depuis 1952 le siège estival de rencontres intellectuelles, organisées en « décade » thématique, d’ordre littéraire surtout. Cerisy existe matériellement en tant qu’association, peu subventionnée (15 % environ), tributaire dès lors d’un évident impératif d’équilibre financier, recherché en général à travers une programmation d’une raisonnable diversité intellectuelle qui puisse attirer un public diversifié [1] . Sur ce point précis du public, la différence notable entre les Décades de Pontigny (1910-1939) et les Décades de Cerisy (1952-) réside dans l’ouverture considérablement plus marquée de Cerisy au public : d’un côté, nul besoin d’une recommandation pour s’inscrire aux décades normandes, et, de l’autre, multiplication du nombre de décades (une petite dizaine dans les années 1960, puis presque une vingtaine dans les années 1980-2000).

Enfin, un troisième point de présentation nécessaire ici porte sur les personnalités intellectuelles qui dirigèrent Cerisy. Depuis 1947, Anne Heurgon-Desjardins avait repris le flambeau de son père, Paul Desjardins, le fondateur des Décades de Pontigny (1910-1939) [2] . En suivant l’orientation paternelle, elle orienta les colloques dans une voie surtout littéraire et philosophique, parfois politique, avec des thématiques assez classiques dans l’ensemble, mais aussi des choix fort novateurs tels la décade « Heidegger » en 1955 ou la décade « Tel Quel » en 1963. Puis les colloques de 1966 sur « la Nouvelle Critique » et de 1969 sur « l’Enseignement de la littérature » contribuèrent à déporter de plus en plus nettement Cerisy du côté de certaines des recherches intellectuelles les plus avancées de l’époque. Ces orientations furent concomitantes avec la montée d’Édith Heurgon (1942-) dans l’organisation interne de Cerisy, renforcée par la mort de sa mère en 1977. Or Édith Heurgon se trouvait intellectuellement proche des milieux de l’avant-gardisme littéraire et intellectuel du début 1970.

Ainsi l’enjeu pour Cerisy vise à se garder de deux écueils : d’un côté poursuivre l’accompagnement (leur déplacement en fait) des avant-gardes en dépit d’un retournement de tendances après 1975 (au risque financièrement de couler) ; de l’autre, suivre le nouvel air du temps idéologique (au risque de perdre ses convictions). Il s’agira donc ici de mesurer à Cerisy une certaine fatigue intellectuelle perceptible autour de certaines tendances intellectuelles jadis en position dominante, tout autant que le refus d’y céder sans résistance. Si le château normand enregistre bien certains des lieux communs répandus par l’air du temps idéologique sur la fin des avant-gardes, des « grands récits » (Lyotard), il tente de façon originale de les contrarier partiellement.

Déclin des colloques autour des avant-gardes littéraires : l’épuisement d’un paradigme théoricien (la linguistique structurale) et politico-intellectuel (les avant-gardes)

On assiste ainsi à Cerisy à toute une série d’échecs qui concernent des colloques de théorie littéraire, de réflexion sur la notion d’avant-garde artistique ou encore d’évaluation de quelques grands écrivains étrangers, imputables parfois à Cerisy, parfois aux organisateurs du colloque proposé. Dans le premier cas de figure, on peut relever l’échec du projet de colloque « Littérature et Peinture » en 1980 devant lequel Édith Heurgon se montrait alors sceptique :

« […] entreprise redoutable parce que la confrontation que vous souhaitez est si difficile que l’on ne sait pas trop quels directeurs ni quels conférenciers seraient présentement capables de lui permettre une envergure fructueuse [3]  . »

De même, le colloque « L’Écriture, ses formes, son sens » que proposait Georges Coppel en 1981 afin d’examiner la question de l’écriture à partir de la physiologie, de la vision et des fondements mathématiques de la connaissance des structures sera rejeté.

Dans le second cas, on peut enregistrer les échecs du colloque sur « L’avant-garde littéraire » en 1973, projet de Charles Grivel de la revue Manteia ou celui sur la « Genèse du Poème et du Roman », projet de 1978 de Raymonde Debray-Genette et de Jacques Petit.

