Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Heimat,

réalisé par Edgar Reitz

Films | 20.12.2013 | Marie-Bénédicte Vincent
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Le quatrième volet de la série Heimat d’Edgar Reitz, fresque sociale de l’Allemagne contemporaine vue à travers le prisme d’une petite localité de Rhénanie (Schabbach), nous fait remonter le temps après les épisodes de 1984, 1992 et 2004, qui concernaient les années 1929-1945, puis 1960-1970 et enfin l’après-réunification. Nous voilà cette fois plongés en 1842-1844, dans la période complexe du Vormärz qui précède la Révolution de 1848.

Dans un format choisi non pas de prime abord pour la télévision mais pour le cinéma, le film d’Edgar Reitz dure plus de quatre heures, divisé il est vrai en deux parties (« Chronique d’un rêve » et « L’exode »), qui suscitent des émotions intenses liées aux choix esthétiques du réalisateur. Ce dernier fait partie, avec Fassbinder et Kluge, de ceux qui ont contribué à créer la nouvelle vague du cinéma allemand lors de la signature du manifeste d’Oberhausen en 1962. Et force est de reconnaître que cette nouvelle Heimat ne déçoit pas son public.

Heimat est d’abord un univers en noir et blanc, marqué par la lenteur des scènes et les vues panoramiques sur une nature dont l’ampleur et la rugosité (en hiver) ne manquent pas de saisir le spectateur du XXIe siècle. Ces choix rendent sensible, malgré la distance temporelle, la dureté des conditions de vie de la population rurale rhénane de ces années 1840, dont l’unique salut semble lié à la possibilité d’émigrer un jour en Amérique. Le Nouveau Monde, principalement le Brésil, est perçu comme un Eldorado par ces quelques villageois, au premier rang desquels figure le jeune Jakob Simon, le héros du film, terrassés par la pauvreté et ce qu’il reste de sujétion seigneuriale. L’œuvre tout entière repose sur cette opposition structurante entre la réalité âpre de Schabbach et le rêve d’un Nouveau Monde exotique et prospère, dont la couleur vient jusqu’à égayer ponctuellement le noir et blanc du film : ainsi quand Jettchen, la jeune fille qu’aime Jakob, est fascinée par les reflets d’une agate que lui offre son père et qui symbolise ces lointains mystérieux, ou lorsqu’elle découvre les nuances infinies du « vert » que lui fait découvrir Jakob dans la langue des Indiens qu’il a apprise.

La richesse du film est aussi de suggérer, en contrepoint de ce Nouveau Monde idéalisé et qui se révèle malheureusement inaccessible au héros, qu’un nouveau monde est d’ores et déjà présent dans cette Allemagne qui, sans exister encore au plan étatique, se trouve traversée par d’importants changements démographiques, sociaux, économiques et culturels. Le Vormärz apparaît comme une période séminale, où le monde des jeunes gens n’est déjà plus celui de leurs aïeux, alors que les différentes générations vivent sous le même toit.

Avant même que se profile la Révolution de 1848, le premier XIXe siècle connaît une révolution démographique. La population de la Prusse (qui a annexé la Rhénanie en 1815) passe de 18 millions d’habitants en 1816 à 34 millions d’habitants en 1865 [1] . Cette révolution, qui s’étend jusqu’à l’aube du XXe siècle, est la conjonction d’une hausse de la natalité et d’une baisse de la mortalité due à la meilleure alimentation et au recul des épidémies. Or, dans ce trend démographique, les années 1840 font figure d’exception : la natalité y est moins élevée qu’avant 1830. Le film d’Edgar Reitz illustre cette décennie terrible, caractérisée par une mortalité infantile élevée – on voit l’enfant du frère de Jakob et de Jettchen mourir – et par les crises de la faim, dont l’un des signes s’incarne dans les assiettes vides de la famille hébergeant Jakob après son séjour en prison. Pourtant, Heimat montre aussi les premiers effets de la croissance démographique dans le trop-plein des campagnes et dans la misère économique qui en résulte, compte tenu des possibilités agricoles de l’époque. Les migrations constituent une réponse à ce problème. À côté des mouvements vers les villes (que n’aborde pas le film), les années 1840 voient la multiplication des départs vers l’étranger : 480 000 individus ont quitté l’Allemagne dans la décennie 1840 (contre 210 000 dans la décennie antérieure), et la plupart se sont embarqués pour l’Amérique. Le flot des carrioles surchargées transportant ces migrants à la fois résignés et pleins d’espoir est une image récurrente du film.

