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Comptes rendus
   

John Horne (dir.), Vers la guerre totale. Le tournant de 1914-1915,

Paris, Tallandier, 2010, 343 p.

Ouvrages | 10.10.2011 | Fabien Théofilakis
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© Tallandier, 2010Cinq ans après le colloque organisé à l’Historial de la Grande Guerre sur le tournant de 1915, on peut saluer la publication d’une édition des actes, augmentée et élargie à 1914, sous la direction bénéfique de John Horne. L’ouvrage réunissant douze contributions est organisé selon trois thématiques, trois espaces-temps également, qui s’emboîtent et souvent se répondent : les « violences du champ de bataille » (84 pages), les « violences contre les civils et les prisonniers de guerre » (125 pages) et le « génocide arménien » (68 pages).Soulignant la triple rupture qu’a constituée le premier conflit mondial par l’ampleur des espaces et des sociétés impliqués, par la « nature extrême de violence » (p. 12) engendrée, par la mutation de mobilisations de plus en plus cristallisées autour de la « communauté nationale » et de sa contrepartie, la diabolisation de l’ennemi, l’historien de Dublin revient dans son introduction sur l’intérêt de lire les dix-huit premiers mois de la guerre comme « non seulement une rupture, mais un tournant » (p. 17). Parce que la guerre, devenue univers en soi et pour soi, est animée de dynamiques internes qui font advenir des seuils de représentation et d’action inédites, le prisme de la violence offre une hypothèse d’analyse capable de rendre compte de la « logique de ‘totalisation’ » (p. 31) qui s’y dessine. S’efforçant de dépister la genèse du processus avant qu’il ne donne naissance aux cadres de la « culture de guerre », les contributions traitent de différentes formes de violence – des violences de guerre à la violence extrême – et posent, in fine, la question sous-jacente de la Grande Guerre comme matrice d’expériences du XXsiècle.

La première partie, consacrée aux violences du champ de bataille, réunit quatre textes selon un champ d’analyse élargi : l’expérience guerrière du soldat sur le front militaire (Stéphane Audoin-Rouzeau), la réaction d’un groupe spécifique, celui des combattants – allemands (Anne Duménil) et français (John Horne) – de la guerre de mouvement à celle de positions, les (r)apports entre front militaire et monde de la recherche dans l’élévation des seuils de violence (Anne Rasmussen). Cherchant à préciser quelles réponses les systèmes de normes ante bellum ont apportées à l’irruption immédiate et dirimante de la violence dès les grandes offensives de l’été 1914, parmi les plus meurtrières du conflit (plus de 2 000 morts par jour en moyenne dans l’armée française), les auteurs soulignent combien cette guerre si moderne s’accompagne également, dès les premiers combats, de pratiques extrêmes qui renvoient à des techniques archaïques. Les commandements apparaissent cependant très lents à réviser leur stratégie en fonction des remontées d’expériences : l’analyse de la tranchée comme rupture et réponse tactique, technique et somatique, face à une pensée militaire tournée vers l’offensive résume de façon convaincante la prise de conscience de la fin d’une guerre courte et, à travers elle, de la caducité d’un idéal du fait guerrier hérité du xixe siècle, qu’il faut remplacer par un coûteux apprentissage des nouvelles façons de tuer et d’être tué. Dans l’armée allemande, la rupture tactique intervient fin 1916. Face à cette impasse, la mobilisation des scientifiques et des technologies doit assurer les moyens de la victoire. La conception puis l’introduction de nouveaux armements (char, aviation, gaz asphyxiants, lance-flamme) qui nourrissent la spirale de transgression – adaptation des normes de la violence révèle une nouvelle relation de continuité des champs d’expérience aux champs de bataille. L’enrôlement de la science et de la technique renvoie à une « rupture culturelle » (p. 111) dans le positionnement du monde, la science faisant de l’ingénieur et du scientifique (cf. le rôle de Fritz Haber) des acteurs de la rationalisation de l’économie de guerre industrielle.