D’où dans cette fin des années soixante-dix, il résulte l’image un peu brouillée du Cerisy aux yeux de certains habitués des grands colloques du début de la décennie où fleurissait l’ethos avant-gardiste. Ainsi en 1980, l’universitaire Jean-Jacques Thomas, enseignant à Columbia (New York), désireux de monter à Cerisy un projet intitulé « Poétique » s’étonnait que :

« […] depuis quelque temps déjà nos étudiants n’ont plus trouvé de décades susceptibles de les attirer à Cerisy, les thèmes étant trop marginaux ou trop spécialisés. Il y aurait là l’occasion, il me semble, de proposer un travail réunissant des gens aussi différents que Genette, Todorov, Meschonnic, Hruschovski [4]  […] »

L’épitomé de ce relatif épuisement de la veine avant-gardiste est révélé par l’échec du colloque « Quelles avant-gardes ? » organisé par Christian Prigent et Gérard-Georges Lemaire et qui devait se tenir en 1980. Initialement, le colloque devait tenter de proposer un panorama dynamique du phénomène en question comme l’écrivait en 1979 Christian Prigent :

« J’ai pensé qu’il serait peut-être intéressant de consacrer, à Cerisy, un colloque à ce phénomène d’éclatement et de renouvellement des "avant-gardes" auquel on assiste depuis deux ou trois ans du fait de l’extinction du rôle moteur de Tel Quel dans ce domaine […] Il me semble évident que les choses neuves sont d’ores et déjà apparues dans le domaine de la fiction [5] […] »

Ce colloque programmé pour l’été 1980 fut pourtant à deux doigts de se réaliser. Il buta au dernier moment sur le refus de Christian Bourgois [6] d’éditer en 10/18, comme il en avait pris la coutume depuis 1970, les actes de la future discussion. Ce retrait d’un éditeur qui s’était engagé, jusque-là, résolument derrière l’avant-garde littéraire, qui soutenait d’ailleurs la revue TXT animée par Christian Prigent, fut analysé et vécu comme un désastreux et irrémédiable abandon idéologique et financier :

« […] vous savez sans doute que Bourgois cesse de publier TXT, la revue comme la collection. Les raisons en sont complexes, les unes très matérielles, les autres plus subjectives […] ce naufrage insensé me laisse découragé et furieux. Plus concrètement, il est désormais hors de question que les "Actes" du colloque paraissent en 10/18 […] or l’idée même de ce colloque reposait sur l’existence de ces "Actes", de leur diffusion dans un public plus vaste que celui que touchent habituellement les revues et les livres de ceux autour desquels s’organise ce colloque […] un colloque sans publications d’Actes dans de bonnes conditions (je n’en vois guère d’autres que celles qu’offrait 10/18), devant un public étique, avec l’éventualité de nombreuses absences de conférenciers ne se justifie absolument plus, se déroulera dans une ambiance découragée, confortera tout le monde qui jouit de la marginalisation des avant-gardes  [7] . »

Ces échecs relèvent de l’épuisement du paradigme moderniste, dans sa version structuraliste du texte, dont la finalité est purement interne à lui-même quand, ainsi que le formule Foucault :

« L’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la disparition du sujet [8] . »

On connaît les aveux d’un Barthes en 1977 sur son indifférence soudaine à « ne pas être moderne » ou le propos plus violent d’un Pascal Bonitzer, en octobre 1977, dans les Cahiers du Cinéma (« Pourquoi se fait-on tellement chier ? ») et son désir de revenir au narratif et au romanesque. Quand la sémiologie cessa d’être une aventure pour devenir une entreprise « grégaire » et « arrogante » (ou du moins quand cette aventure, pour pouvoir continuer, devait se montrer plus réflexive et se transformer en écriture), quand l’aventure polémique du texte (concept opposé à celui d’œuvre) s’essouffla parce que l’objet historique de l’avant-garde dans les années soixante avait été essentiellement théorique, la revendication d’un retour à l’écriture de l’imaginaire contre l’écriture du texte symbolisa un des changements clés dans l’épistémè des sciences humaines. Plus généralement, l’essoufflement des avant-gardes reflétait la crise de la double croyance, d’une part, en l’espoir d’une secousse généralisée de la société à partir de l’insurrection langagière et, d’autre part, en la conviction d’une convergence de tous les savoirs neufs les uns avec les autres, et dont le structuralisme fut un peu la formule magique [9] . Le début des années 1980, on le sait, inaugure une nouvelle ère, de la structure à l’historicité, des déterminismes divers et de la dimension inconsciente des comportements à la « part explicite et réfléchie de l’action [10]  ».

