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Comptes rendus
   

Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l’égalité professionnelle en Europe (XIXe–XXIe siècles),

Paris, Payot, 2010.

Ouvrages | 10.06.2011 | Rachel Silvera
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© Payot, 2010

Sylvie Schweitzer, historienne spécialiste du travail des femmes et professeur à l’Université de Lyon II, poursuit sa recherche minutieuse et fort utile sur l’accès des femmes aux différentes sphères du pouvoir, dans le monde politique et économique. Après nous avoir largement convaincue, par une démonstration brillante et accessible, que « les femmes ont toujours travaillé [1]  » – contrairement au sens commun – ou plutôt au sens commun de la domination masculine…

Dans ce nouvel ouvrage, Sylvie Schweitzer retrace le parcours professionnel des femmes, à partir d’exemples concrets d’univers interdits, refusés ou délaissés par les femmes, du métier d’avocate à celui de policière, sans oublier bien sûr la médecine, ou encore l’administration publique, etc. Elle parvient ainsi à repérer trois phases de cette histoire de 1860 à nos jours : une première phase de levées lentes des interdits qui permettront à des pionnières d’investir certaines professions (1860-1920) ; une seconde, permettant un accès des femmes à de nouvelles professions devenues mixtes (1920-1970) ; enfin de 1970 à nos jours, toutes les professions sont désormais accessibles. Si des freins persistent, « la mixité professionnelle s’installe réellement » (p. 12). Cette fine analyse s’appuie sur des sources très diverses : de l’analyse des discours politiques officiels et médiatiques, à l’émergence de compromis législatifs, sans hésiter à faire appel aux statistiques sur l’évolution de chaque profession.

De plus, cet ouvrage n’entend pas être strictement une œuvre d’historienne, même si le nombre impressionnant de références et de sources d’archives l’inscrivent véritablement dans cette discipline. Il trouve également ses références dans la place des théories féministes, dans une réflexion critique du naturalisme et du biologique, dans l’analyse des stéréotypes toujours à l’œuvre, ou encore par la référence à l’évolution des marchés du travail. Nous partageons ainsi, en tant qu’économiste sur le genre et l’emploi, la nécessité d’une approche pluridisciplinaire, à laquelle Sylvie Schweitzer contribue largement. Rajoutons également que sur bon nombre de périodes et d’exemples, la référence à nos voisins européens vient resituer tout le long chemin parcouru et restant à parcourir vers l’égalité… On retient parmi toutes les pistes analysées, les liens inexorables entre femmes et maternité qui marquent à jamais notre histoire, comme celle de nos voisines.

Si nous sommes véritablement convaincus de tout l’intérêt de cet ouvrage, quelques interrogations se posent à l’issue de cette lecture très stimulante, en tant que « spécialiste » de l’égalité professionnelle actuelle.

Tout d’abord, un point de détail, lorsque l’on parle – en tant que sociologue ou économiste – d’égalité professionnelle, on ne s’interroge pas seulement sur la féminisation des emplois. Certes, c’est très certainement le levier principal de l’égalité, mais, malheureusement, il ne conduit pas à lui seul à régler toute la question : les écarts de rémunération, l’accès à une carrière, le piège du temps partiel… sont des thèmes qui sont partie prenante de l’égalité professionnelle, et qui montrent d’ailleurs ici aussi la persistance, le déplacement des formes des inégalités de genre dans l’emploi. Donc, plutôt qu’une « histoire de l’égalité professionnelle », Sylvie Schweitzer nous invite à une « histoire de la féminisation des emplois ».

De plus, la thèse générale et optimiste (selon les mots même de l’auteure), de l’ouvrage, n’est pas partagée par tous et toutes. Elle indique ainsi en conclusion que « la dernière étape de la mutation sociale sera celle qui s’amorce aujourd’hui, avec autant de lenteur, il est vrai, que les précédentes : la répartition mixte et égalitaire des tâches qui relèvent des espaces dits « privés », ceux de la famille » (p. 173). Si nous partageons ce constat – sans égalité dans la sphère domestique, point d’égalité professionnelle –, nos propres travaux révèlent, hélas, une situation quelque peu bloquée : lors d’un panorama des politiques de « conciliation » développées en Europe [2] , nous avons eu l’occasion de montrer que, malgré des évolutions différentes, pas un pays n’échappe totalement à ce fait : les tâches domestiques et parentales, les congés parentaux, le temps partiel, notamment, restent du domaine réservé des femmes… Car, ici, ce qui se joue ne relève pas des mêmes mécanismes décrits fort justement par Sylvie Schweitzer : au-delà des lois, au-delà des raisons économiques, les résistances des hommes à l’égalité renvoient aux modèles familiaux, culturels, religieux de nos pays. Nous gardons certes espoir, mais il nous parait important de noter le retard de l’égalité dans ce domaine, l’assignation des femmes, en tant que mères et épouses, à la sphère familiale restera peut-être le dernier bastion de la domination masculine ?

Enfin, dernier point de discussion que nous souhaitons ouvrir avec l’historienne : il nous semble que parmi les évolutions de la place des femmes sur le marché du travail, le croisement entre inégalités sociales et inégalités de genre est de plus en plus important : si l’accès des femmes au dernier cercle du pouvoir se confirme, ne s’agit-il pas d’une petite frange d’entre elles, celles qui sont bien nées, bien dotées d’un capital culturel et économique et que la société a finalement tout intérêt (social et économique) à reconnaître ? Qu’en est-il pour les « laissées pour compte », celles qui cumulent tous les handicaps sociaux et familiaux (précarité, isolement, pauvreté…) ? J’invite nos historiennes à s’interroger ainsi sur la dernière loi de janvier 2011 qui impose des quotas de femmes dans les conseils d’administration de nos grandes entreprises. Cette mesure, plus que nécessaire vu le retard français, n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt des inégalités, dans la mesure où par ailleurs, en matière d’inégalités de salaires ou de temps partiel subi, les engagements ne sont pas tenus ?

Notes :

[1] Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire du travail des femmes aux XIXe et XXsiècles, Paris, Odile Jacob, 2002.

[2] Rachel Silvera, « Temps professionnels et temps familiaux en Europe, de nouvelles configurations », Travail, Genre et Sociétés, n° 24, novembre 2010.

Rachel Silvera

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  • ISSN 1954-3670