Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Stuart Bergerson, Leonard Schmieding (dir.), Ruptures in the Everyday. Views of Modern Germany from the Ground,

Ouvrages | 03.12.2019 | Patrick Farges

L’ouvrage édité par Andrew Bergerson et Leonard Schmieding est l’aboutissement d’un projet éditorial de longue haleine (six ans) et particulièrement original : la rédaction collaborative a impliqué pas moins de vingt-six historien-nes dont les objets d’étude, les spécialités et les méthodologies respectives sont parfois très divergentes. Il n’a donc pas été facile d’aboutir à un récit historique à partir de ces points de vue éclatés : c’est d’ailleurs ce que soulignent les coordinateurs du collectif.

Malgré cette hétérogénéité assumée, liée aussi à la perspective « d’en bas », fragmentée, on perçoit toutefois deux influences qui structurent le tout : d’une part, celle de l’Alltagsgeschichte (histoire du quotidien) telle qu’elle était défendue depuis les années 1980 par le regretté Alf Lüdtke. L’Alltagsgeschichte s’est construite autour de trois axes : penser la compatibilité entre « superstructure » et « infrastructure » (pour reprendre un vocabulaire qui n’a plus beaucoup cours aujourd’hui) ; mettre l’accent sur les interactions au niveau micro, en ce qu’elles font la dynamique sociale ; étudier les rapports de pouvoir diffus au sein des espaces vécus (Lebenswelten) des acteurs. L’autre influence transversale est celle du « tournant narratif » en histoire, qui a mis l’accent sur le caractère foncièrement plurivocal (et souvent contradictoire) des récits historiques.


Camille, film réalisé par Boris Lojkine (2019)

Films | 03.12.2019 | Éric Bertin

Le 12 mai 2014, la photographe de guerre et journaliste Camille Lepage est fauchée par une balle à l’âge de 26 ans. Elle avait décidé de rester en Centrafrique pour couvrir cette guerre civile qui ensanglantait le pays depuis bientôt un an. C’est ce drame que le réalisateur Boris Lojkine nous dépeint dans ce film très sombre, Camille. Boris Lojkine connaît bien l’Afrique. Il est déjà l’auteur de plusieurs films sur le continent africain, dont un très remarqué Hope (2014), où il relate la traversée semée d’embûches de l’Afrique par deux migrants. Le réalisateur a tenu à ce que le film soit réalisé en République centrafricaine pour être au plus proche de la réalité qu’a pu connaître Camille Lepage. La plupart des acteurs ne sont pas des comédiens professionnels, ce qui rend le film encore plus réaliste. Le réalisateur n’a de cesse d’osciller entre la fiction et le documentaire. Ce biopic sur les six derniers mois de la vie de la photographe de guerre est, bien entendu, un hommage à la journaliste assassinée. Néanmoins, Boris Lojkine n’élude pas la complexité du personnage, son idéalisme, ses prises de risques inconsidérées.


Le Traître, film réalisé par Marco Bellocchio (2019)

Films | 03.12.2019 | Romain Legendre

Cette fiction dresse un portrait du mafieux Tommaso Buscetta, devenu collaborateur de justice italienne en 1984. Ses premières révélations ont contribué à la tenue du premier maxi-procès de Palerme, entre février 1986 et décembre 1987. Il fit ensuite de nouveaux aveux sur les liens entre mafia et politique à partir de 1992. Malgré la polémique sur le choix de la date de sortie italienne, correspondant à l’attentat de Capaci, en Sicile, dans lequel ont perdu la vie le juge Giovanni Falcone, sa femme et trois membres de leur escorte, le film Le Traître réalisé par Marco Bellocchio a été un succès indéniable avec plus de quatre millions d’entrées. Il a également été plébiscité en France, recevant des critiques dithyrambiques et bénéficiant d’une exposition médiatique importante. Il n’est pas question ici de s’interroger sur les raisons d’un tel succès public et critique ou encore sur les mécanismes de réception d’une œuvre[1]. Nous proposons plutôt un contrepoint documenté à ce concert d’éloges sans pour autant rejeter en bloc la démarche artistique. Notre propos sera donc centré sur le traitement cinématographique d’événements historiques, car c’est là que réside le principal défaut de cette représentation hagiographique décontextualisée.