On le voit bien à Cerisy, ces ratés divers attestent certainement une retombée de cet enthousiasme théoricien qui avait incendié les esprits au tournant des années 1970 et donc un manque relatif d’appétence de la part de l’un ou l’autre des deux acteurs concernés pour poursuivre à toutes forces l’entreprise avant-gardiste. À ce titre, bien souvent, Édith Heurgon invoque l’argument de la faible audience attendue pour récuser un projet, qu’il s’agisse du colloque sur « Maurice Roche » proposé par Dina Scherzer en 1980 ou du projet « Brecht » avancé en 1980 par Olivier Veillon sans que l’on puisse démêler exactement la part de l’argument de circonstance (qui paraît cependant plutôt évident) ou celle d’un refus intellectuel plus profondément ancré dans l’esprit du comité directeur de Cerisy.

Le même problème se pose avec les échecs rencontrés par les colloques Ribemont-Dessaignes (projet 1982), Yeats (projet 1976) ou William Carlos Williams. Sur ce dernier cas de figure, on peut penser toutefois que l’insuccès rencontré par le colloque « Gertrude Stein » en 1980 dirigé par Jacques Roubaud et Gérard Georges Lemaire n’ait pas incité Cerisy à tenter le diable avec d’autres auteurs anglo-saxons encore moins connus en France que celui des Américains. De même le colloque « Borgès », en 1981, n’attira que trente personnes [11] . Ici gît toute la différence entre un colloque universitaire classique, qui peut se permettre la plus stricte confidentialité, et une institution telle Cerisy qui a besoin de sonner les cloches pour attirer un minimum de public (autour de 50 à 60 personnes) afin de se maintenir à flot financièrement. D’où la création, en 1985, des colloques dits « parallèles » où Cerisy accueille au même moment deux groupes distincts sur des thématiques considérées comme un peu confidentielles (souvent un colloque de poésie). Deux équipes de trente personnes chacune peuvent, rassemblées sur la même semaine, amortir les frais de fonctionnement du « château ».

Globalement, le pourcentage des colloques « fantômes » concerne, de manière écrasante, les colloques littéraires et de théorie littéraire ; mais il est vrai qu’ils sont aussi surreprésentés dans la liste des colloques qui se sont effectivement déroulés. De même, dernier indice d’un changement partiel d’orientation, les colloques qui ne donnent pas lieu à publication entre 1973 et 1995 sont là aussi très majoritairement des colloques littéraires où le retrait de Christian Bourgois s’est fait sentir. L’absence d’actes, à vrai dire, paraît le plus souvent davantage imputable aux directeurs de colloque qu’à Cerisy lui-même.

Échec de certains colloques qui amorçaient de nouvelles problématiques intellectuelles ou qui cherchaient à en relancer de plus anciennes

Une deuxième grande série d’échecs se pose avec des colloques qui semblaient amorcer de nouvelles pistes intellectuelles. Ainsi, sur au moins deux grands champs du savoir, la philosophie analytique au milieu des années 1970 et le nouvel état des sciences sociales au début des années 1980, Cerisy ne parvint pas à « transformer l’essai ». Au moins pendant quelques années dans un premier temps. Mais dans cette configuration, le problème semble venir moins de Cerisy que des organisateurs du projet qui, pour des raisons diverses, renoncent à leur programme.

L’échec du colloque sur la « Philosophie analytique », proposé en 1975 par un professeur d’Oxford, Alan Montefiore, et Jacques Bouveresse, traduit alors l’indifférence en France à l’égard de cette philosophie dominée après 1945 par les Anglo-Saxons et rejetée au nom du prestige détenue par la philosophie « continentale » allemande. Jacques Bouveresse abandonne le projet en 1977 en confessant qu’il avait « renoncé depuis un certain temps à réagir contre le provincialisme français [12]  ».

