Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Traits d'architecture : Hanoi à l'heure française »

Expositions | 20.01.2010 | Amaury Lorin
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Solennellement inaugurée le 1er octobre 2009 à l’Espace-centre culturel français de Hanoi par Nguyên Tiên Dinh, vice-ministre vietnamien de l’Intérieur, et Michel Flesch, conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France à Hanoi, l’exposition « Traits d’architecture : Hanoi à l’heure française » marque une étape importante dans la complexe histoire au long cours des relations bilatérales franco-vietnamiennes.

À l’occasion des cérémonies annonçant, en 2010, le millénaire de Thăng Long-Hanoi – en 1010, le roi Ly Thai Tô ordonna le transfert de la capitale de Hoa Lu à la citadelle de Dai La (Hanoi), lui donnant le nom de Thăng Long, « ville du Dragon qui s’envole », qui devint Hanoi [1] – et dans le cadre de la coopération entre la direction d’État des archives du Vietnam et la direction des archives de France, une opportune sélection de 32 édifices permet de revisiter une part importante du patrimoine architectural hanoien. Avec 53 plans architecturaux de grand format, 23 photos, pour la plupart, inédites et de nombreux documents d’archives exposés pour la première fois, « Traits d’architecture : Hanoi à l’heure française » met, pour une raison archivistique, l’accent sur les seuls édifices civils (les autorités en charge des édifices religieux et des bâtiments militaires ne versaient pas leurs fonds aux archives centrales de l’Indochine), d’où une image esthétique mais incomplète du patrimoine colonial hanoien.

Organisée par le Centre des archives nationales n°1 (Hanoi) avec le concours de l’ambassade de France à Hanoi et en collaboration avec les archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence, l’exposition constitue la première action concrète depuis la signature, en février 2009 à Paris, d’un accord-cadre de coopération entre les archives de France et du Vietnam en matière de collecte, de préservation et de valorisation de leurs archives respectives, autrefois communes. Une coopération d’autant plus précieuse que, dans la confusion des années 1950, les archives de la défunte « Indochine française » furent partagées dans la hâte avant, pour les plus stratégiques d’entre elles, d’être progressivement rapatriées en France. Ainsi le fonds, central, du gouvernement général de l’Indochine est, encore aujourd’hui, conservé, pour partie, (papiers dits « de souveraineté ») à Aix-en-Provence, pour l’autre, (papiers « de gestion ») à Hanoi [2] .

En 1873, les Français prennent pied à Hanoi. Pour la plupart d’entre eux, les bâtiments officiels au service de la puissance coloniale française sont conçus par des architectes français à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, selon des styles variés, essentiellement de veine néoclassique. Nombre d’édifices publics sont élevés en lieu et place de monuments vietnamiens alors détruits par les Français dans la première décennie suivant leur arrivée, à l’instar de la cathédrale Saint-Joseph, se substituant à la pagode Báo Thiên (« gratitude envers le ciel »). La construction de ces monuments d’envergure, édifices aussi solennels qu’imposants, a d’abord pour objectif de marquer le paysage urbain d’Hanoi et d’y installer ostensiblement la domination française. Il s’agit, en effet, de symboliser la solidité du régime et l’intention des Français de s’installer durablement au Vietnam. À travers l’architecture, les Français entendent ainsi exprimer la puissance écrasante de l’autorité coloniale et promouvoir l’influence de la culture française sur la culture vietnamienne. Ils emploient des techniques avancées, font venir des matériaux nouveaux qui métamorphosent la physionomie de Hanoi : le ciment, le béton armé, le fer et l’acier, l’ardoise, la terre cuite, le verre, le carrelage et les objets décoratifs en émail, céramique et porcelaine couvrent le Vietnam.

Trois phases peuvent être distinguées dans cette histoire de l’architecture de Hanoi à l’époque coloniale. Une première période (1875-1900) voit l’importation d’une méthode d’urbanisation à l’européenne (disposition symétrique traditionnelle, organisation géométrique des rues) et le choix des casernes du corps expéditionnaire comme modèle de construction. Il s’agit alors de renforcer l’aspect administratif d’une présence française encore à consolider. Une seconde période (1900-1920) est marquée par l’installation progressive à Hanoi des organes centraux du gouvernement général afin d’en faire la capitale indochinoise. L’architecture de cette période est minutieusement étudiée dans le but de sortir du simple aspect fonctionnel de la période précédente. Enfin, une dernière période (1920-1945) porte un soin plus particulier à l’esthétique des constructions coloniales, exprimé, en particulier, par Maurice Long, gouverneur général de l’Indochine (1919-1923). Ce dernier fait venir de France des architectes porteurs d’idées nouvelles : Ernest Hébrard, grand prix de Rome (1904), et Arthur Kruze sont deux pionniers de cette tendance. On s’oriente alors, parallèlement à un engouement pour le style Art Déco, vers la recherche de styles hybrides tentant un difficile syncrétisme entre les influences occidentale et orientale.

Ce patrimoine, peu connu en France, possède une grande valeur, tant historique, esthétique que technique, avec, comme fleurons : le palais du gouvernement général de l’Indochine, dont le transfert des services depuis Saigon fut décidé par Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902) [3] ; la résidence supérieure du Tonkin (photo) ; le palais de justice ; la prison centrale ; la chambre de commerce et d’agriculture ; le service des postes et télégraphes ; la gare ; le collège Paul Bert ; le lycée Albert Sarraut ; l’Université indochinoise (1926) ; etc. Parmi ces 32 édifices publics, trois tiennent une place à part. D’abord, le musée Louis Finot relevant de l’École française d’Extrême-Orient, actuel musée d’Histoire du Vietnam, tentative la plus aboutie (et réussie) d’alliance des styles d’architecture asiatique et européen. Ensuite, le théâtre municipal d’Hanoi, réalisé entre 1908 et 1916, dont la ressemblance avec l’opéra Garnier de Paris, quoique dans de moindres proportions, lui donne un rayonnement particulier ; et sur la place duquel un chapitre historique de la révolution vietnamienne eut lieu le 19 août 1945 : un appel y fut prononcé, marquant le début de l’insurrection générale qui devait aboutir à la victoire de la révolution d’Août dans l’ensemble du pays. Enfin, clou de l’exposition et trace sans doute la plus visible de l’« Indochine française », le pont Paul Doumer (rebaptisé pont Long Biên) sur le fleuve Rouge, inauguré en 1902 par le futur président de la République française (1931-1932) avant son retour en métropole.

Hélas clôturée trop tôt (dès le 16 octobre 2009), l’exposition « Traits d’architecture : Hanoi à l’heure française » met, sans polémique, la lumière sur un héritage assumé, celui d’un patrimoine pourtant davantage imposé que choisi, mais aujourd’hui intégré à l’histoire, au quotidien et à l’imaginaire de plus de trois millions d’Hanoiens. On ne pourra que regretter la brièveté de l’exposition qui intéresserait sans doute autant le public français qu’elle a passionné le public vietnamien.

Notes :

[1] Philippe Papin, Histoire de Hanoi, Paris, Fayard, 2001. 

[2] Chantal Descours-Gatin, Guide de recherche sur le Vietnam, Paris, L’Harmattan, 1963.

[3] Amaury Lorin, Le Tremplin colonial : Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine (1897-1902), Paris, L’Harmattan, coll. « Recherches asiatiques », 2004, rééd. 2005 ; en cours de traduction en vietnamien, Hanoi, The Gioi, à paraître en 2010, avec le concours de l’École française d’Extrême-Orient et du Centre culturel français d’Hanoi.

Amaury Lorin

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670