Fabrice Grenard, Florent Le Bot et Cédric Perrin, Histoire économique de Vichy. L’État, les hommes, les entreprises,

Ouvrages | 26.11.2019 | Raphaël Spina

Il n’existait pas de vraie synthèse sur l’histoire économique de l’Occupation. Elle nous est enfin fournie, monumentale, complète, dense voire touffue, quoique d’une longueur raisonnable. L’ouvrage des journalistes Jean-Claude Hazera et Renaud de Rochebrune, Les patrons sous l’Occupation (Odile Jacob, 1995), consistait surtout en une galerie de cas particuliers. Plus exhaustif, le livre d’Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation : la collaboration avec le Reich et Vichy (Armand Colin, 1999), était instruit à charge, et aux yeux de la communauté des historiens, entaché de partis pris idéologiques, pour ne pas dire de lecture tronquée, voire manipulatrice des sources.


Sylvain Dufraisse, Les Héros du sport. Une histoire des champions soviétiques (années 1930 – années 1980),

Ouvrages | 26.11.2019 | Rachel Mazuy

Les héros du sport, une histoire des champions soviétiques, l’ouvrage que Sylvain Dufraisse, maître de conférences à l’Université de Nantes, a tiré de sa thèse de doctorat, garde toutes les qualités d’un travail universitaire érudit. S’appuyant sur de multiples sources (notamment des sources institutionnelles soviétiques sur l’ensemble de la période étudiée), des entretiens et une bibliographie russe, anglo-saxonne et française très maîtrisée, le recueil aborde presque toute la période soviétique (des années 1930 aux années 1980), en s’intéressant à l’histoire de ces champions dont le régime a voulu faire des héros. Le livre appartient très clairement à cette école historiographique qui veut dépasser le conflit entre une approche « totalitaire » et une approche « sociétale » de l’URSS. S’il s’interroge évidemment sur les spécificités du régime soviétique, il n’en montre pas moins comment l’URSS n’échappe pas à une histoire plus globale, où circulations et transferts avec l’Occident ne peuvent pas seulement s’envisager dans le contexte de la guerre froide.


Steven High, Lachlan MacKinnon, Andrew Perchard (dir.), The Deindustrialized World. Confronting Ruination in Postindustrial Places,

Ouvrages | 19.11.2019 | Renaud Bécot

Depuis plus d’une quinzaine d’années, une cohorte de chercheurs en histoire sociale et culturelle anglo-saxons façonnent les contours du champ de recherche original des Deindustrialization studies. L’ouvrage bénéficie ainsi d’une sédimentation historiographique, qui se reflète dans son sommaire. Ses trois parties portent respectivement sur « la vie dans et avec les ruines de l’industrie » en explorant la transformation des modes de vie des communautés ouvrières ; puis « les politiques urbaines de la désindustrialisation » sont étudiées en explorant l’éventail des mutations urbaines, entre marginalisation et gentrification ; enfin, le dernier tiers de l’ouvrage interroge « l’économie politique de la désindustrialisation », en soulignant les jeux d’échelles éclairant un phénomène global dont les manifestations varient selon les territoires.


Pierre Mendès France, Écrits de résistance,

Ouvrages | 19.11.2019 | Raphaël Spina

Réunir la quasi-totalité des écrits de guerre privés et publics de Pierre Mendès France, et en édition critique, c’était là une œuvre de longue haleine. Un exploit accompli grâce à son fils Michel, décédé début 2018, à qui le travail est dédié, ainsi que grâce à Joan, l’épouse de ce dernier, grâce aux éditions Gallimard et Fayard, et enfin grâce aux historiens Suzanne Gros (ancienne assistante de « PMF »), Vincent Duclert et Denis Salas. Les textes de diverse nature ainsi rassemblés confirment la grande finesse d’analyse et la haute élévation morale que l’on connaît à Pierre Mendès France. Ils font pénétrer par le menu les coulisses de la vie de prison et d’un procès truqué sous l’État français. Ils offrent une abondance de considérations sur la France vaincue, sur les coulisses politiques et militaires de la France Combattante. Enfin, on ne compte pas les portraits acérés ou touchants de nombreux protagonistes politiques et militaires.