De surcroît Cerisy abandonne de son côté, quand la subvention UNESCO qui aurait permis de faire venir plusieurs anglo-saxons s’avère finalement trop mince (1 000 dollars) pour financer de telles invitations.

Un autre assez lourd échec est révélé par l’abandon d’un colloque dont Robert Fraisse fut l’initiateur en 1980 autour d’une interrogation sur « Les sciences sociales en souffrance ». Venu en 1979 pour participer au colloque dirigé par Alain Touraine sur les « Mouvements sociaux et sociologie », il propose quelques mois plus tard à Édith Heurgon une réflexion critique sur les liens entre transformation de la société et transformation des sciences sociales. Le point de départ du colloque résidait dans le constat inquiet d’un relatif silence des sciences sociales en comparaison du « bruit » engendré par d’autres types de discours. Un texte dactylographié plus long est élaboré pour servir de rampe de lancement au colloque dans lequel Robert Fraisse relevait les problèmes auxquels était confrontée dorénavant la sociologie : diminution des budgets, effondrement en 1978-1981 d’une perspective d’expertise savante née après 1968 (autour du CORDES), fractionnement accru du champ intellectuel avec une opposition binaire entre les champions de la liberté du sujet social et les partisans d’une pensée plus déterministe ou entre les sciences tournées vers la connaissance générale et celles davantage orientées vers la connaissance experte [13] . L’entreprise d’amorçage bute cependant assez vite sur la relative indifférence suscitée par le thème dans les milieux scientifiques sondés et le refus de Robert Fraisse de prendre en main lui-même l’organisation. Qu’avait-il en tête précisément ? Il semble qu’il ait souhaité instaurer une sorte de paix civile dans le champ des sciences sociales afin de maintenir à un bon niveau la visibilité intellectuelle globale de la sociologie devant la montée de savoirs concurrents, en situation de puissant renouveau, tels la philosophie, les sciences politiques ou le droit. Ce projet fédérateur s’est sans doute heurté à l’incoercible fragmentation du champ sociologique.

Enfin, on pourrait relever un dernier type d’échecs dans le cas de thématiques intellectuelles classiques que l’on tente de remobiliser dans une orientation nouvelle. Ainsi la problématique du marxisme est relancée à partir d’un projet intitulé « Marxisme, Décolonisation, Démocratie autour de Pierre Fougeyrollas » proposé par Pierre Ansart en 1991. Dans ce cas, c’est le directeur du colloque qui renonce faute de matières premières, c'est-à-dire de contributeurs. Mais également la même année, on assiste à l’échec d’un projet sur le « Matérialisme » devant lequel Édith Heurgon se montra réticente, échaudée par le relatif insuccès du colloque « Approche des matérialistes : de l’anthropologie à l’imaginaire » en 1990. Elle évoquait de surcroît la situation nouvelle provoquée par la désintégration de l’URSS en 1991 qui, à ses yeux, atteignait par ricochet la pensée de Marx. 

Résistances de Cerisy

Il serait erroné cependant de déduire de ces quelques exemples un retrait pur et simple de Cerisy du champ des savoirs risqués et novateurs. D’une part, certains refus paraissent compréhensibles d’un strict point de vue financier ; le colloque autour de « Lulu » d’Alban Berg aurait nécessité de grosses dépenses audiovisuelles par exemple. D’autre part, certaines réticences se fondent précisément au nom de la résistance moderniste « classique » : la fin de non-recevoir à un projet « Henry Miller » de 1981 tient au caractère hors norme de l’œuvre millérienne qui ne s’inscrit pas précisément dans les canons formalistes de la stricte modernité littéraire du XXe siècle. Un dernier type de refus – très rare – serait le refus idéologique quand, par exemple, une proposition d’un colloque « Drieu La Rochelle » est adressée à Cerisy.

Par ailleurs, on l’a vu, l’échec de certains colloques tels « Quelles Avant-gardes ? » ou « l’Oulipo » est directement imputable aux directeurs du colloque en question. Surtout et enfin, Cerisy persiste, à sa façon, dans son orientation en faveur de la Modernité intellectuelle. En proposant, en 1980, par exemple à Olivier Veillon le soin de programmer un colloque « Althusser » à la place d’un colloque « Brecht », Édith Heurgon ne tire pas complètement l’échelle derrière la pensée marxiste, accusée alors de tous les maux.

