Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Julie Bour, Clientélisme politique et recommandations : l’exemple de la Lorraine de la IIIe à la Ve République,

Rennes, PUR, 2018, 211 p.

Ouvrages | 15.01.2019 | Frédéric Monier
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Ce livre est issu d’une belle thèse soutenue en 2015 sur un homme politique : Louis Jacquinot, député de la Meuse, ministre à plusieurs reprises sous les IVe et Ve Républiques, et prototype du notable de droite modérée[1]. Une biographie politique de plus, pourrait-on penser à tort, d’autant que Louis Jacquinot, gouvernant relativement peu connu, a déjà inspiré un livre collectif[2]. Le propos de Julie Bour est autre, et son travail possède une grande originalité. L’auteur présente l’une des premières études historiques, localisées, entièrement consacrée à la question du clientélisme politique dans la France républicaine. Le clientélisme, notion fortement connotée dans les débats publics contemporains (« le piston », voire la corruption), est analysé ici via l’une des pratiques qui lui sont inextricablement liées : les demandes, épistolaires, de services d’ordre individuel adressées à des élus. Ces demandes émanent de simples particuliers, ou encore d’élus locaux comme de dirigeants d’associations.

S’inscrivant dans le fil de travaux assez récents, publiés depuis le début des années 1990 en France ainsi que dans plusieurs pays européens (l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et l’Allemagne), Julie Bour voit dans ces pratiques d’échanges – intervention personnelle d’un élu contre promesse, explicite ou pas, de soutien – une porte d’entrée. L’enjeu est de comprendre la genèse, le fonctionnement, l’importance et l’évolution de ces réseaux, à la fois sociaux et politiques, qui jouent un rôle très discuté dans nos sociétés.

Le pari qui est au cœur de l’étude de Julie Bour dérive assez largement de choix scientifiques collectifs, issus de cette historiographie récente. Méthodologiques, ils peuvent être caractérisés brièvement comme des choix documentaires et analytiques. Ils ne sont d’ailleurs pas propres à Julie Bour. Un autre ouvrage le montre, d’un jeune collègue allemand de l’université de Darmstadt, Volker Köhler. Il a fait paraître il y a quelques mois une monographie tirée de sa thèse sur les jeux d’intérêts et les réseaux politiques personnels dans l’Allemagne de la République de Weimar[3]. Chez Julie Bour, étudiant la Lorraine de la fin du XIXsiècle à la fin du XXsiècle, comme chez Volker Köhler, étudiant les relations d’intérêts et la micro-politique dans l’Allemagne des années 1919-1933, un premier parti pris commun est archivistique. Ce sont les « petits papiers » des élus, correspondance et dossiers dits d’interventions, qui servent de matériau documentaire pour appréhender ces phénomènes.

Selon les hypothèses scientifiques présentées, le premier, par Luigi Musella dans ses études sur l’Italie méridionale des années 1900, ces archives permettent de reconstituer les réseaux interpersonnels, et de comprendre les types d’échanges qui ont lieu[4]. Ce choix, fertile, a été largement validé par les études postérieures. Parmi de nombreux exemples, pensons aux travaux de Manuel Marín sur le caciquisme dans la Catalogne fin de siècle, vers 1900[5]. Ce choix archivistique et documentaire peut sembler aller de soi pour des historiens, mais à la condition d’admettre que l’on se heurte à des limites. D’autres formes de relations, orales, peuvent du coup rester hors champ. Plusieurs enquêtes de sociologie, reposant avant tout ou en partie sur des entretiens, produisent ainsi des résultats qui ne sont pas toujours concordants avec ces études historiques. On songe notamment au travail important de Jean-Louis Briquet sur le clientélisme en Corse, ou à celui, plus récent et très stimulant, de Cesare Mattina sur le gouvernement urbain à Marseille[6].

Dans le cas du livre de Julie Bour, ce choix méthodologique est poussé très loin, en tout cas beaucoup plus loin qu’aucune autre étude en histoire contemporaine, tant le matériau archivistique dépouillé, mis en fiches et analysé est considérable. Le corpus est en effet constitué de dizaines de milliers de demandes privées et d’interventions, qui sont passées entre les mains de citoyens ordinaires et de députés français entre les années 1880 et 1980. Le traitement en est, comme attendu, à la fois quantitatif et qualitatif.

Corollaire de ce premier choix méthodologique, un deuxième parti pris domine l’étude proposée par Julie Bour : l’analyse localisée, expression que l’on doit entendre ici dans le sens assez précis que lui ont donné plusieurs courants de recherches en sciences sociales à partir du milieu des années 1990. Ce goût de l’analyse localisée détermine fortement l’organisation de ce livre, qui propose, dans une première partie, une étude des pratiques de recommandation dans la Meuse, depuis le début de la IIIe République (Jules Develle dans les années 1880, puis Raymond Poincaré) jusqu’en 1983. L’essentiel de cette première partie est consacré à l’analyse fine du « système » de recommandations et d’interventions animé par Louis Jacquinot entre 1965 et 1974. Dans une deuxième partie, Julie Bour élargit le champ d’étude aux départements voisins et s’intéresse à des réseaux, ou plutôt à des configurations clientélistes ordonnées autour de quelques hommes politiques plus ou moins connus : le gaulliste Pierre Messmer en Moselle, le socialiste Christian Perret dans les Vosges, enfin François Guillaume, syndicaliste et parlementaire, en Meurthe-et-Moselle. La question de la sociologie des clientèles se double donc d’une autre interrogation, plus traditionnelle en histoire et en sciences politiques : celle de la constitution de fiefs électoraux, et de la longévité de la carrière de certains élus. Le cas de Louis Jacquinot, député de la Meuse pendant quarante ans (1932-1973), est parlant de ce point de vue, tout comme celui de Raymond Poincaré d’ailleurs. En ce sens, l’étude des réseaux interpersonnels clientélistes est mise au service d’une géographie électorale renouvelée, qui s’attache à penser les implantations et les permanences, bien davantage que les ruptures et les discontinuités politiques.

