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Comptes rendus
   

Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs 1939-1945, tome II : Les années d’extermination, 1939-1945,

Paris, Le Seuil, 2008, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, 1 028 p.

Ouvrages | 09.06.2009 | Jean-Marc Dreyfus
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© Le Seuil. Droits réservésCe volume constitue la deuxième et dernière partie de la somme que Saul Friedländer a consacrée à la Shoah. Il s’agit en tout point d’un ouvrage exceptionnel et remarquable, par la densité de la recherche, la qualité de l’écriture et aussi la formidable capacité de synthèse de l’historien israélien. L’auteur a d’ailleurs reçu le prix Pulitzer pour ses deux volumes, écrits en anglais, dont le premier était paru en français onze ans plus tôt, en 1997. Dans le premier tome, intitulé « Les années de persécution, 1933-1939 », il décrivait minutieusement comment la politique nazie avait resserré lentement son étau sur les Juifs allemands, les excluant peu à peu de la vie économique et sociale, et cela avec la rapide adhésion des élites et l’acceptation, même passive, du peuple allemand. Il se terminait, signe de la méthode adoptée par Friedländer, par un instantané : la mise en scène de la pièce du dramaturge anglais John B. Priestley People at Sea, par le Kulturbund juif, l’association culturelle des Juifs d’Allemagne : « La pièce évoque les terreurs et les espoirs de douze passagers d’un bateau qui a subi des avaries à la suite d’un incendie et dérive dans les Caraïbes, prêt à sombrer. Les personnages présents sur la scène sont finalement sauvés. La plupart des juifs assis ce soir-là au théâtre de Charlottenstrasse, eux, étaient perdus. » Le volume dont il est question ici s’ouvre sur l’analyse rapide d’une photo : celle de l’étudiant en médecine David Moffie qui reçut son diplôme de docteur à l’université d’Amsterdam le 18 septembre 1942. Le lauréat est photographié avec des membres de son jury de thèse. Il porte l’étoile jaune. La photo dit beaucoup de choses, prise juste avant que la présence de tout juif ne soit interdite dans les universités néerlandaises.

Saul Friedländer applique une méthode propre à l’écriture de la Shoah : son but avoué est de réussir une « histoire intégrative » du génocide des Juifs. Il entend par là un récit qui intègre les victimes et les bourreaux dans toute la complexité des relations qui se nouent et dans l’avancée chaotique de l’histoire allemande vers le génocide. Si, considère-t-il, l’historiographie a largement tenu compte des victimes, dont il fallait maintenir le souvenir, celle des bourreaux a encore beaucoup de chemin à faire ; mais il se refuse à séparer ces deux thématiques. Par ailleurs, il refuse que les récits des victimes, en particulier des diaristes, ne soient vus que comme des voix individuelles. Il leur trouve un autre rôle : « Par sa nature même, du fait de son humanité et de sa liberté, une voix individuelle, surgissant au cours du récit historique ordinaire des événements comme ceux présentés ici, peut déchirer le tissu continu de l’interprétation et le ton avantageux (le plus souvent involontaire) du détachement et de l’"objectivité" du chercheur. Cette fonction perturbatrice ne serait guère nécessaire dans une histoire du prix du blé à la veille de la Révolution française, mais elle est essentielle à la représentation historique de l’extermination de masse et autres séquences de souffrances collectives, que l’historiographie ordinaire "domestique" et "aplatit" nécessairement. » Par cette déclaration de principe, mise en œuvre avec constante dans l’épais volume de 1 028 pages (dont 410 de notes, de bibliographie et d’index), Friedländer prend le contre-pied – ou peut-être complète avantageusement – un autre volume complet sur la Shoah, celui de Raul Hilberg, qui s’était penché sur les mécanismes de l’extermination, en laissant presque complètement de côté les réactions et les voix des victimes juives. Au contraire, Friedländer considère la voix des diaristes comme « centrale ».

La description que Saul Friedländer donne de la Shoah est très précise. S’il ne néglige pas tout à fait quelques explications fonctionnalistes, comme les rivalités entre dirigeants nazis et administrations allemandes, le moteur de la destruction est pour lui l’idéologie, sans que sa lecture des événements ne soit intentionnaliste : il répète bien, avec clarté, que les nazis ne savaient pas quoi faire des Juifs encore au printemps 1941, sinon qu’ils ne voyaient un possible avenir que pour une Allemagne vide de Juifs. Les circonstances internationales, les avancées de la guerre, sont aussi d’importance pour comprendre la radicalisation de la politique nazie et l’historien insiste sur l’importance de l’arrivée en puissance des Etats-Unis dans la guerre, de leur inéluctable intervention dans le conflit, visible dès le début de l’été 1941. Mais c’est finalement l’idéologie qui est le moteur principal. Certes, dans cette synthèse magistrale qui n’oublie rien, Friedländer tient compte des « architectes de l’anéantissement » (pour reprendre le titre du livre de Götz Aly et Susanne Heim, traduit en français en 2006 chez Calmann-Lévy), de ces spécialistes des sciences sociales, démographes, médecins, voire historiens, qui ont étayé les plans nazis de recomposition « raciale » de l’Europe centrale et orientale. Mais il ne leur donne pas une place prééminente dans le processus de décision et de mise en œuvre de l’Holocauste, tout comme il ne considère par le « Plan général Est » de mise à mort de trente millions de personnes comme déterminant. Il revient toujours dans ces exemples à l’antisémitisme d’Hitler et des responsables nazis et montre comme celui-ci, qu’il a qualifié de « rédempteur », a allumé la mèche non seulement en Allemagne mais dans toute l’Europe (et les pages sur la France sont très sévères, qui montrent les accommodements idéologiques tout autant que le jeu biaisé de la collaboration d’Etat dans la complicité de Vichy dans la Solution finale).