À prendre la liste des colloques qui se sont effectivement tenus, on constate bel et bien la poursuite d’un engagement en faveur des avant-gardes mais sur le mode du déplacement. Soit que l’on déporte la théorie linguistique du côté de l’énonciation et de la rhétorique (colloque sur « Greimas » en 1983, sur « l’Argumentation et sa signification » en 1987, sur Benveniste en 1995), soit que l’on maintienne la réflexion pluridisciplinaire sur les arts avec des orientations plus contextualisées ou mieux thématisées (« Littérature et opéra » en 1985, « Le tournant esthétique de la philosophie allemande » en 1985), on assiste à la poursuite d’une recherche sur le Langage qui caractérise, historiquement, Cerisy à partir de la fin des années soixante.

Par ailleurs, on l’a entrevu ci-dessus, une autre question intellectuelle traitée fastueusement au début des années 1970, celle du matérialisme, est reprise, mais sur un mode dérivé, moins étroitement politique et davantage érudit ; ainsi en va-t-il du colloque déjà cité sur les « Approches des matérialistes : de l’anthropologie aux imaginaires » ou des colloques sur « Spinoza ».

Une autre façon également de lire la fidélité de Cerisy à lui-même serait de relever la vie souterraine de projets qui, après des années d’attente, panne ou latence, émergent avec succès. Il existe donc des colloques « fantômes » qui « travaillent » (comme le vin) et dont on voit, un jour, le vieillissement fructueux. La philosophie analytique, abandonnée en 1977, reparaît à travers le colloque « Wittengstein » en 1984 organisé par Renée Bouveresse ; le colloque « Camus », laissé en plan en 1979, ressurgit en 1983 ; de même, les deux échecs « Malraux » de 1978 et 1983 débouchent enfin sur la tenue en 1988 d’un colloque malrucien dirigé par Christiane Moatti ; celui sur Marguerite Duras attend seize ans (1977-1993) avant de toucher au port. Le colloque avorté de 1980 sur les « Avant-Gardes » de 1980 reparaît, dix-neuf ans après, avec la décade « Poésie sonore/Poésie Action ! » Des colloques sur Bourdieu, Blanchot ou Mallarmé attendront eux aussi plus de dix ans avant d’arriver à destination. Mais inversement, le temps de Cerisy n’est pas celui de l’actualité, temporalité toujours un peu essoufflée. Le projet de colloque sur « Le journalisme intellectuel. Autour de Jean Daniel » (1979) échoue en raison du refus par les gens du Nouvel Observateur d’accepter le délai de programmation de deux ans proposé par Cerisy...

