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Il n'y a pas de Kennedy heureux, et Dallas, une journée particulière, documentaires réalisés par Patrick Jeudy, DVD, Éditions Montparnasse, 2013.

Documentaires | 20.12.2013 | Thomas Snégaroff
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Editions MontparnasseCinquante ans après la mort de John F. Kennedy, les éditions Montparnasse sortent en DVD deux documentaires de Patrick Jeudy. Films après films, le réalisateur s’est imposé comme l’une des principales figures du documentaire d’histoire en France. Passionné par les archives, il a construit une œuvre sensible au cœur de laquelle ces deux films s’inscrivent parfaitement. Ô bien sûr, il est des spectateurs que le style Jeudy agace. Certes, le commentaire est très présent ; certes, l’émotion est souvent surlignée, mais quel plaisir à être transporté par le récit et guidé par des archives exceptionnelles. Parce que s’il y a un point commun entre ces deux films très différents, c’est l’extraordinaire travail sur les images.

Dans Il n’y a pas de Kennedy heureux, sur un texte écrit par le psychanalyste Gérard Miller, Patrick Jeudy nous plonge dans l’intimité d’une famille hors norme. Une fois n’est pas coutume, ceux qui intéressent le réalisateur, ce sont les enfants de John et de Bobby. C’est la génération sacrifiée, celle qui se trouve « de l’autre côté du miroir », celle qui doit vivre sans ses parents, élevée par des « mademoiselles ». C’est d’ailleurs l’une d’elle, fictive, qui parle à la première personne dans ce film.

Pour notre bonheur et celui du réalisateur, les Kennedy filment et se filment en permanence. Ils donnent à voir une image du bonheur ; à un tel point que cela en devient étrange. Malsain presque. Et c’est précisément ce qui intéresse Patrick Jeudy. Chercher dans le détail d’un regard, dans un geste anodin, une autre réalité. Celle d’une famille qui ne vit que dans la représentation, d’une famille dans laquelle une génération dorée, celle de John Kennedy et de ses frères et sœurs, plonge la suivante dans un désespoir annoncé. Comment être à la hauteur ? Comment être heureux quand plane en permanence l’absence (des parents), le secret (de l’histoire de Rosemary, lobotomisée parce qu’elle ne correspondait pas au standard des Kennedy), et surtout l’illusion (du bonheur). Ces questions, Patrick Jeudy ne cesse de se les poser. Et la réponse, il la trouve chez le patriarche, le père de John, Joseph Patrick Kennedy, celui qui a « imaginé le mythe », qui a voulu forger « l’illusion du fabuleux destin des Kennedy ». Un homme à l’ambition dévorante et dont le moteur se trouve certainement dans l’histoire finalement classique d’un migrant, qui ne parvient pas à se faire accepter dans la bonne société bostonienne, celle des Brahmanes, malgré son argent.

Reste qu’il est toujours très difficile de filmer en creux. Comment raconter le malheur lorsque c’est le bonheur qui éclate sur chaque plan des Kennedy ? Comment dire la souffrance physique de John F. Kennedy alors que toutes les images le représentant sont soigneusement sélectionnées pour ne rien montrer de ce corps défaillant ? Comment filmer la tristesse, la peine, le manque quand les images ne montrent que le bonheur, la joie et la plénitude ? La musique, le ton, les mots, et le génie de manieur d’images du réalisateur – les gros plans, les ralentis, les mouvements de caméras – fonctionnent magnifiquement, offrant au film sa profondeur dramatique. À cet égard, les images des funérailles, ou plus encore l’exceptionnelle haie d’honneur qui s’étire indéfiniment le long des voies sur lesquelles passe le train qui transporte le corps de Bobby, sont admirables.

La thèse du film est limpide : les enfants Kennedy, surtout les fils, sont malheureux. Point ici de malédiction. Leur malheur s’explique. Par l’absence de leurs parents, par le sentiment de toute-puissance et surtout par le refus du réel. Pas étonnant alors que beaucoup d’entre eux aient sombré, jusqu’à la mort pour David, le fils préféré de Bobby, dans les paradis artificiels. Patrick Jeudy est dur avec la génération de John. Il ne se contente pas du mythe. Il regarde sous le tapis. Et la poussière n’est pas belle à voir. Parce qu’évidemment, au cours de sa démonstration, Patrick Jeudy n’hésite pas à écorner le mythe, pour mieux voir en quoi sa préservation à tout prix, a pu être dramatique pour des enfants qui, finalement, savaient tout ou presque. Au point d’ailleurs d’aller un peu loin, assénant sans aucune réserve la relation entre les Kennedy et Marylin Monroe – très minorée par Michael O’Brien dans John F. Kennedy’s Women. The Story of a Sexual Obsession (Now and Then Reader, 2011) par exemple –, entre Bobby et Jackie, ou encore la lobotomie de Rosemary qui dessine un père atroce alors que certains historiens comme Robert Dallek (An Unfinished Life, Little, Brown & Company, 2003) évoquent davantage l’ultime tentative pour « sauver » sa fille bloquée à l’âge mental d’une jeune adolescente.