La seconde partie déplace la focale d’analyse en arrière des lignes du front, une fois passé le temps violent des invasions. À partir de cinq contributions, elle considère la façon dont la violence de guerre se transforme en violence dans la guerre, dont elle s’exerce et se justifie contre des populations civiles et les prisonniers. Sont ainsi envisagées les expériences d’occupation à travers la variété des rapports entre occupés et autorités d’occupation à l’échelle européenne (Sophie de Schnaepdrijver) comme nationale (Belgique, France du Nord) ainsi qu’à travers le prisme de la médiation du droit dans les systèmes d’occupation (Annie Deperchin et Laurence von Ypersele). Cette approche comparée fait apparaître un gradient dans les seuils de violence entre les fronts occidental et oriental en fonction de la proximité culturelle que les occupants se représentent avec les civils, et, consécutivement, de leur « mission » civilisatrice. Dans de nombreux cas, l’échec des politiques d’occupation entraînera un durcissement à partir de 1916 du traitement des administrés.Deux contributions examinent le sort des populations civiles soumises aux dynamiques de violence de guerre qui les transforment en enjeu même de la conduite du conflit. L’exemple de l’interaction tragique entre blocus maritime britannique et guerre sous-marine « illimitée » par les Allemands (Gerd Krumeich) contribue à l’ « intensification de la guerre, de sa ‘totalisation’ économique et ‘morale’ » (p. 177) car elle entraîne la « participation » de toute la population allemande à la guerre et entérine progressivement la perception par celle-ci d’un conflit légitime car défensif. Plus à l’est, le traitement des minorités juives par le haut commandement russe connaît un tournant en 1915. Non que la discrimination entre populations « fiables » et « non fiables » – i.e. minorités ethniques et frontalières – date de la guerre, ni que l’antisémitisme dans l’armée naisse en 1914, mais dans la mesure où la guerre favorise le « passage d’un antisémitisme traditionnel d’origine religieux » (p. 206) porté par l’administration civile à une « nouvelle forme d’antisémitisme civique » considérant des populations entières comme ennemi intérieur (Peter Holquist). Promue par les militaires, cette application aurait dû déboucher sur la déportation de populations entières « à la manière turque » (V. Grabar auprès du Grand Quartier général, août 1914, p. 218), n’eut été l’opposition du gouvernement civil. Avec les épidémies de typhus dans des camps de prisonniers en mains allemandes en 1915, Heather Jones reformule la problématique de la captivité en guerre totale en termes de traitement et de violence. Elle relève, iconographie à l’appui, la lecture contradictoire qu’ont faite Allemands, Français et Britanniques de cette maladie : sur la défensive, les Allemands considèrent le typhus « comme une contamination venue de l’étranger » (p. 234), en l’occurrence importée par les captifs russes, alors que les seconds y dénoncent une nouvelle atrocité allemande.

Dans la perspective de l’ouvrage, le génocide arménien vient logiquement en conclusion tant il apparaît à la fois comme l’aboutissement de logiques convergentes précédemment relevées et une étape inédite dans l’usage de la violence contre les civils en ce qu’elle devient très rapidement génocidaire (entre 1,8 et 2 millions de morts victimes en 1915, soit entre 6 % et 8 % des morts de la guerre). Approché à partir des représentations internes, celles du Comité Union et Progrès (Hamit Bozarslan) et externes, celle de la presse de l’Entente et de la diplomatie américaine (Annette Becker et Jay Winter), ce meurtre de masse est replacé dans un double contexte : l’un, national, insère la « question arménienne » dans le déclin de l’Empire ottoman scandé par la crise d’Orient et les guerres balkaniques, convoque les rapports complexes des Arméniens vis-à-vis du pouvoir et des autres minorités, et suit la constitution de structures qui serviront à mettre en place « une politique de purification par déportation » (Donald Bloxham, p. 265 et carte) ; l’autre, celle de l’Europe en guerre, explicite le passage à l’acte et sa part d’improvisation. Le génocide arménien apparaît comme une guerre dans la guerre nécessaire pour « exterminer » ceux qui feraient obstacle à la réalisation d’un État ethno-nationaliste. Il est vu par les belligérants eux-mêmes comme un « crime contre l’humanité », mais présenté telle une nouvelle atrocité dans le « front de propagande anti-allemande » (p. 292) il perd sa spécificité. Si l’identité des victimes, civiles, est mal perçue en Europe, où seules les souffrances du front sont dignes d’empathie (cf. l’iconographie), les massacres de masse alimentent en revanche deux discours fondateurs du nationalisme turc, dès 1916, sur le triptyque « négation, relativisation et justification » (Hamir Bozarslan) orchestré par le gouvernement unioniste ; dans la République kémaliste sur le déculpabilisant « innocence, souffrance et délivrance » du peuple turc (p. 276).

À travers la problématique du tournant lors des dix-huit premiers mois de la guerre, l’ouvrage livre, tel un kaléidoscope, une formidable étude sur les entrées en guerre, les entrées dans la guerre de(s) corps (ceux des combattants, des groupes, des nations), des représentations et actions (occupés face aux occupants, minorités face aux autorités étatiques, ennemis extérieur et intérieur…), à l’est comme à l’ouest, sur terre comme sur mer, parmi les civils comme les combattants… Cette diversité d’approches illustre l’enrichissement des études sur la Première Guerre mondiale depuis la thèse de Jean-Jacques Becker qui signe d’ailleurs la conclusion de l’ouvrage, avant l’appareil critique de fin de volume (bibliographie tripartite, index des noms, biographie des auteurs). Cette réflexion sur la « logique de totalisation » au prisme de la violence peut être également lue comme un tour d’horizon quant à la variété des sources utilisables et des approches méthodologiques, aux inflexions historiographiques entre chercheurs européens et internationaux (français, allemands, belges, irlandais, britanniques, américains).

L’ouvrage n’est cependant pas exempt de critiques. Outre celles inhérentes à la nature du volume, on peut déplorer dans l’architecture générale un certain manque de cohérence interne qui multiplie les répétitions au détriment de réflexions en écho et rigidifie le tournant de 1914-1915 en un cadre exclusif qui n’évite pas quelques digressions. On regrettera également la non-reprise des échanges qui ont eu lieu lors du colloque.

Fabien Théofilakis

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  • ISSN 1954-3670