Ce tempo temporel et humain si particulier paraît justement une des caractéristiques de Cerisy, de ses modes de fonctionnement organisationnel et intellectuel. En effet, le château normand abrite, certes, bien des réseaux intellectuels ; mais il s’agit de structurations assez lâches, souvent nées précisément lors d’un colloque. C’est ce mécanisme qualifié de « droit de suite » (Françoise Gaillard) : une décade en engendre une autre, des projets intellectuels futurs trouvent leur impulsion dans le présent d’un colloque en voie d’achèvement. Aussi, alors que le gonflement quantitatif des colloques à partir des années 1980 (on passe de 7-8 colloques dans la décennie 1970 à 8-12 colloques dans la décennie 1980) amène régulièrement de nouveaux participants, Cerisy travaille en permanence avec d’anciens organisateurs/participants de colloques qui maintiennent ainsi une continuité relative dans les thématiques intellectuelles. Ce retour des mêmes suggère inévitablement l’existence de réseaux. Quelle serait alors leur nature? Une réponse, sans doute un peu rapide, faute d’examen systématique, aurait tendance à relativiser leur homogénéité a priori. Celle-ci relève davantage – ou autant – d’une alchimie ex post ; les affinités électives naissent souvent d’un séjour partagé entre les caves et le grenier du château qu’une simple cohabitation universitaire n’aurait pu faire émerger. Certes, il est des réseaux qui préexistent en partie à Cerisy. Mais ce dernier observe à leur endroit une attitude plus ou moins circonspecte. Appartenir à tel ou tel cercle universitaire ne joue pas le rôle de sésame décisif à ses yeux. Mais inversement, des personnalités trop isolées, peu connues ou jugées peu fiables en matière d’organisation (cas du colloque avorté sur « Guattari » en 1986), franchissent difficilement les chicanes de la programmation. Ainsi, le fait de vivre à l’étranger explique, a contrario, le refus de Cerisy devant des propositions dont il ne connaît pas bien la source. Des universitaires anglo-saxons (ou vivant dans ces pays) qui souhaitent organiser des colloques ne sont ainsi pas acceptés. Un projet de 1991 sur « l’Algérie dans la culture française » soumis par Jean Gassin de Trobe University en Australie est refusé ; la faiblesse des propositions sur « Maurice Roche » ou « Ribemont-Dessaignes » tient également au fait que les universitaires sont américains et jugés peu en mesure de suivre correctement un projet. D’autres propositions échouent peut-être en raison de la faible notoriété de leurs avocats, à l’image de l’universitaire bordelais Charles Bonn qui proposait en 1983 un colloque sur les « Littératures maghrébines » ou du philosophe Georges Coppel qui avait avancé l’idée d’une décade sur « L’Écriture, ses formes son sens » en 1981. Mais la règle de la notoriété n’est pas en soi un critère de réussite ou d’insuccès. En la matière, Cerisy affiche un solide pragmatisme qui l’amène à privilégier la solidité des dossiers et les capacités organisationnelles des futurs directeurs.

Cerisy entre 1970 et 1990 connut deux moments. Entre 1965 et la fin des années 1970, on assista à la maturité hardie d’une institution qui refusa de ressasser ses souvenirs mais se donna les moyens d’accéder à une Vita Nova en embrassant la cause de la Modernité littéraire et philosophique. Par la suite, Cerisy reste lié au beau souci moderne (l’attention inquiète à la responsabilité des formes notamment) selon un déplacement stratégique qui voit le retour apparent de l’ancien (le retour de l’auteur dans le domaine de la théorie littéraire), mais saisi de fait par le prisme du nouveau (ainsi les nouvelles théories littéraires, de la sociocritique à la génétique textuelle, etc.). L’histoire intellectuelle à Cerisy obéit donc au paradigme du palier (Vico) où, dans la poursuite d’un projet intellectuel de long terme, le présent intellectuel reste toujours orienté par des choix irrépressibles engendrés par un passé auquel on maintient une fidélité inquiète.

Cet attachement sur le moyen et long terme à toute une série de « lignes » intellectuelles (dont la ligne « moderne ») qui façonnent la programmation de Cerisy permet alors de relativiser assez souvent la notion « d’échec » puisque seuls les projets liés à quelque actualité immédiate, médiatique, échouent irrémédiablement en Normandie. Alors qu’une grande partie de la vie intellectuelle se définit, à partir des années 1980, par l’acceptation de modes de circulation de l’information intellectuelle de plus en plus rapides, l’échec, définitif ou provisoire, d’un colloque ceriséen révèlerait plutôt la vertu de l’intempestif. Suivant la formule nietzschéenne, Cerisy n’agit-il pas alors « contre le temps, donc sur le temps, et espérons-le au bénéfice d’un temps à venir » ? Ce choix d’un tempo mezzo n’est pas là la moindre de ses vertus dans un monde que domine, trop souvent, l’allegro vivace, toujours un peu pauvre, de l’instantanéisme [14] intellectuel. Christian Bourgois nota un jour, mélancoliquement, qu’à « une époque confuse [années 1970] suivit une époque glacée [années 1980]  [15] ». Cependant, nous avons cru enregistrer une météo intellectuelle plus océanique à Cerisy dans la mesure où l’institution sut, aussi, résister à l’air du temps à sa façon souplement décalée. Les colloques dits « fantômes » s’avèrent alors parfois une ligne de fuite féconde.