Ces deux choix méthodologiques s’avèrent très convaincants. Grâce à eux, Julie Bour apporte des résultats tout à fait impressionnants et permet une vraie compréhension de ces phénomènes. Le premier résultat, indiscutable, concerne la mesure de cette pratique et de son ampleur : les demandes individuelles au député, et donc les recommandations de celui-ci sont presque banales. Le livre montre, avec finesse, que dans certains villages de la circonscription de Louis Jacquinot, 28 % de la population fait appel à lui dans un laps de temps finalement assez bref de dix ans (1965-1974). Ce premier apport était, en un sens, attendu, mais à la condition de reconnaître que, jusqu’alors, ces mesures ne venaient que d’études partielles, ou limitées, quand elles n’étaient pas, plus souvent encore, formulées à titre d’hypothèses ou d’intuitions. De fait, la recherche historique n’avait jusqu’alors pas pu établir cette mesure de façon rigoureuse, et avec un corpus de grande taille. Le corollaire de ce résultat est lui aussi considérable : il concerne l’analyse des résultats électoraux. Ceux-ci apparaissent intimement corrélés avec les jeux de recommandations et d’interventions : de ce point de vue, les analyses géographiques proposées dans ce livre sont remarquables. Les cartes, nombreuses, offrent une vision souvent saisissante des échanges qui sont au cœur du clientélisme : le soutien apporté à des intérêts individuels d’électeurs contre leurs votes. De fait, on conçoit mal, après ce livre, que l’étude de la constitution des fiefs électoraux puisse faire l’impasse d’une sociologie historique des clientélismes, attentive aux acteurs et à leurs bagages culturels.

Reste le troisième apport de ce travail : la mesure des permanences et des discontinuités dans ces échanges sociaux et politiques, pendant une durée d’un siècle. L’enjeu de cette question est de première importance, et Julie Bour, qui l’a bien compris, ne l’élude pas. Il s’agit de savoir, dans le fond, si les échanges personnalisés et intéressés entre électeurs et élus sont constitutifs, ou pas, de la vie politique en République. La question concerne également la compréhension des crises et des changements de régime, entre les années 1880 et les années 1980 : s’observent-ils à cette échelle aussi ? Les clientèles politiques changent-elles avec le temps ? Les objets sociaux convoités – souvent d’une grande banalité – se transforment-ils au fil des ans, et des changements de l’État social ? Ces interrogations sont déterminantes pour la compréhension du régime républicain en France, comme l’attestent d’autres thèses récentes ou en cours, comme celle de Karen Lauwers[7]. Elles renvoient à des débats scientifiques internationaux, souvent animés, sur les liens entre politisations, mouvements contestataires et remises en cause des échanges clientélistes dans l’Europe des années 1880-1950 : la sortie de l’apathie politique, comme la nomment Gemma Rubi et Josep Armengol, est-elle synonyme de fin des patronages[8] ? Face à ces questions, Julie Bour apporte des réponses nuancées : les objets sociaux demandés changent, le profil des demandeurs évolue, mais, pour le reste, les continuités l’emportent. Cela vaut, en particulier, pour les expressions écrites employées dans ces échanges, et pour les systèmes de valeurs auxquels les acteurs font référence. Manière de dire, en somme, que la vie démocratique, dans le cadre de la France républicaine, ne fait pas l’économie de ce type de relations. Il sera difficile, désormais, de parler de clientélisme sans faire référence à cette étude.

Notes :

[1] Julie Bour, Entre national et local : Louis Jacquinot, archétype du notable modéré, thèse, université de Lorraine, 2015.

[2] Julie Bour, Lydiane Gueit-Montchal, Olivier Dard et Gilles Richard (dir.), Louis Jacquinot, un indépendant en politique, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013.

[3] Volker Köhler, Genossen-Freunde-Junker : die Mikropolitik personaler Beziehungen im politischen Handeln während der Weimarer Republik, Göttingen, Wallstein, 2018.

[4] Luigi Musella, Individui, amici, clienti. Relazioni personali e circuiti politici en Italia tra Otto e Novecento, Bologna, Il Mulino, 1994.

[5] Manuel Marín, « El cacique protector », Historia social, 2000, n° 36, « Clientelas, caciquismo y poder en la Restauración », p. 21-34.

[6] Cesare Mattina, Clientélismes urbains : gouvernement et hégémonie politique à Marseille, Paris, Presses de Sciences Po, 2016.

[7] Karen Lauwers, Negociating the Republic. Interactions between unorganized citizens and MPS in France, ca. 1900-1930s, université d’Anvers, thèse à soutenir le 14 février 2019.

[8] Gemma Rubi i Josep Armengol, Vots, electors i corrupcio. Una analisi de l’apatia politica a Catalunya, 1869-1923, Barcelone, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2012.

Frédéric Monier

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670