Finalement, Hitler fut bel et bien au centre du processus de décision génocidaire, mettant en œuvre ses obsessions antisémites névrotiques qui pouvaient apparaître, jusqu’en 1941, comme de simples manifestations de ses fantasmes de destruction. Mais cette pensée faussement rationnelle, qui voyait la nécessité de détruire les Juifs pour assurer la victoire de l’Allemagne ou, en cas de défaite, offrir une revanche anticipée, s’appuyait sur les mythes les plus simplistes du XIXe siècle, le « mythe aryen » décrit par Léon Poliakov et celui du complot juif mondial. Hitler croyait dans l’authenticité des « Protocoles des Sages de Sion ». Cette pensée fut contagieuse, comme cela est montré dans l’un des nombreux exemples, qui se situe ici au début de 1941 : « Interdiction avait été faite au Juifs de jouer pour des publics allemands, et dès les débuts du régime, les compositeurs et auteurs juifs avaient été proscrits en raison de leur absence intrinsèque de qualité et surtout de leur impact potentiellement dangereux sur les cœurs et les esprits allemands. Plus tard, interdiction fut faite aux Juifs d’assister à des pièces de théâtre ou à des concerts afin d’épargner la sensibilité du public aryen à leur présence. Ainsi le Kulturbund pourvoyait-il aux besoins culturels des Juifs avec des œuvres jouées par des Juifs. Pourquoi, compte tenu de cette ségrégation, les Juifs n’étaient-ils par autorisés à écouter de la musique allemande ou à jouer des pièces allemandes ? L’interdit signifiait visiblement qu’en écoutant de la musique allemande, un Juif la profanait de quelque mystérieuse manière ou, pour dire les choses autrement, que la musique, la pièce ou le théâtre seraient profanés par une interprétation ou une lecture juives. Le seuil de la pensée magique avait bel et bien été franchi : tout contact entre l’esprit allemand et un Juifs, même si le Juif n’était qu’un spectateur passif et isolé, souillait la source elle-même et la mettait en danger. » Cette peur de la simple « présence juive » eut pour conséquence aussi, par exemple, d’épurer les notes de bas de page des thèses, ainsi que la jurisprudence allemande si elle avait été rédigée par un magistrat juif.

A lire ce livre, le spécialiste de la Shoah demeure étonné par la maîtrise du récit. Celui-ci est choral, passe constamment des plus hautes sphères du leadership nazi vers les structures intermédiaires du régime, jusqu’aux victimes juives, en intégrant les « témoins ». Le récit est à la fois chronologique et géographique, ce qui offre une vision d’ensemble, à l’échelle de l’Europe (au lieu de chapitres géographiques, par pays, comme cela est couramment proposé par l’historiographie actuelle de la Shoah). La France apparaît plus de cinquante fois au cours du livre. Le constat est sévère, qui décrit l’immense solitude des Juifs d’Europe. A l’heure où la mémoire célèbre avec constance les « Justes », ces non-Juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs, Saul Friedländer insiste au contraire sur la passivité des populations et surtout des élites, de toutes les élites européennes. Il revient à de nombreuses reprises sur l’Eglise catholique et sur l’attitude du pape Pie XII (une question qui rebondit régulièrement sans que de nouvelles pierres soient réellement apportées au débat, les archives du Vatican demeurant fermées aux chercheurs). Saul Friedländer reprend la question – et les arguments qu’il a développés dans l’un de ses premiers ouvrages, publiée en français en 1964, Pie XII et les Juifs. Il complexifie – en utilisant les travaux publiés depuis – nuance quelque peu sans la modifier radicalement, son analyse de l’époque : Pie XII n’était pas antisémite mais ne portait pas particulièrement d’intérêt au sort des Juifs. Bien qu’informé, et dans certains cas très précisément, du sort des Juifs d’Europe, il s’abstint de protester pour ne pas embarrasser l’Allemagne nazie, dont l’idéologie lui répugnait mais en qui il voyait le seul rempart possible contre le bolchevisme. Ce calcul diplomatique et politique le conduisit à garder le silence, alors qu’il prit ouvertement la parole pour évoquer le sort tragique des Polonais catholiques.

Mais les hiérarchies catholiques des différents pays ne s’en tirent pas beaucoup mieux. Friedländer, tout à la fin du livre, rappelle que l’évêque de Breslau, le cardinal Beltram, demanda par une lettre manuscrite à tous les prêtres de son diocèse, de « célébrer une messe de requiem solennelle à la mémoire du Führer ».

Le livre s’achève avec le suicide d’Hitler, dans le Reich détruit et envahi de tout côté. En quelques phrases, Friedländer met un point final à sa démonstration, en expliquant combien les Allemands, même après la catastrophe que traversait leur pays, étaient restés antisémites. La démagogie nazie avait mis l’antisémitisme en son centre et cela eut des conséquences infinies.

Notes :

 

Jean-Marc Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670