Pour citer cet article : François Chaubet, « Les colloques "fantômes" à Cerisy (années 1970-fin des années 1980) : contraintes et affirmations dans le choix de programmation au sein d’une grande institution culturelle », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 20, mai-août 2013 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Voir sur ces conditions de la programmation, Édith Heurgon, « Chemins dans la diversité », dans Édith Heurgon, Claire Paulhan et François Chaubet (dir.), Inventaires S.I.E.C.L.E. Colloque de Cerisy 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy, Paris, IMEC Éditions, 2005, p. 273-286.

[2] François Chaubet, Paul Desjardins et les Décades de Pontigny, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000.

[3] Lettre d’Édith Heurgon à Jean-Louis Bonnat, 29 novembre 1980, Chemise sur le colloque non tenu Littérature et Peinture, Archives Cerisy, IMEC.

[4] Lettre de Jean-Jacques Thomas du 17 février 1980, Chemise sur le colloque non tenu « Poétique », Archives Cerisy, IMEC.

[5] Lettre de Christian Prigent, 11 février 1979, Chemise sur colloque non tenu « Quelles avant-gardes ? », Archives Cerisy, IMEC.

[6] Nous nous permettons de renvoyer, pour connaître les conditions de la collaboration entre Cerisy et Christian Bourgois, à notre texte sur « Cerisy et 10/18 », dans Jean-Yves Mollier et Luciel Trunel, Du « poche » aux collections de poche. Histoire des mutations d’un genre, Les Cahiers des paralittératures n° 10, 2010, p. 113-124. De même, on lira les pages consacrées par François Dosse dans son Gilles Deleuze-Félix Guattari (Paris, La Découverte, 2007, p. 319-332) sur la prise en charge en 10/18 par Bourgois, au début des années 1970, des activités éditoriales du Centre d'études, de recherches et de formation institutionnelles (CERFI), laboratoire sociologique créé en 1967 et financé très libéralement au début des années 1970 par le ministère de l’Équipement pour des enquêtes urbaines d’esprit très critique. Félix Guattari fut la principale tête pensante du CERFI qui se trouve à son zénith vers 1973 (75 salariés).

[7] Lettre de Christian Prigent, 12 juin 1980, Ibid.

[8] Ce texte, « La pensée du dehors », énonce ceci préalablement : « La percée vers le langage d’où le sujet est exclu […] c’est aujourd’hui une expérience qui s’annonce en des points différents de la culture : dans le seul geste d’écrire comme dans les tentatives pour formaliser le langage, dans l’étude des mythes et dans la psychanalyse […] », dans Michel Foucault, Dits et Écrits 1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, t. 1, p. 520.

[9] Voir par exemple le texte de Jean-Pierre Faye (« Le groupe. La rupture ») dans le n° 7 de Change, 1970 : « Et si l’émission de langage est aux changements et aux ruptures de groupe ce que l’émission de lumière est aux changements de niveau et aux ruptures d’orbite des particules matérielles – et c’est là sans doute, non pas une simple métaphore, mais homologie bouleversante et fondamentale – alors quels seront les effets de ces émissions-là ? »

[10] Marcel Gauchet, Le Débat, n° 50, mai-août 1988, p. 165-170.

[11] Entretien avec Édith Heurgon, 31/10/2007.

[12] Lettre de Jacques Bouveresse du 20 juillet 1977, Chemise sur le colloque non tenu « La Philosophie analytique », Archives Cerisy, IMEC.

[13] Texte dactylographié de Robert Fraisse, « Les sciences sociales en souffrance », 7 pages, Chemise colloque non tenu sur « Les sciences sociales en souffrance », Archives Cerisy, IMEC.

[14] On lira sur cette question les pages, sarcastiques mais lucides, de Régis Debray, dans I.F. suite et fin, Paris, Gallimard, 2000, p. 106 et sq.

[15] « Entretien : Christian Bourgois et Jean-Yves Mollier », dans Revue des sciences humaines, n° 219, juillet-septembre 1990, « L’Écrivain chez son éditeur », 1990, p. 135-166.

François Chaubet

François Chaubet est professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris 10-Nanterre. Il est spécialiste d'histoire des intellectuels et a publié notamment Paul Desjardins et les Décades de Pontigny (Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000)

Mots clefs : Décades de Cerisy ; avant-garde ; structuralisme ; marxisme.

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  • ISSN 1954-3670