La seconde révolution des années 1840 est d’ordre culturel : c’est celle que représente la « révolution des lecteurs » pour reprendre une expression de Nipperdey. Elle est incarnée par le personnage attachant d’Hans Jakob. La révolution des lecteurs est à la fois quantitative et qualitative. D’abord, le nombre de lecteurs augmente, du fait de la hausse de l’alphabétisation liée aux réformes scolaires de la Prusse au lendemain de 1815. Alors qu’en 1816, 60 % des enfants en âge d’être scolarisés se rendaient à l’école, ils sont 82 % en 1846. Le taux d’analphabétisme des recrues militaires se situe en moyenne à 7 % en Rhénanie en 1841. Les villages ont été dotés d’écoles élémentaires publiques, financées principalement par les communes. Notons que ces écoles restent confessionnelles : le film montre d’ailleurs bien l’emprise du milieu confessionnel sur les villages. À Schabbach, le pasteur protestant bénit les familles qui émigrent, et les événements importants sont annoncés au cours du service religieux. La famille de Jakob a renié la sœur aînée à la suite de son mariage avec un catholique. Il faut souligner la vigueur des préjugés confessionnels dans ce monde rural, à une époque où les mariages mixtes sont encore très rares (moins de 4 % des unions dans les années 1840). Mais cette emprise de l’Église tend à se réduire du fait de l’ouverture offerte par l’École et les livres. En effet, outre les cours de religion et les apprentissages fondamentaux, l’École élémentaire enseigne la géographie et les sciences naturelles. Elle est influencée par l’humanisme et évolue séparée du monde du travail et de la terre. L’apparition d’Alexander von Humboldt (1769-1859) à Schabbach dans la seconde partie revêt une dimension humoristique (d’autant que Reitz se met en scène dans l’épisode), mais rappelle, s’il le fallait, que la Bildung arrive désormais aux masses rurales. Du reste, les paysans ont accès aux livres, ils peuvent même en posséder (c’est le cas de Jakob, qui se cache pour lire au lieu de participer aux travaux des champs, et qui emprunte aussi des ouvrages dans une bibliothèque). Avec l’accroissement du volume de livres en circulation (le nombre de titres est multiplié par trois entre 1821 et 1843), l’horizon du quotidien s’ouvre à l’immensité du monde, à la quête du sens (en dehors des Églises) et à l’imaginaire. Chez Jakob, la curiosité pour l’Amérique, pour les langues étrangères, mais aussi pour le progrès technique (la machine à vapeur) ouvre le champ des possibles de manière irréversible.

La troisième révolution du Vormärz est enfin la révolution sociale et les premiers signes de sa traduction politique. Dans l’espace allemand, l’émancipation des paysans du système féodal s’est faite à un rythme différencié selon les régions et la Rhénanie occupe dans ce domaine une position plus favorable que l’Est de l’Elbe (où domine encore à cette date la seigneurie domaniale) et que le Sud (où la haute noblesse jouit de privilèges politiques et juridiques renforcés après 1815). En Rhénanie, l’émancipation des paysans à l’égard des contraintes communautaires date de 1795 et a profité aux paysans (Bauern). La libération vis-à-vis des propriétaires fonciers se fait plus lente : dans les faits, les grands propriétaires n’exploitent directement qu’une petite partie des terres et les Bauern ont un statut de tenanciers héréditaires. Mais cette relative autonomie leur rend de plus en plus insupportables les privilèges hérités, à l’instar des monopoles sur la commercialisation du vin montrés dans le film. Par ailleurs, les réformes agraires ont engendré des tensions sociales à la campagne : en Rhénanie, 80 % des exploitations cultivent une surface inférieure à cinq hectares avant 1848. Les exploitations familiales ne permettent par conséquent pas de faire vivre plusieurs branches, à une époque où l’appel de la main-d’œuvre industrielle ne se fait pas encore sentir. La misère rurale atteint son paroxysme en 1847-1848. Le phénomène est du reste perçu par les contemporains. Un de ses indices est la hausse des vols de bois et leur sévère répression par la police, dont le film se fait l’écho. En 1837, un député du Landtag de Bade parle pour la première fois de « paupérisme » : le terme se propage dans les années 1840 et figure dans l’encyclopédie Brockhaus de 1846, où il désigne la misère de masse. Le film Heimat met en scène la colère paysanne contre les grands propriétaires lors de la fête villageoise des confitures (c’est pour avoir crié « Liberté ! » que Jakob est emprisonné). Il suggère aussi la politisation des élites cultivées, dans la scène où des étudiants portant le noir-rouge-or du libéralisme et de l’unité (en couleur dans le film) accueillent Jakob dans leur embarcation sur le Rhin jusqu’à l’escarmouche avec la police. L’horizon est la révolution paysanne de mars-juin 1848. On voit le grand intérêt que peut susciter Heimat chez les historiens.

La Heimat, c’est-à-dire le lieu d’où l’on vient, est comme on sait devenu un « lieu de mémoire » en Allemagne [2] . Le film d’Edgar Reitz montre de manière éloquente comment, dans un parallèle que l’on pourrait faire avec la micro-histoire, c’est en se penchant à l’échelle la plus fine que l’on peut le mieux rendre sensibles les grandes thématiques traversant le Vormärz.

Notes :

[1] Ces chiffres et ceux qui suivent sont tirés de Thomas Nipperdey, Deutsche Geschichte 1800-1866, Bürgerwelt und starker Staat, Munich, Beck, 1983, rééd. 1994.

[2] C’est une des grandes rubriques du volume III des Deutsche Erinnerungsorte dirigé par Hagen Schulze et Étienne François (Beck, 2003).

Marie-Bénédicte Vincent

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  • ISSN 1954-3670