Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Berthe Auroy, Jours de guerre. Ma vie sous l'Occupation,

Paris, Bayard Éditions, 2008. Présentation et notes par Anne-Marie Pathé et Dominique Veillon. Préface de Philippe Claudel.

Ouvrages | 24.07.2009 | Anaïs Lomberger
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© Bayard, DRAnne-Marie Pathé et Dominique Veillon nous présentent une partie du journal que Berthe Auroy (1880-1968) a tenu du 10 juin 1940 au 15 août 1945, des journées angoissantes de l'exode à la capitulation du Japon. Ce « journal » n'en est pas tout à fait un puisque son auteur, parfois par nécessité et d’autres fois par crainte de la répression, n'a pas tenu quotidiennement ses cahiers mais mêle des notes régulières et précisément datées – notamment lors de l'exode de juin 1940 ou lors des journées de la Libération de Paris en juillet 1944 – à des comptes rendus davantage espacés, effectués le plus souvent mensuellement. La diariste complète ses notes par des documents originaux collectés durant la guerre et l'Occupation – articles découpés dans les journaux, tracts de propagande, étoile juive...

Le texte présenté par Anne-Marie Pathé et Dominique Veillon nous livre ici l'essentiel des douze cahiers dans lesquels Berthe Auroy, institutrice en retraite dès la capitulation française, dresse un portrait détaillé de sa vie de française « occupée » à l'adresse de sa meilleure amie, Loïs Perkins, une Américaine repartie dans son pays au début du conflit. Cette parole nous vient donc directement du passé. Sa vérité entière a été préservée puisque que Dominique Veillon et Anne-Marie Pathé ont fait le choix de publier dans ces pages la version originale des cahiers et non la version retravaillée et plus élaborée que Berthe Auroy avait elle-même donnée de son « Diary » au cours de l'année 1945. Il s’agit d’un véritable choix d'historien puisque de cette manière, le journal devient un document précieux, lien direct vers ce passé que nous ambitionnons de connaître et de comprendre.

Grâce aux lignes tracées par Berthe Auroy lors des années de guerre, nous avons accès directement au témoignage d'une actrice de l'histoire qui fut aussi une passagère de la grande Histoire. Une femme cultivée qui sans fioriture et sans excès de style mais dans un langage soigné nous livre les faits dont elle a connaissance, les rumeurs qui circulent à Paris ou dans la campagne normande, les détails de sa vie quotidienne et les peurs ou les espoirs qui transportent les Français durant cette période noire qu'a été la Seconde Guerre mondiale. Son témoignage est donc précieux, notamment en raison du rapport presque immédiat à la parole que permet le journal.

Car un tel mode d’écriture n'est pas encore mémoire, il s'inscrit directement dans le présent – le texte d'ailleurs est écrit au présent – et nous donne directement accès aux représentations de Berthe durant cette période – et partant, on peut le supposer, d’un certain nombre de Français. Plus sûrement encore qu'un témoignage oral réalisé a posteriori, et donc passé au filtre de la mémoire et de l'oubli, ces pages nous donnent accès presque directement à ce que pouvaient vivre et ressentir ces Français dans les années 1940-1945.

Ainsi, les pages de juin et juillet 1940, durant l'exode, où l'on sent tout à la fois les hésitations de Berthe à partir, les incertitudes de ces heures de défaite, l'émotion suscitée par le départ qui marque tout à la fois la fin de sa carrière d'institutrice et le début d'un voyage difficile pour rejoindre Moulins et sa sœur puis finalement Paris ; la peur et la colère parfois ; les considérations matérielles qui deviennent parfois plus importantes avec la crainte des pillages mais également l'incertitude qui plane sur le sort qui va l'attendre dans la suite de la guerre.

De même, le récit des « queues », de la lutte quotidienne et continue pour le ravitaillement, occupe une bonne place dans le journal de Berthe Auroy et nous donne à voir la difficulté de ces temps où une chambre d'amis devient à la fois glacière et jardin potager et où le moindre filet de pommes de terre ou le moindre œuf deviennent des denrées plus précieuses qu'un beau bijou. Des queues dans lesquelles la vie s'organise différemment et où une nouvelle sociabilité se fait jour, de nouveaux métiers se créent comme ces « Sauvettes » du coin des rues qui permettent aux Parisiens de trouver de quoi se nourrir. Les notes de Berthe Auroy nous montrent bien les défis quotidiens que cette époque a pu engendrer pour les Parisiens : la peur de mourir de faim y était alors une réalité. De faim ou de froid, lors des rudes hivers de guerre. En ces temps d’ailleurs, les soucis quotidiens prennent souvent le pas sur les évènements qui se jouent dans le monde. C'est que la guerre vécue touche profondément la vie de chacun. A cette époque, les liens avec la famille et les amis se réduisent souvent à quelques lignes sur une carte interzone tandis que l’information devient propagande et que les rumeurs se multiplient : les on-dit, les bobards sont légions – on aurait vendu de la chaire humaine pour de la viande… Berthe Auroy nous montre aussi comment les Parisiens apprennent à vivre avec les bombardements, avec les « Verdures » et les signes de leur présence qui envahissent même les lieux favoris de l'auteur comme le Moulin Rouge.

De par son amitié avec les époux Isserlis ou le peintre Epstein, elle nous donne également des éléments intéressants sur le sort des Juifs. De la mention « Juif » sur la carte d'identité – dont une copie est donnée dans les documents accompagnant les cahiers – à la nomination d'un administrateur pour la librairie de son amie Hélène Isserlis en passant par le port de l'étoile juive et les arrestations de Juifs que Berthe apprend et commente. Une jeune nièce d'Hélène est arrêtée et Berthe décrit l'angoisse de sa famille mais également de ses connaissances quant à ces arrestations. Tarama sera ensuite déportée et on peut sentir dans les lignes de Berthe, l'angoisse suscitée par cette « disparition », notamment en raison du manque d'informations et de certitudes quant au départ de la jeune fille pour un camp en juin 1942. Enfin, Berthe Auroy se fait l'écho des réactions de soutien d'une partie de la population parisienne envers les Juifs : non-Juifs portant l'étoile jaune ou une équivalence, propos de soutien lors du placardage des affiches sur les magasins, rejet presque unanime de la propagande antisémite. Ce genre de réactions est d'ailleurs souvent mentionné dans d'autres journaux personnels. Berthe prend d'ailleurs des risques pour aider ses amis puisque ceux-ci étant menacés d'arrestation, elle les cache quelques jours et les aidera à organiser leur fuite vers la zone sud.

L'ambition de l'historien est d'analyser et faire parler les « traces » laissées par les acteurs de l'histoire afin de restituer le passé dans sa vérité, d'en reconstruire une intelligence. Les journaux personnels, tenus durant la Seconde Guerre mondiale, comme celui de Berthe Auroy, peuvent donc se révéler de précieuses sources de connaissance et d'information pour les historiens qui cherchent à faire apparaître les représentations mentales des Français durant cette guerre.

Notes :

 

Anaïs Lomberger

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670