Audrey Célestine, La Fabrique des identités. L’encadrement politique des minorités caribéennes à Paris et New York,

Ouvrages | 19.11.2019 | Sylvain Mary

Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, la politiste Audrey Célestine, maîtresse de conférences à l’université Lille 3 et membre junior de l’Institut universitaire de France, s’attache à saisir la fabrique des identités politiques et culturelles des minorités antillaises à Paris et portoricaines à New York. Avec les Antillais et les Portoricains, la France et les États-Unis ont en commun la présence sur leur sol métropolitain de minorités issues d’anciens territoires colonisés qui n’ont jamais accédé à l’indépendance. Ces territoires sont cependant régis par des statuts politiques fort différents : d’un côté des départements d’Outre-mer, pleinement intégrés au système politique français depuis 1946, de l’autre un État associé qui n’accorde aux intéressés, depuis 1953, qu’une partie des droits attachés à la citoyenneté américaine sauf s’ils sont établis sur le continent (ou à Hawaï). Au-delà du passé colonial et esclavagiste, Antillais et Portoricains ont en commun l’expérience d’une migration de masse encadrée par l’État ayant conduit à une installation durable sur le sol métropolitain. Autant d’ingrédients qui auraient favorisé l’expression d’un « malaise identitaire » dont les causes et les manifestations ont été mises en évidence dans le cadre des Cultural Studies et Postcolonial Studies. En cela, la démarche comparatiste d’Audrey Célestine s’avère fort bienvenue, d’autant que les études qui appliquent, de manière générale, cette méthode à ces deux catégories de territoires demeurent assez rares.


Genre et résistances en Europe du Sud

Ouvrages | 05.11.2019 | Guillaume Pollack

Presses universitaires de RennesL’ouvrage La Résistance à l’épreuve du genre dirigé par Laurent Douzou et Mercedes Yusta réunit treize articles issus du colloque international qui s’est déroulé à Paris les 12 et 13 septembre 2016. Il prend pour hypothèse que le genre joue un rôle moteur dans les modalités d’engagement, la construction et les pratiques d’une société clandestine en période de guerre ou d’occupation militaire. L’analyse se concentre sur la « Résistance antifasciste » dans les pays d’Europe du Sud entre 1936 et 1949. L’expression n’est pas spécifiquement expliquée et le genre, lui, est « sommairement défini comme l’assignation de rôles et de fonctions sociales aux individus en fonction de leur sexe biologique et de la hiérarchisation entre les hommes et les femmes qui en découle » (p. 9). La chronologie, enfin, envisage la période comme un seul et même « conflit qui secoue l’Europe entre 1936 et 1949 » (p. 12). Il existerait donc une chronologie linéaire, qui regroupe à la fois des contextes de guerre civile, un conflit mondialisé et des sorties de guerre.


Benoît Agnès, L’appel au pouvoir : les pétitions aux Parlements en France et au Royaume-Uni (1814-1848),

Ouvrages | 29.10.2019 | Olivier Tort

Dans cette version publiée de sa thèse soutenue en 2009 sous la direction de Christophe Charle, Benoît Agnès dresse une étude comparative intéressante du phénomène pétitionnaire, qui joua un rôle notable dans la vie politique française et britannique du premier XIXe siècle. Jean-Pierre Dionnet avait consacré en 2001 une thèse d’histoire du droit aux pétitions françaises de la Restauration ; l’intérêt du présent travail vient non seulement d’une extension du champ d’étude à la monarchie de Juillet, mais plus encore, d’une comparaison très éclairante avec la pratique britannique concomitante.


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  • ISSN 1954-3670