Et c’est là que se trouve une faiblesse d’un film remarquable par ailleurs. Porté par sa plume, Gérard Miller psychologise souvent les situations et flirte avec l’un des principaux ennemis de l’historien, le déterminisme. Ainsi, lorsque Bobby se lance dans la campagne présidentielle de 1968, le commentaire nous dit que « ce jour-là, tous les enfants eurent un pressentiment ». Un peu plus tard, il assène qu’« il n’y a rien de plus lourd que la conscience d’un Kennedy ».

Dallas. Une journée particulière, Patrick Jeudy réussit un sacré exploit. Raconter la journée du 22 novembre 1963, celle de l’assassinat de John F. Kennedy, en 85 minutes d’archives. Comme dans Il n’y a pas de Kennedy heureux, les images recueillies par le réalisateur sont impressionnantes.

Sa matière première, brute pourrions-nous dire, ce sont les trois films – connus à ce jour – de la mort du président. Il y a évidemment les 26 secondes d’Abraham Zapruder – présent quelques minutes après l’événement tragique, évoquant son film sur une télévision locale ! –, mais aussi ceux, nettement moins connus du grand public, d’Orville Nix et de Marie Muchmore. Patrick Jeudy y revient sans cesse et s’intéresse de près à leurs auteurs, ce qui, d’ailleurs, n’apporte pas toujours grand-chose au film.

Manifestement, Patrick Jeudy a lu et aimé l’extraordinaire 22 novembre 1963 d’Adam Braver. Sans en faire une adaptation stricto sensu, il est clair que le récit de l’écrivain américain l’a influencé. Sur le modèle popularisé par le film Short Cuts de Robert Altman, Adam Braver et Patrick Jeudy nous racontent cette journée particulière en multipliant les points de vue. Jackie Kennedy bien sûr, mais aussi Pamela Turnure, la porte-parole de Jackie et maîtresse de JFK – mais de cela, Jeudy ne dit rien –, ou encore Clint Hill le garde du corps de la First Lady qui ne se pardonnera jamais de ne pas avoir empêché le drame. Des flash-backs nous permettent de le découvrir avec les enfants John-John et Caroline, et de voir à quel point l’entourage des Kennedy se substituait aux parents absents.

Malgré la profusion des archives exhumées – certaines n’ont jamais été vues en France –, le réalisateur a décidé de faire appel à un illustrateur, Christian de Metter bien connu des fans du 9e art en France. Ainsi, à plusieurs reprises, le flot des images d’archives s’interrompt pour laisser la place à un tableau illustrant un moment important, mais sans archives. C’est John et Jackie dans la chambre d’hôtel de Fort Worth la veille de la funeste journée, ou encore le couple présidentiel dans l’avion les conduisant le matin suivant à Dallas. Audacieux, le procédé fonctionne bien et n’entrave en rien la fluidité du récit, ce qui n’est pas toujours le cas des longs flash-backs qui nous éloignent un peu de Dallas, du cœur de l’action. Mais, nous y sommes replongés avec délice par un réalisateur littéralement habité par son sujet, au point que nous soyons presque étonnés de ne pas avoir accès à la salle où se déroule l’autopsie à Dallas en début d’après-midi !

Bien entendu, Patrick Jeudy aborde la grande question : qui a tué Kennedy ? Mais tenter d’y répondre aurait été un piège dans lequel il n’est pas tombé. Tenter d’y répondre, c’était écrire un autre film, nettement moins original, à moins de reposer sur un conséquent travail d’investigation – ce qui n’est pas le cas ici. Habilement, Patrick Jeudy se contente de souligner les incohérences de l’enquête, du travail bâclé de la Commission Warren et évoque quelques ennemis qui auraient eu intérêt à abattre le président américain. Manifestement, Patrick Jeudy ne croit pas du tout à la thèse du tireur isolé, Lee Harvey Oswald.

Le film n’est pas tendre avec Lyndon Johnson. Présenté comme un homme sans-cœur, marié avec une Lady Bird qui ne sort pas grandie de la prestation de serment, le vice-président texan apparaît à ce point antipathique qu’on a envie, ici, de le sauver ! Ainsi, par exemple, le film présente comme une vérité historique que la thèse selon laquelle, à bord d’Air Force One, les Johnson auraient forcé Jackie à être sur la photo aux côtés du nouveau président investi. C’est une hypothèse largement remise en cause aujourd’hui, et dont le fondement repose sur la volonté des Kennedy de préserver le mythe, en détruisant l’image de Johnson si nécessaire. Le travail de William Manchester sur ces journées est certes essentiel, mais il doit être lu avec la plus grande prudence, par son caractère « officiel » (au moins dans un premier temps).

Reste que Dallas. Une journée particulière est un film captivant. Ses défauts s’effacent finalement devant le plaisir du spectateur sidéré par la richesse des archives et la maestria du réalisateur.

Thomas Snégaroff

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  • ISSN 1954-3670